Les héros de bande dessinée, surtout ceux qui ont du succès, appellent toujours une transcendance cinématographique. Sur le papier, l’idée semble évidente; à l’écran, les résultats ne sont pas toujours probants. Tombés entre les pattes de gougnafiers, nombre de personnages ont perdu leur souplesse, leur vie, leur joie... Qu’on se souvienne du traitement dégradant subi par les Schtroumpfs outre-Atlantique.
Depuis 2002, Titeuf fait l’objet d’une série télé le réduisant à «un garnement rigolo qui fait des crasses» et laissant insatisfait son créateur. Mû par la certitude, qu’il fit valoir jusque devant la commission fédérale de l’encouragement du film, d’être le meilleur spécialiste mondial de Titeuf, Zep, grand amateur de cinéma, est allé jusqu’au bout d’un vieux rêve: réaliser un long métrage d’animation.
Troquant la solitude du dessinateur contre l’agitation du travail collectif (700 personnes ont participé au film), Zep s’est investi pendant plus de deux ans dans ce projet. Avec passion et générosité. Au bout de l’aventure, Titeufle film n’apparaît en aucun cas comme un produit dérivé, mais bien comme un film d’auteur.
Le dessinateur genevois s’est impliqué dans chacune des étapes de la réalisation, du scénario à la bande-son (lire encadré), en passant par la direction d’acteurs – Zabou Breitman, Jean Rochefort, Michael Lonsdale… Le démarrage est identique à celui d’une planche de bande dessinée: des croquis relevés de fragments de dialogue.
Ensuite, Zep a rédigé un traitement intégrant les contraintes et les latitudes du langage cinématographique, assez différentes de celles de la narration figurative. Au cinéma, on peut prendre le temps d’installer les moments dramatiques et développer les dialogues; en revanche les personnages ne peuvent pas aller et venir comme Guignol et Gendarme, ils doivent acquérir une présence.
C’est pô juste! Titeuf le film rompt délibérément avec la tonalité cartoonesque de la série télé. «Ce n’est pas un festival de tartes à la crème, ce n’est pas du Tex Avery. Le réalisme prévaut. Il arrive à Titeuf des chochoses assez dures. L’humour est une résilience», prévient le réalisateur.
Première tuile: la surboum que donne Nadia pour son anniversaire. Tout le monde reçoit une invitation, sauf Titeuf. L’élue de son coeur n’a-t-elle pas apprécié son dernier gag sur le cerveau des filles? Le récent concours de rots organisé par le galopin à banane aurait-il heurté sa sensibilité féminine? Pour remonter dans l’estime de Nadia, Titeuf a une idée de génie: lui envoyer une lettre d’amour... anonyme!
Un autre nuage assombrit sa vie. Sa maman part. Elle a besoin «de réfléchir, faire le point, prendre du recul». Pas dupe des éclaircissements confus que bredouillent les adultes, Titeuf voit se dresser le spectre du divorce. Qu’il exorcise en déployant la toute-puissance de l’imagination et, inévitable corollaire, en accumulant les âneries. «Sur ce pitch, François Truffaut aurait fait un film très triste», sourit Zep.
Lui a opté pour la comédie psychologique, traversée de flambées chimériques, pimentée de ces gags scatologiques qui font mugir de bonheur les gosses et ponctuée des pataquès, solécismes et barbarismes qui sont le sel de Titeuf – «apocaslip» pour apocalypse, «machamol» pour guacamole...
Le derrière du cinéma. Passé l’étape du scénario, Zep a repris son feutre pour exécuter cette longue bande dessinée qu’est le story-board. Mises bout à bout, ces quelque 500 images rudimentaires constituent la colonne vertébrale du film. Après 34 versions d’un premier montage, le story-board grossit comme un fleuve en crue. Plusieurs dessinateurs, dont Stan & Vince, les complices de Zep sur les Chronokids, produisent 3000 croquis, détaillant les changements d’axe, de plan ou d’expression.
Extrêmement graphique avec son petit corps et son crâne d’oeuf planté d’une houppe conquérante, Titeuf s’avère affreusement compliqué à animer. Dans les albums, ses proportions varient, sa morphologie est mouvante, et ses bras trop courts pour se toucher le nez.
L’animation ne peut tolérer ces approximations. Le héros de Zep a été dessiné sous toutes les coutures et mesuré avec une précision anthropométrique pour s’aventurer dans le mouvement. Les décors aussi exigent de la rigueur. Il est impossible que les étages de l’école varient d’un plan à l’autre comme cela peut arriver d’une case à l’autre.
Titeuf le film concentre la richesse de l’univers de Zep. Il s’est appliqué à tout dessiner, des végétations luxuriantes de la préhistoire aux accessoires de cuisine les plus banals. Le moindre détail témoigne de son imagination et de son humour, que ce soit les jouets bizarres dans la vitrine du psy, les gadgets improbables du rayon farces et attrapes ou encore les affiches.
Il y en a partout, dans la chambre de Titeuf, sur les murs de la classe ou des rues qui adressent toutes sortes de clins d’oeil à des amis, des confrères, des musiciens...
Lâche-moi le crayon! Chaque semaine pendant deux ans, Zep est parti passer la moitié de la semaine à Paris, dans les studios Moonscoop et Neomis, centres névralgiques de Titeuf le film.
Le lonesome dessinateur a dû apprendre le jargon des animateurs, un franglais truffé d’abréviations abstruses, et comprendre l’organisation du travail, soit recruter les meilleurs animateurs disponibles et sous-traiter une partie des séquences auprès d’un important réseau de studios extérieurs, basés aux Philippines, en Chine, en Ecosse, en Estonie...
L’exigence esthétique est élevée: dans la ligne d’une noble tradition remontant aux meilleurs Disney, les animateurs délaissant la palette graphique, travaillent au crayon noir dont la mine dûment affûtée autorise les pleins et les déliés les plus sensuels. Telle l’araignée au milieu de sa toile, Zep vérifie chaque étape de la fabrication.
Les quotas hebdomadaires, n’excédant parfois pas quelques secondes, sont soumis à son approbation par l’internet, sous leurs formes brutes (les roughs) ou épurées (le clean-up). L’auteur a l’oeil à tout, de la couleur trop vive d’une étiquette de sachet de thé à la main de Hugo, rigide comme celle d’un Playmobil.
Il râle contre les Chinois qui ne font jamais converger les yeux vers le point qu’ils fixent, demande qu’on réduise la taille des mouches qu’un animateur a vues grosses comme des moineaux. Parfois, l’erreur relève du choc des cultures: dans un rough chinois, Titeuf mange avec des baguettes. Inlassablement, le dessinateur crayonne des correctifs qui sont transmis aux quatre coins du monde.
Go go Johnny go! Le volcan entre en éruption, le brontosaure broute, l’insecte se fait gober… Travelling magistral sur la préhistoire, évocation brutale du struggle for life. D’ailleurs, voici Titeuf et Manu dans la jungle du pliocène qui se font racketter. Sauvage et grandiose, le générique de Titeuf le film attaque sur le versant du fantasme et renvoie à Jurassic Park. Mais Titeuf le film se réfère aussi aux 400 coups, à Zéro de conduite, à Scènes de la vie conjugale, à La chevauchée fantastique…
Zep a remporté son pari. Esthétiquement stimulant, son long métrage équilibre avec talent la sensibilité et l’humour, la gravité et la gaudriole transgressive – «Gerboulorama cosmique!» glapit Titeuf en balançant du slime vert sur la tronche du directeur, «prout» font les Air Pump du Cénozoïque. Sans oublier un délirant striptease de Titeuf, perdu dans ses rêveries héroïques, qui culmine avec un solo de basse extrêmement funky slappé sur l’élastique du slip!
Une des grandes réussites du film est de conjuguer le réalisme social (le divorce et ses implications) et les envolées imaginaires: le Grand Mugul et les Zblorgz d’un jeu vidéo rythment le quotidien de Titeuf, un trajet en train devient un voyage initiatique avec Johnny Hallyday, deus ex machina qui chante le blues et montre la voie.
Zep est un dessinateur hyperdoué. Mais tous les animateurs qui ont contribué à Titeuf le film sont des virtuoses du crayon et un petit Mickey, fût-il à banane, ne suffit à les épater. Zep a quelque chose de plus. «Il est un superécrivain», apprécie Habib Louati, chef animateur. Tout juste: l’auteur de Titeuf est un grand raconteur d’histoires. En bandes dessinées et, à présent, au cinéma aussi.
France-Suisse. «Titeuf le film». De Zep. Avec les voix de Donald Reignoux, Mélanie Bernier, Sam Karmann, Zabou Breitman, Maria Pacôme, Jean Rochefort. 1 h 28. En salle le 6 avril D’autres images inédites: «Art Book - Titeuf le film», Glénat, 160 p.
Zep connaît la chanson

S’il n’avait été une star de la bande dessinée, Zep eût sans doute été rock star. Il en a en tout cas «l’aptitude et le physique», selon Jean-Jacques Goldman. Le dessinateur, qui doit son pseudonyme à Led Zeppelin et vénère Bob Dylan, n’a pas négligé la bande-son de Titeuf le film. Copain avec Goldman depuis qu’il a illustré la pochette de Chansons pour les pieds, Zep a demandé à l’Enfoiré en chef s’il était d’accord de réaliser la musique du film.
Il lui a rétorqué qu’il n’avait qu’à le faire lui-même: «Le folk-rock est un idiome qu’il maîtrise parfaitement», rigole Goldman. Avec l’aide de trois compositeurs arrangeurs, Zep a donc signé quelque huit chansons oscillant entre romantisme échevelé (Why do I Fall?, entonné par James Blunt) et crétinisme syncopé (Lâchez-moi le slip!, scandé par Toufo).
Deux temps forts dans la bande-son: un délicat madrigal, Les filles à quoi ça sert?, assené par les princes charmants de la chanson française, soit MM. Bénabar, Cabrel, Goldman et Souchon, et La route est ta seule amie, blues existentiel beuglé par Johnny Hallyday. Soignant les détails, Zep a dessiné pour chacune des chansons une pochette qui pourrait relancer le marché du 45 t.
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