Pour ceux qui n’y regardent pas de trop près, les chiffres de la Télévision suisse romande sont bons. En particulier ceux du 19:30, qui réalise 60% de parts de marché depuis bientôt deux ans. Il y a même eu une légère progression, alors que le nombre de chaînes TV à portée de télécommande a explosé, ces dernières années. Les Romands continuent à plébisciter leur télévision. Un vrai miracle, dont rêveraient bien des chaînes de service public à l’étranger. Seulement, il y a quand même un petit caillou dans la chaussure du directeur de la TSR, Gilles Marchand. Un caillou qui devient de plus en plus irritant au fil des kilomètres: le téléspectateur moyen de la chaîne est vieux, 52 ans en moyenne. Quant au public du TJ, 56 ans en moyenne, il est déjà composé en majorité de retraités. Si les choses continuent à évoluer ainsi, la TSR ne sera bientôt plus regardée que dans les homes pour personnes âgées.
Réformes en cascade. C’est que le public a fondamentalement changé ses habitudes de consommation. Le téléspectateur arrive déjà très informé à 19 h 30. Il a parcouru les gratuits, écouté la radio, lu les journaux, butiné sur le net, vu les titres du jour sur son portable. Quant au téléspectateur plus jeune, il se demande carrément pourquoi il regarderait encore le 19:30. Darius Rochebin, son présentateur vedette, s’est fait une raison: «L’idée de grand-messe est morte.» Dans ce paysage médiatique en pleine mutation, il ne suffit plus d’être exhaustif. «Le 19:30 doit faire place à davantage d’originalité et d’éclairages», estime Gilles Pache, le directeur de l’information et des magazines à la TSR. Par réaction tectonique en quelque sorte, les émissions hebdomadaires, qui offrent justement ce traitement magazine, vont aussi devoir se remettre en question. Le 1er février 2008, au château de Penthes, Gilles Pache a donc réuni une trentaine de ses cadres et collaborateurs pour une réflexion approfondie sur l’avenir de l’offre de la TSR. Nom de l’exercice: «Les chantiers de l’info». Avec l’aide de consultants français et la bénédiction éclair du grand patron, Gilles Marchand, il s’agissait par exemple d’envisager une meilleure collaboration entre la rédaction d’actu et les émissions magazine. Jusqu’à présent, ces équipes travaillaient de façon assez cloisonnée, les journalistes des émissions comme Mise au point, Temps présent ou TTC, regardant généralement de haut les petites mains qui font le téléjournal.
Des stagiaires au «19:30». Depuis que la TSR existe, pour entrer au panthéon des magazines, il faut avoir payé ses galons à l’actualité. Du coup, à quelques exceptions près, les journalistes qui fabriquent les sujets pour les éditions du TJ sont jeunes. Fréquemment, l’ouverture du 19:30 est même réalisée par un stagiaire ou un journaliste débutant, comme ce fut encore le cas le 10 août dernier pour un événement aussi important que l’entrée des chars russes à Gori. Partout ailleurs, faire l’ouverture du journal est un honneur réservé à des professionnels chevronnés. Mais pas à la TSR. Faute de moyens, celle-ci ne pourra pas sortir complètement de cette logique, car, aux magazines aussi, il faut des personnes expérimentées. Difficile d’imaginer un bleu réaliser une enquête autour de l’infiltration d’Attac pour le compte de Nestlé. «Un 26 ou un 52 minutes, c’est un investissement important, que ce soit sur le plan humain ou financier», souligne Daniel Monnat, qui dirige le département des magazines. S’il est d’accord sur la nécessité de repenser l’info en fonction des nouvelles habitudes des téléspectateurs, et notamment de l’impact de l’internet, il prévient qu’une télévision de qualité produit aussi de bonnes images, à la fois belles et porteuses de sens. «Cette exigence, conclut-il, est encore plus forte avec l’arrivée progressive de la télévision haute définition» (TV HD).
Consensus sur le diagnostic. Son supérieur hiérarchique, Gilles Pache, en est bien conscient. Il souhaite néanmoins une meilleure utilisation des compétences des gens des magazines. Le journaliste qui a travaillé trois mois sur le Temps présent retraçant les déboires d’UBS pourrait par exemple conseiller ceux qui suivent le sujet pour le TJ. Il pourrait même y intervenir comme expert. A l’inverse, on peut par exemple imaginer qu’un journaliste qui lève un lièvre intéressant en réalisant un sujet pour le téléjournal continue à tirer ce fil pour en faire un sujet dans une émission hebdomadaire comme Mise au point. «Les chantiers de l’info se sont déroulés de manière intelligente et harmonieuse», relève Romaine Jean, productrice de l’émission de débat Infrarouge. Elle-même voit l’intérêt d’un rapprochement avec ses collègues du 19:30. «Nous passons des heures au téléphone avec nos invités et avons dès lors souvent des informations intéressantes qui pourraient être relayées au TJ et vice versa. La structure actuelle ne permet pas ces passages.» Le 25 août, Gilles Pache a prévu de mettre le poste de rédacteur en chef de l’actualité à la TSR au concours. Par un enchaînement d’événements considérés comme heureux, il se trouve qu’André Crettenand, rédacteur en chef depuis 2001, vient d’être nommé à la direction de l’information de TV5Monde. Avec lui, le 19:30 est longtemps resté une galerie de gens qui parlent, laissant peu de place à la créativité. Ce n’est que tout récemment qu’il s’est ouvert à davantage d’audace (sous l’impulsion de la direction), acceptant par exemple que soit invité au 19:30 un conseiller fédéral ou une star comme Gérard Depardieu pour créer l’événement. «La rédaction dont il avait héritée en 2001 (le précédent chef était très autoritaire, ndlr) ressemblait à Grozny. Il a fallu pacifier la rédaction et je rends hommage à ceux qui l’on fait», résume Gilles Pache, qui entend désormais passer aux vraies réformes.
L’homme providentiel. Et là, une personne s’impose naturellement: Bernard Rappaz, rédacteur en chef de TSR multimédia depuis 2001, ancien chef de la rubrique économique du TJ et ancien correspondant aux Etat-Unis. Depuis son retour, il est rapidement devenu l’un des hommes de confiance du directeur Gilles Marchand. Il a anticipé et accompagné l’évolution de la Télévision suisse romande vers une chaîne multiplateforme, du téléviseur traditionnel au téléphone portable, en passant par l’internet. Autre avantage non négligeable: il a su travailler de manière consensuelle jusqu’à présent. Dans la tour de la TSR, on ne lui connaît pas de vrais ennemis. Son parcours et ses qualités correspondent tellement aux attentes de la direction que les autres hésitent à déclarer leur intérêt pour le poste. «Oui, je suis intéressé par ce projet, si le cadre posé est juste dès le départ. Non, les jeux ne sont pas faits», rétorque Bernard Rappaz. Ce qui est essentiel pour lui, c’est de donner une cohérence entre l’info brute livrée au fil de la journée sur les différents supports de la TSR et les éléments d’approfondissement d’information fournis par les magazines hebdomadaires. Même s’il doit attendre la fin septembre pour en être certain, il est quasiment déjà en place. En fait, la seule chose qui reste à décider, c’est l’ampleur de son influence: dirigera-t-il les journaux télévisés, le web, Infrarouge, Mise au point et Temps présent? Ou seulement une partie de ce royaume? «L’objectif est d’intégrer les différents rythmes de l’info dans une structure opérationnelle en janvier 2009, et la candidature de Bernard Rappaz est belle et forte, explique le directeur de la TSR Gilles Marchand. Mais à ce stade, rien n’est décidé.»
| Esther Mamarbachi (19:30) | | |
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