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Terres nourricières. Le grand défi alimentaire

Par Michel Beuret - Mis en ligne le 02.09.2009 à 14:31

Le spectre de la pénurie alimentaire s’étend dans le monde entier. Pour l’écarter, certains Etats achètent et cultivent des millions d’hectares de terres à l’étranger, imités par des fonds privés qui misent sur le foncier pour s’abriter de la crise financière.

Le 19 novembre 2008, le Financial Times révélait cette nouvelle, noyée alors dans les zéros de la crise financière: Daewoo Logistics, filiale du constructeur automobile coréen, convoitait 1,3 million d’hectares de terres à Madagascar, le tiers de toutes les terres cultivées de ce pays très pauvre. «Nous voulons y planter du maïs pour assurer notre sécurité alimentaire. Car dans ce monde, la nourriture peut être une arme. Nous pourrons soit exporter nos cultures vers d’autres pays, soit les envoyer vers la Corée du Sud, en cas de crise alimentaire», a déclaré Hong Jong-Wan, patron de Daewoo Logistics, que cite Doan Bui dans son excellente enquête, Les affameurs: voyage au cœur de la planète faim (Ed. Privé, 2009).
Si les Malgaches se sont insurgés contre le prédateur coréen au point de faire chuter leur président de la république (lire notre reportage p. 52-54), en Ethiopie, en revanche, les investissements indiens et saoudiens, portent déjà leurs fruits (lire notre reportage p. 46-50). Sur toute la planète, c’est la ruée vers les terres arables. A l’origine du phénomène: la peur du manque, le spectre de la faim.
La faim. Au milieu des années 1990, on la voyait reculer. Le nombre de personnes sous-alimentées, après avoir frôlé le milliard en 1970, se stabilisait à 800 millions en 1995. L’année suivante, au Sommet mondial de l’alimentation, les dirigeants ont donc cru pouvoir s’engager à réduire de moitié le nombre d’individus sousalimentés avant 2015. «Ironie de l’histoire, loin de diminuer, ce nombre a progressé au tournant du siècle», écrit Frédéric Lemaître dans un essai synthétique et lumineux: Demain la faim! (Grasset, 2009). De 1981 à 2005, le nombre des personnes vivant avec 1,25 à 2 dollars par jour a même doublé, passant à 1,2 milliard.

Un milliard d’affamés. Aujourd’hui, trois milliards de personnes se privent régulièrement de nourriture (avec 3 dollars par jour), environ 2 milliards souffrent de malnutrition et 1 milliard de la faim, résume Frédéric Lemaître. A la fin 2008, indique la FAO, le nombre de personnes sous-alimentées, c’est-à-dire ne disposant pas de 2100 kilocalories par jour, est repassé à un milliard, tandis que 9 millions sont mortes de faim.
Au printemps 2008 le prix des matières premières agricoles (riz, blé, maïs, soja, etc.) a brutalement grimpé de 52%, frappant de plein fouet une quarantaine de pays en proie aux manifestations, souvent violentes. Cette crise alimentaire n’a pas épargné certains membres de l’OCDE comme le Mexique, où elle avait même débuté en 2007 avec les «émeutes de la tortilla», consécutives à la hausse du prix du maïs.
Le premier coupable de cette hausse n’est ni le climat ni la politique, pour une fois, mais l’agrocarburant. A ce jour 5% du blé, 10% du maïs et du soja et 20% du sucre produits dans le monde servent à fabriquer de l’essence. Aux Etats-Unis – où 30 millions de personnes auront eu recours aux tickets alimentaires en 2009 contre 17 millions en l’an 2000 – un tiers de toute la production de maïs sert à fabriquer de l’éthanol, du carburant «vert»...
Ces cultures détournent 100 millions de tonnes de céréales de la consommation humaine, s’indignait Jacques Diouf, directeur de la FAO lors du sommet contre la faim de juin 2008. Des cultures souvent subventionnées au Nord, par ailleurs. L’impact des biocarburants expliquerait à lui seul 30% de l’augmentation des prix en 2007-2008, selon l’IFPRI (International Food Policy Research Institute), un think tank américain de référence.
L’autre coupable, c’est la viande. Car le maïs et le soja servent toujours plus aussi à nourrir les animaux pour répondre à une demande de consommation de produits carnés en forte augmentation. Celle-ci est passée de 25 kilos par personne et par an en 1970 à 38 kilos à ce jour et à 90 kilos dans les pays industrialisés. Dans un essai visionnaire sur l’impact de l’industrie d’élevage, Beyond Beef (1993), Jeremy Rifkin recensait déjà 1 milliard de porcs, 1,4 milliard de vaches et 4,4 milliards de poules!
La quadrature du passage d’un régime végétarien à un régime carné est bien décrite par Bruno Parmentier dans Nourrir l’humanité (La Découverte, 2007): il faut 4 calories végétales pour produire une calorie animale pour le porc et le poulet, et 11 pour le mouton et la vache. Il faut, en outre, 13 500 litres d’eau pour produire un kilo de bœuf, contre 1100 litres pour un kilo de blé.
Au plus fort de la crise, dans la tempête des marchés, au cours de laquelle les traders ont réalisé des profits considérables, soit dit en passant, une quinzaine de pays exportateurs de matières premières alimentaires (dont l’Argentine, l’Ethiopie, l’Inde, la Russie et le Vietnam) ont imposé des restrictions à leurs exportations pour assurer leur propre sécurité alimentaire. Conséquence pour les pays dépendants des importations: l’insécurité alimentaire. Les plus pauvres n’ont pas eu accès aux céréales, hors de prix. Les plus riches, tels les émirats ou la Libye qui importent 60 à 90% de leur nourriture, ont vu leur facture passer de 8 milliards à 20 milliards de dollars.

La folie des «Ags». Même angoisse pour les pays à forte densité démographique comme la Chine, qui a en outre reconverti son agriculture, remplaçant partiellement les céréales par des fruits et légumes. Ceux-ci en effet «demandent peu d’espace mais beaucoup de main-d’œuvre au détriment des cultures céréalières qui mobilisent trop de surface», explique Bruno Parmentier. La Chine est ainsi devenue l’exportateur N° 1 d’aubergines, d’asperges, d’épinards, de prunes, de pêches ou de tomates (!), mais elle est tributaire de ses importations de céréales.
La conjonction des deux crises de 2008 (alimentaire et financière) a engendré ce nouveau phénomène: l’accaparement de terres par des Etats, via leurs fonds souverains ou des sociétés parapubliques pour produire ailleurs ce qu’ils ne produisent pas sur leur sol.
Dans la foulée, des fonds privés convoitent eux aussi le foncier à l’abri de la dépression boursière. Ils suivent en cela le credo de Jim Rogers, cofondateur avec George Soros du fameux Quantum Fund et gourou des «Ags». Ags pour Agricultural commodities dans le jargon financier, qui a longtemps valorisé les hard commodities, jugées sérieuses (pétrole, uranium, charbon, etc.) au détriment des «soft» qui ont désormais la cote.
Dans son best-seller Hot Commodities, Jim Rogers prophétise en substance que le blé, la terre, l’eau, c’est l’avenir. Vous aurez toujours besoin de manger et boire, alors «investissez là-dedans.» A terme, l’eau deviendra une commodity cotée en Bourse comme le pétrole, prédit Rogers, qui a donné son nom au plus célèbre indice de matières premières agricoles, le Rogers International Commodities Index (RICI, +300% depuis sa création en 1998).
Les pays convoités, souvent pauvres mais riches en terres, sont demandeurs eux aussi car ils ont besoin d’argent. En sorte que depuis 2008, contrats et accords se multiplient (voir notre carte p. 44-45). La Libye investit en Ukraine comme la banque Morgan Stanley, les pays du Golfe vont en Afrique et en Asie, le Japon se lance au Brésil et Goldman Sachs en Chine tandis que cette dernière, à l’instar de la Corée du Sud, investit tous azimuts. A ce jour, des observatoires tels que l’IFPRI ou l’ONG GRAIN recensent environ 200 cas d’accaparement de terres.
Nouvelle colonisation ou partenariat win-win? C’est la question. «Que des intérêts (publics ou privés) s’associent à des pays émergents pour exploiter ensemble une terre n’est pas condamnable en soi, si les bénéfices sont partagés, écrit Frédéric Lemaître. Mais à croire les bribes d’informations qui circulent – la plupart des accords sont confidentiels – ce n’est pas le cas.»
Partout, des petits paysans sont dépossédés de leurs terres, transformés au mieux en ouvriers agricoles, au pire jeté sur les routes. Sans parler des dégâts sur l’environnement. De vastes domaines convoités exigent parfois un déboisement préalable. Et sur place, les firmes n’hésitent ni à recourir aux OGM ni à l’usage des produits proposés par ce que Doan Bui appelle «les pieuvres de l’agrobusiness»: Cargill, Monsanto, ADM, Pioneer, Dupont, Syngenta. Qui paiera la facture environnementale?

Un jeu de dupes. La sécurité alimentaire ne concerne pas que le Sud. Si les Etats-Unis et les pays de l’Europe subventionnent leurs agriculteurs, ce n’est pas un hasard. La chose ne serait pas illégitime si ces mêmes pays n’exigeaient pas depuis des décennies que les gouvernements du Sud abandonnent toute aide aux paysans. Avec le résultat que l’on sait. Fer de lance de cette politique à sens unique, la Banque mondiale affiche un souverain dédain pour ce secteur et n’a pas consacré un seul rapport à l’agriculture en 25 ans. Ses prêts à l’agriculture ont chuté de 30% à 8% entre 1978 et 2007, tandis que la part globale de l’aide publique au développement est passée de 18% en 1979 à 3,5% en 2004.
Etrange politique. Tout étudiant sait, lui, que l’agriculture est le moyen le plus efficace de sortir de la pauvreté. Que grâce à sa révolution verte, la Chine a pu nourrir 20% de la population mondiale avec 7% des terres arables, comme l’Inde (lire article p. 51). Et que le monde en développement compte à ce jour 3 milliards de personnes vivant en zone rurale...
Comment nourrir une population qui devrait passer de 6,1 milliards d’habitants en 2000 à 8,9 milliards en 2050 et dont les besoins ne cessent d’augmenter, alors que les ressources diminuent? A cela, nul ne peut répondre. La FAO affirme, en revanche, qu’il faudrait 30 milliards de dollars pour résoudre le problème de la faim aujourd’hui. Avant la crise financière, on ne les avait pas. Mais on a trouvé 3000 milliards pour sauver les banques. «Quand les riches maigrissent, dit le proverbe chinois, les pauvres meurent.»


Retrouvez dans L'Hebdo d'autres articles du dossier "Défi alimentaire":
Ethiopie
Les investissements agricoles de compagnies indiennes et saoudiennes portent déjà leurs fruits. Reportage.
Chine / Inde Les révolutions vertes ont éloigné la faim. Mais pour combien de temps? Analyse.
Madagascar La fable du dragon coréen qui voulait s’emparer d’un tiers des meilleures terres de l’île... mais s’est fait chasser. Reportage.
Win-Win? C’est possible, selon Michael Taylor, de l’ONG International Land Coalition. Mais à certaines conditions. Interview.



Dossier 'Crise économique'
INTERVIEW. André Kudelski: "La Suisse ne s’est pas encore réveillée" (23.11.2011)
Economie suisse. Retour en eaux troubles (02.11.2011)
Elections. Peu de réponses face à la finance (19.10.2011)
Pouvoir d'achat. Ce que les partis en disent (12.10.2011)
Crise financière. La bombe à retardement des CDS (12.10.2011)
Crise de la dette. 2e pilier : «Les réserves sont épuisées» (10.08.2011)
La crise se met en livres 2/6. Le roman vrai de la crise financière : Pédagogie de la crise un brin optimiste (20.07.2011)
La crise se met en livres 1/6. Le fondamentalisme de marché a failli (13.07.2011)
Euro. Craintes pour l’emploi (15.06.2011)
Jean-Claude Juncker. "La grèce n’est pas en faillite" (25.05.2011)
Aileen Ionescu-Somers. "Les banques devraient d’abord reconnaître leurs erreurs" (27.04.2011)



Tags: Faim, monde, défi alimentaire, pénurie alimentaire,

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