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Terroristes islamistes

Mis en ligne le 22.06.2006 à 00:00

L'Hebdo; 2006-06-22

Terroristes islamistes La piste suisse

OPéRATION BAZAR Comment les polices suisse, française et espagnole se sont unies pour démanteler des cellules chargées d'aider des groupes algériens. C'est la lutte d'Europol contre le Webistan. Par Roland Rossier et Julie Zaugg.

La Suisse est-elle devenue un sanctuaire pour apprentis terroristes? La révélation, par le Ministère public de la Confédération, de la préparation d'un attentat contre un avion israélien au départ de Cointrin, le laisserait croire. L'enquête ouverte contre sept personnes, provenant d'Afrique du Nord, placées en détention préventive, devra le déterminer.

Cette investigation qui a démarré le 12 mai a été suivie, le 6 juin, d'une opération commune entre la Suisse, la France et l'Espagne. Selon l'enquête de L'Hebdo, ce coup de filet qui a abouti à l'arrestation de sept autres personnes, se nomme «Opération Bazar». Elle révèle notamment le rôle joué par deux présumés djihadistes, Mehdi D. et Bassam R.

Mehdi D. avait pourtant pris toutes ses précautions. Comme les autres islamistes radicaux, il évitait soigneusement de nommer des gens ou des lieux lors de ses conversations téléphoniques. Il savait qu'il était l'un des maillons essentiels des cellules djihadistes chargées de récolter des fonds en Europe pour les faire notamment parvenir au GSPC algérien (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) devenu très actif depuis les attentats de Madrid et de Londres (voir notre carte en page 31). En septembre 2005, Mehdi D. aide discrètement Bassam R. à mettre sur pied une opération peu banale: exfiltrer deux djihadistes algériens et les conduire en Suisse, via l'Espagne. Deux durs à cuire. Deux vétérans des guerres d'Afghanistan. Bassam R. est alors établi dans la région de Cannes. Il est aussi considéré comme l'un des animateurs de la «cellule suisse» liée aux salafistes maghrébins.

Attentat contre un bateau Mais, en automne 2005, le Maghrébin est soudainement inquiet. La police espagnole démantèle en novembre une cellule opérant dans la région d'Alicante et de Grenade. Le 9 décembre, c'est le groupe dirigé par Fethi A. qui est à son tour éliminé. Pour Mehdi D., l'étau se resserre. En janvier, l'opération «Chacal» vient à bout d'une autre cellule, qui récoltait des fonds pour le GSPC mais aussi pour les réseaux de Zarkaoui.

En Espagne comme en Italie, en France et en Suisse, les policiers des brigades antiterroristes prennent très au sérieux les menaces du GSPC. Un attentat contre le métro parisien est déjoué et, en décembre, c'est la compagnie israélienne El Al qui, alertée par les services de police, suspend pendant quelques jours ses vols au départ de Cointrin. Le jour du Réveillon, les salafistes algériens passent à l'attaque: deux bombes explosent à proximité d'un garde-côte amarré dans le port de Dellys, à l'est d'Alger. L'attentat tue un officier et blesse 13 personnes. Les terroristes bombent le torse.

Une course de vitesse est alors engagée entre les djihadistes et les enquêteurs. En Suisse, la police piste depuis plus d'une année des groupes qui ont commis une série de cambriolages, dans la région de Zurich. Le flux d'informations entre les polices des pays européens s'intensifie. En avril 2006, un premier coup de filet a lieu en France et en Italie. En mai, ce sont les Suisses qui prennent le relais: sept personnes sont interpellées à Bâle et à Zurich. D'autres arrestations ont lieu dans les jours qui suivent.

Le 6 juin dernier, les polices de trois pays (Suisse, France et Espagne) s'unissent pour déclencher l'opération Bazar. Mehdi D. tombe cette fois dans les filets. D'autres membres du réseau sont arrêtés à Cannes, à Yutz, une petite ville de Moselle située à proximité du Luxembourg, et aussi en région parisienne. Les interpellations ont lieu à Aulnay-sous-Bois et à Gonesse. Depuis plusieurs années, la couronne périurbaine de Paris fait régulièrement l'objet de descentes de police. L'une des sept personnes, Scharazed H., possède un nom à consonance balkanique, ce qui alimente la thèse de ceux qui pensent que la Bosnie a joué un rôle important dans la montée en puissance des réseaux terroristes islamiques. En Espagne, Salah B., considéré comme le chef de la cellule ibérique, se constitue prisonnier.

Le temps du Webistan «Opération Bazar». Le nom est bien trouvé. Le bazar, c'est le lieu de tous les commerces, de tous les contacts et de toutes les intrigues. On s'y aventure pour mieux s'y perdre. Mais, en 2006, le bazar se trouve surtout sur la Toile. Les djihadistes ouvrent et ferment fréquemment des adresses sur le net, imaginent des messages codés, s'expriment par allusions. C'est le temps du Webistan, par opposition au Londonistan, lorsque la capitale britannique était considérée comme un quasi-sanctuaire pour les mouvements extrémistes.

Les militants de ces cellules sont aussi très mobiles, et utilisent des faux passeports. En Espagne, ils s'introduisaient dans les luxueuses villas de la Costa del Sol pour y dérober des bijoux, des montres de prestige, des ordinateurs portables, des téléphones portables, des cartes de crédit, avant de les écouler rapidement dans le marché noir.

Après les attentats du 11 Septembre 2001, les enquêteurs du monde entier se concentraient sur les terroristes saoudiens et yéménites. Mais, en Europe, la vraie menace semble aujourd'hui provenir des cellules maghrébines. En mars 2004, dans la même période que les attentats de Madrid, des responsables du GSPC appelaient à la djihad contre l'Occident, et la France en particulier.

Dans son volumineux rapport bouclé le 10 avril dernier, le juge espagnol Juan del Olmo donne l'alerte. Pour le magistrat antiterroriste, le doute n'est pas permis: «Parmi les menaces les plus sérieuses de l'islamisme radical en Afrique du Nord, ce sont celles qui concernent l'Algérie qui comportent le plus grand danger.» Le rôle idéologique du GSPC est confirmé par Dominique Thomas, qui a analysé les attentats de Londres*.

Issu des GIA (Groupes islamiques armés) tristement célèbres pour avoir commis en juillet 1995 un attentat à la bombe dans la station RER de Saint-Michel (10 morts et 116 blessés), le GSPC - créé en août 1998 - est le mouvement terroriste le plus connu. Mais d'autres groupes maghrébins sont tout aussi dangereux, à l'exemple de Takfir wal Hijra («Anathème et Exil»). Le GICM (Groupe islamique de combattants marocains) et le GICL (Groupe islamique de combattants libyens) complètent ce tableau noir.

Missiles ultralégers L'activisme de ces djihadistes algériens, marocains ou libyens a été mis à jour dans le sillage des enquêtes liées aux attentats de Madrid (mars 2004) et de Londres (juillet 2005). La Suisse n'est pas considérée comme un Etat abritant d'importantes cellules. C'est un pays de transit, d'où les extrémistes peuvent cependant préparer des actes terroristes.

Le cas le plus exemplaire est celui de l'Algérien Abderrahmane Tahiri, plus connu sous son pseudonyme de Mohamed Achraf le Marocain. Interpellé pour un vol de téléphone portable à Kloten, il a été extradé en avril 2005 en Espagne où il est accusé d'avoir préparé un attentat au moyen d'un camion bourré de 500 kilos d'explosifs. Le poids lourd aurait pu être lancé contre la Audiencia National à Madrid, le siège principal abritant les juges espagnols les plus pointus en matière de lutte contre le terrorisme: Juan del Olmo et Baltazar Garzón.

Si les membres des cellules démantelées s'apparentent davantage aux «mules» qui approvisionnent les gros trafiquants de drogue, les menaces peuvent rapidement s'avérer réelles. Le 28 novembre 2002, alors qu'il décolle de l'aéroport de Mombassa, un avion israélien est la cible de deux missiles sol-air à guidage infrarouge de type SAM-7. Or, des terroristes peuvent relativement facilement se procurer ce type d'engins. Contrairement aux idées reçues, ils ne sont pas lourds: une vingtaine de kilos tout au plus, pour un rayon d'action de 4 kilomètres. Leur prix? Entre 100 000 et 200 000 dollars. La somme n'est pas énorme. Autre exemple: pour commettre les attentats de Madrid, moins de 100 000 euros (150 000 francs) auraient été dépensés, y compris tous les frais liés à la logistique: loyers à payer, caches, transports, voitures ou camionnettes de location.

C'est comme à la pêche: pour attraper les gros poissons, il faut lancer de grands filets, quitte à se retrouver avec du menu fretin. Pour l'heure, rien ne permet d'affirmer que la Suisse ait arrêté des caïds du terrorisme. Mais une chose est sûre: pour lutter contre la nébuleuse du «Webistan», il est urgent que les polices européennes collaborent de manière aussi fluide que possible. Sous cet angle, l'opération Bazar apparaît comme un succès (voir carte ci-contre). | RR

* Le Londonistan. Le djihad au coeur de l'Europe. De Dominique Thomas. Ed. Michalon, 227 p.

Terrorisme: un réseau suisse

Financement des ce llules Djihadistes une lutte européenne

Aéroport de Genève de s failles inquiétantes

cointrin Un projet d'attentat contre un avion de la compagnie El Al a été déjoué vraisemblablement en décembre 2005. C'est ce que révélait le Ministère public de la Confédération le 12 mai dernier.

Dans son rapport bouclé en avril, le juge Del Olmo donne l'alerte.

Juan del Olmo Juge antiterroriste espagnol.

L'Europe en guerre prÉventive contre les salafistes maghrébins attentats: à quoi a servi l'argent récolté en france, en espagne et en italie

19 février 2003 Quatorze étrangers, dont quatre motards suisses, sont enlevés au sud-est d'Alger. Détenus dans la région d'Illizi, ils sont libérés en août 2003.

Octobre 2004 Huit militants extrémistes de la cellule de Mohamed Achraf sont arrêtés en Espagne. Ils préparaient un attentat à Madrid.

15 mai 2005 Douze soldats algériens sont tués dans une embuscade à Babar, un bled algérien situé près de Tébessa.

4 juin 2005 Le GMPJ (Groupe mauritanien pour le prêche et le djihad, lié au GSPC) attaque un convoi à Lemghetty, en Mauritanie, tuant quinze militaires mauritaniens.

26 septembre 2005 Onze personnes considérées proches du GSPC sont interpellées dans la région de Milan.

28 septembre 2005 Neuf personnes (sept hommes et deux femmes) sont interpellées à Evreux et à Trappes (Yvelines). Elles préparaient un attentat dans le métro parisien.

23 novembre 2005 Cellule démantelée à Alicante, à Grenade et à Murcie. Dix suspects sont arrêtés.

Décembre 2005 Trois Algériens membres du GSPC sont arrêtés dans le sud de l'Italie. Ils semblaient préparer des attentats contre des cibles civiles aux Etats-Unis.

9 Décembre 2005 Opération «Green»: sept personnes, qui commettaient des vols dans de luxueuses villas de la Costa del Sol, sont arrêtées en Espagne. Un butin de guerre, composé de plusieurs centaines de bijoux et de montres de prestige, est saisi. Des liens sont établis avec l'enquête suisse.

24 décembre 2005 Le GSPC attaque un navire des gardes-côtes dans le port de Dellys: un mort et treize blessés.

10 janvier 2006 Opération «Chacal»: vingt militants sont arrêtés à Madrid, à Barcelone et dans le Pays basque. Ils récoltaient des fonds pour le GSPC et les réseaux de Zarkaoui.

19 avril 2006 Cinq militants sont arrêtés dans la région de Marseille, et sept autres en Italie (Naples, Bologne, Milan et Caserte). Ils sont accusés d'alimenter en fonds le GSPC.

12 mai 2006 Sept personnes sont arrêtées à Bâle-Ville et à Zurich. D'autres arrestations ont lieu dans les jours suivants. Un projet d'attentat à Cointrin contre un avion de la compagnie El-Al est déjoué.

6 juin 2006 Opération simultanée des polices suisse, française et espagnole. Sept personnes sont arrêtées: une à Zurich et six en France (Aulnay-sous-Bois, Gonesse (Val-d'Oise), Cannes et Yutz (Moselle, 10 km au nord de Metz). Salah B., considéré comme le chef de la cellule ibérique, se constitue prisonnier.

17 juin 2006 Un officier de l'armée algérienne est tué et un autre blessé à Ras El Ma. L'attentat pourrait avoir été commis par le GSPC. Par ailleurs, cinq autres militaires sont morts dans une embuscade au sud-ouest de Médéa.

Opération chacal

Un mois après l'opération «Green», un autre coup de filet de la police espagnole permet d'établir que les cellules djihadistes récoltaient aussi des fonds pour les réseaux de Zarkaoui, tué en Irak le 7 juin.

Opération green

Le 9 décembre, un réseau lié aux opérations suisses est éliminé. La police découvre un véritable trésor de guerre.




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