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Londres, Angleterre
"The Economist", 100% matière grise (libérale)

Par Luc Debraine - Mis en ligne le 27.09.2011 à 16:17

Exception dans le paysage sombre de la presse mondiale: à Londres le tirage de l'hebdomadaire ne cesse d'augmenter. Son audience est plus globale que jamais. Son influence aussi. Pour son rédacteur en chef, la clé de cette réussite est l'intelligence. Ou plus précisément "l'intelligence de masse" née avec la globalisation.

Le futur de la presse écrite? Des journalistes très intelligents qui s’adressent, une fois par semaine, à des lecteurs très intelligents. La prédiction est bien sûr prétentieuse. Mais dans un cas précis, elle semble fondée. Depuis ses débuts en 1843, The Economist inscrit chaque semaine dans son sommaire ce credo: «Prendre part à la lutte sévère entre l’intelligence, qui ne cesse d’avancer, et l’ignorance indigne, timide qui interdit le progrès.»

Le magazine croit si fort aux vertus de la matière grise qu’il a baptisé son bimensuel culturel The Intelligent Life. Son service de renseignements, qui collecte des données économiques ou politiques dans le monde entier, s’appelle The Economist Intelligence Unit. L’hebdomadaire britannique ne s’embarrasse pas de traduire les citations en français, latin ou grec qui émaillent parfois ses articles, pas plus qu’il n’explique le terme «microéconomie». Les rédacteurs le savent, les lecteurs aussi.

L’intelligence: voilà pour John Micklethwait la clé de l’insolent succès du magazine de nouvelles internationales, de politique, d’économie et de culture. Formé à Oxford, ancien banquier, grand, élégant, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire pourrait soutenir son argument d’un ton condescendant. C’est tout le contraire: John Micklethwait, 48 ans, est drôle, modéré dans ses propos, plutôt porté sur l’autodérision.

Il se dépêche d’ailleurs de préciser sa pensée: «Notre tirage, qui est de 1,5 million d’exemplaires par semaine, a suivi l’augmentation du nombre de personnes mieux éduquées dans le monde. C’est un effet positif de la globalisation: les gens vont davantage à l’université. Ils veulent savoir ce qui se passe dans le monde. Ils ont davantage accès à la culture. Ils veulent être au courant des idées importantes du moment, partout sur la planète.»

John Micklethwait précise encore: «Je crois au concept de “l’intelligence de masse”. L’époque a changé. Elle admet le contraste culturel. Il est désormais normal d’aller à un match de football dans l’après-midi, puis de voir le soir La vie des autres au cinéma.

On écoute du hip-hop, ou de la pop, mais on fréquente des musées, des galeries, des festivals de musique classique, des théâtres, des salons du livre. Aucun genre n’est considéré comme honteux, ou prétentieux. Aux Etats-Unis, le magazine qui est le plus acheté sur l’internet avec The Economist est US, un hebdo people. Rien de plus normal, désormais.»

Cela dit, pas de trace du magazine US sur le bureau de John Micklethwait, à Londres. Pas de journaux non plus. L’écran de l’ordinateur affiche les nouvelles de la Bourse. Au mur, les couvertures récentes de The Economist. Les grandes baies vitrées donnent sur Westminster.

La tour moderne de 14 étages – The Economist en occupe quatre – s’élève dans le quartier chic de Saint-James. A côté de l’entrée de l’immeuble, une vitrine propose des nécessaires de rasage, avec des blaireaux en crin et des rasoirs à manche d’ivoire. Non loin, un magasin porte l’enseigne «The Cufflink Connoisseur». Beaucoup de galeries d’art, de vendeurs de cigares, de clubs pour gentlemen. Tout de même.

Au prix fort. Les journalistes de The Economist se répartissent tant bien que mal dans de petits bureaux. Le plus grand espace, à part le bureau de John Micklethwait, est dédié aux graphistes et aux correcteurs. Au total, le magazine emploie 150 collaborateurs, dont 80 rédacteurs.

De Pékin à São Paulo, de Bruxelles à San Francisco, le périodique a des bureaux dans une vingtaine de grandes villes internationales. Chaque jeudi soir, The Economist sort de huit imprimeries réparties dans le monde. Il est mis en vente le vendredi. Au prix fort: le prix au numéro est de 10 francs en Suisse. Septante-cinq pour cent des ventes sont faites par abonnement, qui est de 235 francs par an en Suisse. La qualité a un prix.

Mais elle est payante. Depuis 2000, le tirage de l’hebdomadaire a augmenté de 100%, un cas unique dans un paysage médiatique grisâtre, pour ne pas dire noirâtre. Son audience est réellement globale. Plus de la moitié des ventes est réalisée aux Etats-Unis, avec des scores importants dans la région Asie/Pacifique, en Afrique, en Europe bien sûr, en Grande-Bretagne plus encore. Le magazine expédie près de 17 000 exemplaires en Suisse chaque semaine. Mais seul un exemplaire en Corée du Nord.

L’augmentation exponentielle de la diffusion de The Economist en Amérique du Nord a surpris John Micklethwait, qui dirige l’hebdomadaire depuis 2006 après avoir été longtemps son responsable à New York et Los Angeles: «Le sentiment récent des Américains de faire partie d’un système global a sans doute compté dans cette réussite américaine. Après le 11 septembre, le pays s’est rendu compte que le monde extérieur avait une importance auparavant insoupçonnée.»

Un cas exceptionnel, surtout pour un périodique britannique en territoire américain? Pas forcément: le quotidien The Guardian, en particulier son site internet, est lu avec attention outre-Atlantique. Comme l’est aussi le Financial Times, dont la société mère, Pearson, détient 50% du groupe The Economist. L’autre moitié du groupe est détenue par des actionnaires individuels.

Étonnante résistance. Mais pas question d’adapter le contenu du magazine selon les régions du monde où il est vendu. Beaucoup de grands hebdomadaires ont des éditions internationales qui diffèrent en profondeur de leur édition nationale. Pas The Economist, à quelques détails près. «Nous pensons que notre choix d’articles correspond à ce que veulent savoir, chaque semaine, des personnes cultivées tout autour du monde», justifie John Micklethwait.

Chaque semaine, alors même que la circulation de l’information ne cesse d’accélérer? «Lorsque les médias se sont tournés en masse vers l’internet, j’ai développé une paranoïa, sourit le rédacteur en chef. Ce changement est un ouragan pour nous tous, dans la presse. Mais l’hebdomadaire fait preuve d’une étonnante résistance. Les jeunes générations ont cessé de lire les quotidiens, mais pas les magazines.

Ces derniers proposent une expérience de lecture qui leur est propre, différente des journaux. Ils ont une dynamique de ralentissement, de recul qui encourage l’approfondissement des idées. Le rythme hebdomadaire est un bon moyen de prendre connaissance d’une grande quantité d’informations différentes.

Les journaux en font d’ailleurs l’expérience: leur diffusion baisse en semaine, mais ce n’est pas le cas pour leurs éditions spéciales du week-end. Le rythme mensuel est en revanche plus délicat. Il faut le talent assez unique d’une Tina Brown, qui dirigeait autrefois Vanity Fair, ou de Chris Anderson au magazine Wired pour anticiper longtemps à l’avance ce que les gens voudront lire à un moment donné.»

Le regard de John Micklethwait s’assombrit: «Je reste paranoïaque. La situation évoluera forcément. Les supports numériques, comme les tablettes, offrent tellement d’avantages. Pour un hebdomadaire comme le nôtre, ils permettent de donner des informations très rapidement, d’encourager le débat, de proposer des blogs, ou une version audio de nos articles. Nous avons récemment lancé nos applications pour iPhone et iPad.

Leur succès a dépassé toutes nos prédictions.» En effet: les applications payantes (6 francs par numéro) de The Economist pour les appareils d’Apple ont été téléchargées plus de deux millions de fois depuis novembre dernier. Sur Facebook, le magazine a 600 000 amis. Son fil Twitter est suivi par un million de personnes. Jusqu’ici, le virage numérique de l’hebdomadaire a été bien négocié.

Son cœur reste de papier. Un cœur irrigué par des articles non signés, ce qui blesse souvent l’orgueil des journalistes du magazine, mais permet de constituer une voix collective, engageant l’ensemble de la rédaction plutôt que telle ou telle plume. Cet anonymat est parfois considéré comme une marque de pédanterie vieux jeu. Il a toutefois trop d’atouts pour être remis en question, jure John Micklethwait, dont le nom n’apparaît même pas dans la publication.

Tous les articles sont coulés dans le même moule formel: ils sont concis, denses, portés par les mots les plus courts possibles, lestés du plus grand nombre d’informations possible. Ce qui n’empêche pas l’humour ni l’ironie, encore moins la provocation.

A l’exemple de couvertures récentes sur Silvio Berlusconi («The man who screwed an entire country»), ou d’un Nicolas Sarkozy minuscule sous un bicorne marchant derrière une Carla Bruni gigantesque («The incredible shrinking president»). La couverture italienne a suscité l’indignation du principal intéressé, qui a traité le magazine d’«Ecommunist». Et la rédaction parisienne a été un rien vandalisée après la publication de la couverture française.

«Ces petites réactions sont peu de chose, relativise John Micklethwait. L’humour est un bon moyen de faire passer des contenus importants. Les affaires sexuelles ou judiciaires de Silvio Berlusconi ne sont rien par rapport à un terrible constat: en toutes ces années au pouvoir, ce politicien n’a rien fait pour le bien de son pays.»

Opinions antagonistes. Il arrive que The Economist se trompe lourdement, comme son soutien à l’invasion de l’Irak en 2003. Le magazine a fait peu après son mea culpa dans un éditorial. En revanche, John Micklethwait montre des couvertures prémonitoires, voire visionnaires, à l’exemple du dessin d’une statue de Moubarak s’enfonçant dans le sable, six mois avant le printemps arabe.

Silvio Berlusconi est loin de la vérité en traitant l’hebdomadaire de communiste. Celui-ci est de droite, pour la globalisation, pour le libéralisme économique, pour les privatisations, pour la libre immigration. Il est aussi pour les dépenses massives de l’Etat en faveur de la santé et de l’éducation, pour la légalisation de la drogue et de la prostitution, pour le mariage gay, contre la peine de mort.

Le magazine a soutenu Margaret Thatcher aussi bien que Tony Blair, Ronald Reagan comme Barack Obama. Schizophrène, cette diversité d’opinions au sein d’un même titre? «Pas du tout, se défend John Micklethwait. Nous défendons le libéralisme au sens originel du terme, tel que l’ont forgé John Stuart Mill et Adam Smith. Ces opinions vous semblent antagonistes, mais elles ne sont que les deux faces d’une même médaille.»

Si la presse écrite du futur doit ressembler à The Economist, les lecteurs du futur seront-ils eux aussi de droite, tendance néolibérale? «C’est une bonne question, s’amuse le patron du magazine. Je me contenterai de faire ce constat: il y a une grande proportion de personnes à orientation libérale parmi ceux qui soutiennent la globalisation.

Mais il serait faux de diviser nos habitués entre conservateurs et progressistes. La dernière chose que nous voulons est d’être la chambre d’écho des opinions de nos lecteurs. Les lettres que nous recevons le plus souvent à la rédaction commencent par “Je ne suis pas d’accord avec vous!” et se terminent par “Mais j’apprécie toujours beaucoup votre magazine”. Bon signe, non?»




Tags: Londres, Angleterre, "The Economist", globalisation,

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