Le critique de cinéma a commencé petit, en schtroumpfant "La flûte à six Schtroumpfs", un dessin animé qui a déterminé de grandes vocations.
Enfant collectionneur, Thierry Jobin amasse les timbres, les pierres ou ces fossiles dont le Jura regorge. Bientôt, il se concentre sur le cinéma: il découpe tous les articles ayant trait au 7e art. Il consacre son second exposé scolaire à Hollywood (le premier traitait du canari).
A 13 ans, le voici caissier au cinéma La Grange, de Delémont. Il se constitue une culture en lisant les Cahiers du Cinéma ou Starfix, en visionnant des tonnes de VHS. Il tient de sa mère le goût de la lecture, admire la loyauté de son père ingénieur, mais s’invente toutefois une famille de substitution avec Truffaut, Hitchcock, Wim Wenders et Orson Welles.
A 14 ans, il fait un petit stage au Démocrate, qu’il bombarde bientôt de piges depuis le Festival de Locarno. Il s’exprime sur les ondes de Fréquence Jura. A l’Université de Fribourg, il défend un mémoire en linguistique sur les dialogues du cinéma français à travers vingt-cinq scènes d’engueulades.
Dans festival, il y a festif et Thierry Jobin adore ça. Après avoir hanté Cannes, Venise et Locarno, le critique du Temps devient directeur du Festival international de films de Fribourg, pour «retrouver l’excitation de découvrir des films rares». Le monde lui appartient, à suivre sur son blog personnel, lostincinema.com
Sa province
LES MAÎTRES
Prof de français au Lycée de Porrentruy, François Calame a soutenu la passion cinéphilique du jeune Thierry. Fritz Widmer tenait dans le Jura un rôle identique à ceux de Freddy Buache à Lausanne ou Freddy Landry à Neuchâtel.
Il s’occupait du ciné-club et avait fait venir Franju à Delémont. Prof de maths, François Surdez était le cinéphile de la ville; il s’exprimait sur Fréquence Jura. Quand il a 15 ans, Thierry le remplace.
PASCAL BERTSCHY
Journaliste à La Liberté, il a aidé l’adolescent à sortir de l’idée que le cinéma est un refuge en lui présentant, à Cinémajoie ou au Festival du Film français de Bienne, les «gens extraordinaires» (Jean Carmet, Richard Bohringer, Alain Tanner…) qui le font. Il lui a aussi appris que des cinéastes méprisés (Robert Aldrich) réalisent de grands films.
LES AMIS
Avec eux, vêtus de Calida dans la forêt, Thierry refaisait Mad Max ou Blade Runner. «On a fait les 400 coups ensemble», rigole Pascal Queloz, qui est devenu cuisinier. Les deux copains s’adonnaient à de furieux quiz sur le cinéma et dévoraient les images qui bougent à la télé.
Il admire encore la fougue, la vivacité de Thierry et sa façon de transmettre cette culture. Dans la bande, il y avait aussi Valerio d’Odorico, dont le grand frère avait tous les disques de Bowie, de Lou Reed et une collection de Métal Hurlant et de Fluide Glacial, et encore Didier Walzer, aujourd’hui journaliste à Coopération.
La profession
ÉDOUARD WAINTROP
Il le lisait, critique dans Libération, et admirait sa façon de trouver l’angle original. Aujourd’hui, il lui succède à la tête du FIFF: «Edouard, c’est la générosité totale, la quintessence du gars qui ne fait pas les choses par profit personnel.» Le nouveau directeur du CAC-Voltaire, à Genève, souhaite à son successeur une pleine réussite.
Et surtout qu’«il prenne son pied, parce que ce festival, c’est vraiment le pied. Thierry a un bel outil.» Jobin entretient des relations de respect mutuel avec ses collègues, particulièrement Marco Muller, directeur de la Mostra de Venise et Olivier Père, directeur artistique du Festival de Locarno.
LAURENT DUTOIT
«Un des meilleurs analystes du cinéma.» Distributeur et programmateur de salles à Genève, celui-ci admire la capacité de Jobin à transmettre sa passion du cinéma et espère que «dans son nouveau défi il arrivera aussi bien à faire partager ses enthousiasmes».
MARC MAEDER
D’aucuns accusent le responsable des salles Pathé de suisse d’être un marchand du temple. Jobin récuse: «On a de la chance que les salles Pathé soient programmées par quelqu’un d’aussi cinéphile.» Il apprécie le travail de Cyril Thurston, directeur de la maison de distribution Xenix, à Zurich, et de Jean-Yves Gloor, la «mère-grand de tous les attachés de presse»...
Le maître
CLINT EASTWOOD
L’idole. Il admire inconditionnellement l’ambiguïté du cinéaste américain, son goût de l’ombre, sa façon rugueuse de détourner les clichés. Interrogé sur le nouveau directeur du FIFF, Clint, les dents serrées comme un sécateur, a grommelé: «Dans la vie, il y a ceux qui ont un colt et ceux qui ont une plume. Thierry a une plume.»
Les journalistes
MARIE-CLAUDE MARTIN
Critique de cinéma au Nouveau Quotidien, elle a fait confiance au «petit ogrillon» quand il s’enthousiasmait pour Twin Peaks: Fire Walk With Me ou proposait, déjà, des piges sur le Festival de Fribourg. Elle lui a appris le plaisir de la critique.
Adjointe à la rédaction en chef du Temps, elle salue la passion cinéphilique «presque d’un autre âge» caractérisant le critique, sa boulimie, sa curiosité, son «énergie absolue, sa capacité de production qui nous laisse tous à plat ventre».
Toutes ces qualités ont parfois leur revers ombreux, sous forme d’«obsessions critiques». Responsable de V Magazine, Christophe Passer est un autre des journalistes du NQ à avoir fait confiance au débutant.
ÉRIC HOESLI
«L’amour du journalisme» est vraiment né avec Le Temps. Le premier rédacteur en chef du quotidien romand lui donne sa chance. «J’étais presque étonné d’avoir le droit de donner mon avis. J’ai appris à être rigoureux et à défendre un sujet. A être diplomate pour obtenir une page consacrée à Clint ou au nouveau cinéma roumain...»
IRÈNE CHALLAND
«Elle a réussi son parcours professionnel en étant intègre. Elle dit ce qu’elle pense. Elle a cette vision géniale de l’Histoire vivante. Elle se bat, elle est généreuse dans l’exigence. Un film comme Romans d’ados lui doit beaucoup.»
La responsable de l’unité documentaire de la TSR a croisé le directeur du FIFF au ciné-club de l’Université de Fribourg. Elle admire «sa passion pour le cinéma, sa curiosité, sa faculté de régénérer son regard. Son bagage international contribue à enrichir le regard qu’il porte sur la production suisse.»
NORBERT CREUTZ
L’autre critique de cinéma du Temps. Treize ans de vie commune, «à s’apprivoiser alors que nous sommes issus de deux univers différents.» Au Jobin rabelaisien s’oppose la cinéphilie encyclopédique et pointilleuse de Creutz, au provincial imaginatif, le Genevois précis.
Ils ont donné leur nom aux deux salles du Zinéma, de Lausanne. «Thierry a tout ce qu’il faut pour diriger un festival. C’est une vraie locomotive, tourné vers l’avenir, les découvertes et soucieux de préserver la mémoire. Très bon camarade, il ne supporte pas l’incompétence.»
LAURENT WOLF
Chef de la rubrique culturelle du Temps, il lui apprend qu’un critique peut aussi se positionner comme un interlocuteur pour le milieu et intervenir dans le débat politique. Cette prise de conscience a lieu au moment de l’avènement de Nicolas Bideau à la Section cinéma de l’OFC. Il s’ensuivit de belles bagarres.
ET ENCORE
Yves Demay, le nouveau responsable de Couleur 3 qui se dépense sans compter pour sa passion avec une idée de transversalité critique sur toutes les chaînes, Alain Beverini, fameux journaliste de cinéma sur TF1, par ailleurs réalisateur de Total Khéops, ou Caroline Vié-Toussaint une plume qui a brillé dans L’écran fantastique, Rolling Stone, Brazil, 20 Minutes…
Confrères alémaniques
CHRISTIAN JUNGEN
Pourquoi les comédies scandinaves font-elles les neuf dixièmes de leurs entrées suisses du côté germanophone de la Sarine? Pour comprendre ces disparités culturelles, Thierry Jobin a pactisé avec Christian Jungen, journaliste à la NZZ am Sonntag, Mathias Lerf, de la SonntagsZeitung, ou Florian Keller, du Tages-Anzeiger.
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