Thomas Zeltner a passé dixneuf ans à la tête de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Une époque marquée par l’introduction de l’assurance maladie obligatoire, la pandémie du sida et l’explosion des coûts de la santé. Il revient sur ces années, avant de gagner l’Université Harvard où il donnera des cours dans le cadre d’un programme sur la santé des pays en voie de développement.
Quelles sont les réalisations dont vous êtes le plus fier?
Au début de mon mandat, le nombre de malades du sida ne cessait de grimper, surtout chez les toxicodépendants. La Suisse a trouvé des réponses dans ces deux domaines qui servent encore aujourd’hui d’exemple aux autres pays, même si la prescription d’héroïne avait beaucoup été critiquée au départ. La Suisse a servi de laboratoire. Je suis également fier de notre capacité d’innovation dans le domaine des sciences biomédicales. Nous avons une loi moderne sur les cellules souches et un article constitutionnel sera voté en mars sur la recherche sur l’être humain.
Reste une épine: les coûts de la santé, qui sont passés de 30,6 milliards en 1991 à 55,2 milliards en 2007…
Le système de santé suisse est cher, mais il est performant. L’espérance de vie a gagné cinq ans depuis 1990. En revanche, aucun autre pays n’a autant d’infrastructures de santé. Actuellement, la distance moyenne vers l’hôpital le plus proche est de cinq kilomètres, 700 mètres pour le médecin le plus proche. C’est un atout, mais il faut se demander si on veut conserver un tel degré de confort ou si l’on est prêt à voyager un peu plus loin pour recevoir des soins.
Vous avez parlé de cent hôpitaux de trop en Suisse…
On peut imaginer réduire la voilure d’un tiers environ. Nous sommes sur la bonne voie: le nombre de lits a diminué ces dernières années, tout comme la durée des hospitalisations. Il faut toutefois penser le système de santé dans sa globalité pour éviter l’effet «machine de Tinguely»: vous réduisez les coûts ici et ils remontent làbas. Par exemple, si on fait sortir le patient trop tôt de l’hôpital, on s’expose au risque de devoir le réhospitaliser.
On reparle de la caisse unique. Qu’en pensez-vous?
Je crains qu’on ne se retrouve avec un monstre administratif. Je ne suis d’ailleurs pas un adepte d’une révolution du système de santé. Celui-ci appartient aux infrastructures essentielles du pays. On ne peut pas se permettre de le mettre en péril. Les réformes doivent se faire pas à pas, et cela s’applique aussi aux assureurs. Je pense qu’à terme, on se retrouvera avec cinq ou six caisses, en concurrence les unes avec les autres.
Mais la concurrence entre caisses ne fonctionne pas! Elles se livrent à une chasse aux bons risques…
C’est vrai. C’est pourquoi il faut améliorer la compensation des risques entre caisses et se reposer la question de leur surveillance. On peut se demander s’il est judicieux que l’assurance de base soit soumise à une autorité de contrôle différente (l’OFSP) que les assurances complémentaires (la Finma).
Assureurs, médecins et industrie pharmaceutique constituent des lobbies puissants. Comment les avez-vous domptés?
Tous ces groupes ont la tentation de bloquer les réformes, car plus les coûts de la santé augmentent et plus ils gagnent d’argent. Notre principal moyen d’action contre les lobbies est la transparence, qui s’exerce par exemple en rendant publics les intérêts de tel ou tel parlementaire. Nous devons aussi construire avec eux une vision commune de l’avenir du système de santé. C’est l’approche choisie par M. Burkhalter: un consensus est en train d’émerger sur le managed care.
L’un de vos grands projets est la loi sur la prévention, dont le Parlement se saisira l’an prochain. Ce dossier vous a valu de nombreuses critiques. On est allé jusqu’à vous traiter de taliban de la santé…
Un système de santé moderne, où la majorité des maladies sont chroniques, doit se bâtir sur une prévention forte. Or, les lois existantes ne fixent pas d’objectifs chiffrés à atteindre, par exemple concernant une baisse du nombre de toxicomanes ou de fumeurs. La nouvelle législation le permettra. Si certains milieux y sont hostiles, c’est qu’une prévention efficace marche. Elle réduit la consommation d’alcool ou de tabac et, là, on touche à de puissants lobbies.
Qu’est-ce qui est le plus efficace en matière de prévention?
Pour le tabac ou le sida, nous disposons de «boîtes à outils» à l’efficacité prouvée. Pour la fumée, par exemple, il faut agir sur le prix, diminuer la publicité, rendre l’accès au produit plus difficile, mettre sur pied des campagnes d’information auprès des jeunes et des programmes d’aide à la sortie pour ceux qui veulent arrêter. Pour l’obésité, nous n’en sommes pas là: nous manquons de preuves scientifiques quant à l’efficacité des mesures de prévention. Il s’agit d’une nouvelle épidémie. L’autre problème à empoigner, c’est celui de la santé mentale. L’Allemagne a développé un concept appelé «Alliance contre la dépression» que nous avons racheté clés en main. Il a été testé dans le canton de Zoug et pourrait être étendu au reste de la Suisse.
Passons à l’actualité. Où en est-on sur le front de la pandémie?
Nous atteignons le pic. Au vu de ce qui se passe dans les pays voisins, la courbe devrait redescendre à partir de Noël.
Rétrospectivement, fallait- il en faire autant pour la grippe A?
Dans le passé, il y avait trois pandémies par siècle. Aujourd’hui, ce serait plutôt trois par décennie. Nous devons appliquer le principe de précaution tout en admettant qu’il est difficile de préparer le public sans provoquer de panique. Dans le cas de la grippe A, il fallait impliquer la population, car chacun devait changer son comportement et appliquer de nouvelles normes d’hygiène. Le but était d’éviter qu’une grande quantité de personnes ne tombent malades en même temps, ce qui aurait posé des problèmes de gestion considérables aux hôpitaux.
Cet été, vous parliez d’une vague de plus d’un million de malades avec des milliers de morts à la clé. N’avez-vous pas crié au loup?
Nous avons commandé une évaluation externe sur notre campagne d’information et de vaccination. Peut-être y a-t-il eu trop de communicateurs? Le système est conçu pour que l’information parte de Berne vers les cantons qui la relaient ensuite aux médecins sur le terrain. Cela prend trop de temps. Les médecins se sont plaints de recevoir des informations plus rapidement par les médias que par le canal officiel.
Vous avez travaillé avec quatre conseillers fédéraux. Ditesnous votre «ranking»…
Je ne fais pas de classements! J’ai côtoyé Flavio Cotti et Didier Burkhalter pendant trop peu de temps pour les comparer. Quant à Ruth Dreifuss et Pascal Couchepin, j’ai une profonde admiration et amitié pour eux. Ils ne sont pas si éloignés l’un de l’autre. Tous deux ont une profonde connaissance de l’histoire, une passion pour tout ce qui touche à l’éthique, le sens de l’Etat et une approche philosophique. Il est intéressant de constater que le domaine de la santé est aux mains des Latins depuis plus de vingt ans. Un Alémanique aurait peut-être eu une tout autre approche, plus axée sur la mécanique du système que sur les valeurs humaines.
«LA DISTANCE VERS L’HÔPITAL LE PLUS PROCHE EST DE 5 KM. VEUT-ON CONSERVER UN TEL DEGRÉ DE CONFORT?»
PROFIL: THOMAS ZELTNER
Né en 1947, le Bernois fait ses études dans la capitale, avant de se spécialiser en pathologie humaine et en médecine légale. Il exerce diverses fonctions dans l’enseignement, la recherche ainsi que dans l’administration de cliniques et d’instituts universitaires en Suisse et aux Etats-Unis, avant de prendre la tête de l’Office fédéral de la santé publique en 1991.
Tags: Caisse unique, Thomas Zeltner, grippe A, hausse des coûts de la santé,
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