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Tim K., 17 ans, 113 balles pour un suicide

Par Florence Perret - Mis en ligne le 19.03.2009 à 06:00

Massacre. Reconstitué grâce aux éléments de l’enquête policière et de la presse allemande, le parcours de l’adolescent tueur lève une partie des secrets de sa folie meurtrière.

REFLEXIONS D''EXPERTS
Quatre regards autour de cette tuerie scolaire
 
LE PSYCHOLOGUE
Jean Dumas, professeur à l’Université de Genève, spécialiste de la psychopathologie de l’adolescent et auteur de L’enfant violent.

«La tuerie de Winnenden soulève à nouveau la question de l’accès apparemment facile aux armes à feu, liée, dans ce cas, à celle de la supervision parentale. Je ne connais pas les détails de l’enquête en cours. En règle générale, cependant, je me demande jusqu’à quel point les parents des adolescents auteurs de tueries scolaires assument les responsabilités liées à leur rôle. On dit que, dans plusieurs cas, les parents étaient des collectionneurs d’armes. Ne faudrait-il pas davantage de mesures afin de contrôler l’accès à la munition? Et, plus profondément, comment encourager les familles à se parler davantage et les parents de rester en contact avec leurs adolescents. Attention aux généralisations à partir de cas très rares. La plupart des parents parlent ouvertement avec leurs enfants et remplissent pleinement leurs responsabilités parentales.»
 
L’ANTROPOLOGUE
Matthieu Sossoyan, professeur au Collège Vanier à Montréal

«Ces attaques pourraient être évitées si l’on s’attarde aux racines sociales et culturelles du problème: la place de la justice réparatrice ou de la vendetta personnelle au sein d’une société. Il existe toutes sortes de peuples dans ce monde, et certains d’entre eux valorisent la vendetta, alors que d’autres la considèrent inhumaine et inacceptable. Par conséquent, on favorise des méthodes harmonieuses de résolution de conflit. La preuve que ces attaques en milieu scolaire pourraient être diminuées, et peut-être un jour évitées, est le changement de mentalité qui s’est produit en Angleterre après que les différentes instances pénales et juridiques du Royaume ont décidé que la justice individuelle n’était plus acceptable. En d’autres termes, il fut décidé que la vengeance n’appartenait plus aux individus, mais aux magistraux. Ainsi, l’idée de se faire justice soi-même en est venue à pratiquement disparaître de la société britannique. De plus, depuis ce temps, le nombre annuel d’homicides diminua, de sorte qu’il est un des plus bas parmi les pays industrialisés.»
 
LE CRIMINOLOGUE
Marcelo Aebi, professeur à l’Institut de criminologie et de droit pénal de l’Université de Lausanne.

«On aimerait une société à risque zéro. Mais ces cas sont presque impossibles à prévenir, tellement ils sont rares, surtout en Europe. Ce garçon a le profil d’un jeune qui ne fait pas de bruit et n’a pas d’amis? Ça ne suffit pas à expliquer son geste. C’est un profil qui correspond à une bonne partie de la population. En revanche, sans arme, il n’aurait probablement jamais fait ce qu’il a fait. Quant au choix de l’école, c’est un endroit connu de lui, où il y a du monde et où il est relativement facile d’entrer.»
 
L’ENQUÊTEUR
Olivier Guéniat, chef de la Sûreté neuchâteloise

«Je suis un peu dans l’incompréhension, comme tout le monde. On n’a pas les moyens d’expliquer ces actes. On voit que ça arrive. C’est le suicide moderne. On a la possibilité de disparaître en existant. On fait de la mort un grand coup. C’est un narcissisme exhibitionniste. Il y a immensément plus de risques d’être victime, comme Lucie, d’un récidiviste que d’un tueur tel que celui de Winnenden.»
Tim avait la passion des balles. Des balles en tout genre. Ça a commencé par les blanches, de simples balles de ping-pong. Un sport dans lequel le petit Allemand aux cheveux châtains se distingue dès l’âge de 8 ans. S’il est plutôt doué et assidu – «Il se levait tous les matins tôt pour venir s’entraîner», dira son coach –, Tim n’est pas du genre à aimer perdre. D’ailleurs, quand cela arrive, c’est généralement la faute à sa raquette. A 11 ans, le gamin remporte les championnats de district avant de devenir «le meilleur pongiste de Winnenden», 27 000 habitants tout de même.

Tim vit à 4 kilomètres de là avec sa petite sœur Jasmin et ses parents, Jörg et Ute. Leur village de 3000 âmes s’appelle Weiler zum Stein et leur maison est une belle maison blanche avec une grande véranda, une terrasse sur le toit et un jardin verdoyant. Wilhelm et Ruth, les grands-parents paternels, habitent à Winnenden avec leur chat, et leur petit-fils l’adore. Ils se sont beaucoup occupés de Tim quand Jörg montait son entreprise d’emballage avec Ute. Ils continuent d’ailleurs de lui préparer, le dimanche à midi lors des repas familiaux, un rôti et des spätzle, son plat favori.

Tim a grandi. L’ado, qui travaille durant les vacances d’été dans l’usine de son père, craque désormais pour les balles de couleur, celles qu’il adore envoyer sur les rares copains qui acceptent de le suivre dans les bois pour des parties de paintball. Une activité trop enfantine pour ses camarades qui ont désormais d’autres chats à fouetter et qui surnomment l’ado «Superbébé».
 
Bondage et films d’horreur. «Superbébé» ne va pas renier sa passion pour autant. L’élève gentil, un peu lisse, passe aux balles de plastique, celles que crachent ses nouveaux joujoux: les Soft Air, des répliques d’armes plus vraies que nature. Tim en est devenu «obsédé». Au point de passer son temps à tirer sur des camarades avec ses pistolets à air comprimé. Il en amassera ainsi jusqu’à une trentaine dans sa chambre, toutes offertes par son père. Un amoureux, lui aussi, des armes. Des vraies. L’entrepreneur «fortuné» qui roule en Porsche possède une quinzaine d’armes qu’il entrepose chez lui, sous clé, et se montre plutôt enchanté de cette passion partagée avec son fils. Ute, son épouse, est gravement malade. Elle a développé un cancer du sein et multiplie les séances de chimiothérapie.

Tim passe aux balles virtuelles. Il abat à la chaîne des hommes en tenue de combat et des trafiquants lors d’interminables parties de jeux vidéo. Ses préférées: Counter-Strike et Far Cry2 où le héros utilise – entre autres – un pistolet Beretta, l’arme préférée de Tim.

L’ado «très gâté» surfe aussi un peu sur des sites pornos, comme les garçons de son âge, et télécharge des images de bondage. Il est amateur de films d’horreur, en témoignent quelques DVD dans sa chambre. Sinon, «JawsPredator1», comme il se présente sur le net, participe à des forums de discussions. Le 23 août 2008 par exemple, il aurait posté ceci à propos des Amoklaüfer, les tireurs fous: «Le plus drôle, c’est que, même quand ils ont, eux, annoncé qu’ils allaient le faire, personne ne les a crus.» Quelques mois plus tôt, d’avril à juin 2008, Tim aurait été suivi pour dépression et aurait reçu à quatre ou cinq reprises des traitements.
 
Du faux au vrai. L’été va bientôt se terminer. Tim, 16 ans, a quitté le Collège Albertville RealSchule à Winnenden dans lequel il a passé ses six dernières années. L’élève peu brillant a réussi ses examens de justesse et commence une école professionnelle, à Waiblingen à 10 kilomètres au sud de la ville, alors que la plupart de ses camarades poursuivent leurs études. Le cancer de sa mère et la douleur que les séances chimio lui procurent perturbent passablement l’adolescent. Tim en est «traumatisé», selon sa famille.

Octobre 2008. Arrivent les vraies balles. Après des heures passées dans la cave de la maison familiale où son père lui a installé un pas de tir pour s’exercer, Tim a l’occasion de s’essayer au vrai tir au club de Leutenbach. Un club où Jörg l’a emmené pour la première fois alors qu’il avait 14 ans. C’est à cet âge-là qu’il aurait aussi commencé à faire un peu de musculation.

Trois ans plus tard, à l’automne, il tire pour la première fois sans doute de vraies balles avec le Beretta 9 mm de son père, un pistolet noir et argenté dont il est fou. Et avec lequel il compte bien tirer à nouveau. L’occasion lui sera, semble-t-il, redonnée en février. Il y a un mois. Tim, qui va avoir 18 ans et devrait recevoir une Volkswagen Jetta pour l’occasion, vit alors une période trouble, selon son grand-oncle. Il s’intéresserait à une fille du voisinage.

A l’école, il vient de faire une dissertation pour le cours d’éthique sur le contrôle des armes après le massacre d’Erfurt en 2002 qui a fait 16 morts. «Des règles doivent être mises en place et devront être respectées. Personne n’a le droit de blesser autrui.»

Celui qui a écrit ces lignes est le même qui a décodé la combinaison à huit chiffres de l’armoire blindée où son père entrepose ses 15 armes et ses 4600 munitions. Le Beretta noir et argenté est, lui, à portée de main, dans la table de nuit.

Mardi 10 mars. Après avoir préparé un devoir de maths et un oral avec un copain pour le jeudi, Tim avale une pizza à midi. Il a un poker en fin de journée avec des amis au bistrot.
De retour chez lui aux alentours de 19 h 30, il joue à FarCry2 durant deux heures. Le lendemain matin, Tim quitte la maison avec plus de 250 balles en poche et un Beretta.

A 9 h 30, il pénètre dans son ancienne école et commence à tirer. Durant sa folie meurtrière, 15 personnes seront tuées et 113 coups seront tirés. Tim s’est réservé le dernier.





Tags: Winnenden, fussillade, portrait, Tim K., collège,

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