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À l'abordage! Le capitaine Haddock (Andy Serkis) et Tintin (Jamie Bell) dans le film de Spielberg. Un mélange troublant de stylisation et d’hyperréalisme.
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Steven Spielberg
Tintin à Hollywood

Par Julien Burri - Mis en ligne le 19.10.2011 à 15:22

Avec «Le secret de la Licorne», Steven Spielberg réalise enfin «son» Tintin. Retour sur les amours contrariées du 7e art et du héros de BD européen le plus célèbre de l’Histoire.

Il a mis trente ans. Steven Spielberg rêvait d’adapter Tintin depuis 1982. A cette époque, sa scénariste tombe sur les albums de Hergé en faisant du babysitting dans une famille française. Spielberg comprend les gags, même s’il ne lit pas le français. Preuve, selon lui, «de la force de l’art de Hergé».

Lorsque Spielberg le contacte, peu avant sa mort, Hergé se réjouit que l’Américain fasse de Tintin un «Indiana Jones pour enfants». Il recommande qu’on lui laisse toute latitude, parce qu’il considère le réalisateur comme un artiste. Le seul, selon lui, à pouvoir adapter ses albums.

Spielberg pensait confier un second Tintin à son ami Truffaut et un troisième à Polanski... Las! Le scénario peine à convaincre (le capitaine Haddock y embrasse langoureusement la Castafiore, et Tintin vit en Afrique avec une petite amie noire), et le projet tombe à l’eau.

Spielberg revient officiellement à la charge en 2002. Il entrevoit Leonardo DiCaprio en Tintin et Tom Hanks en Haddock. Mais une nouvelle technique le tente: la captation des mouvements d’acteurs réels, habillés ensuite d’images de synthèse. Il tourne son film en un mois, en 2009.

Puis, Peter Jackson, coproducteur (et réalisateur bien connu du Seigneur des anneaux), postproduit ces images pendant dix-huit mois.

Il est curieux de voir les techniques de pointe des studios hollywoodiens (la 3D et la «motion capture») au service d’un héros européen suranné, né à la fin des années 20. Comme si le cinéma se sentait enfin assez fort pour s’approprier Tintin.

Hergé cinéphile. Si le cinéma convoite son œuvre, Hergé, lui, s’est beaucoup inspiré du cinéma, notamment des films burlesques d’un Buster Keaton. Dans l’album L’île noire, l’universitaire Ludovic Schuurman a retrouvé les influences de films comme le premier King Kong, Les chasses du comte Zaroff, ou Les trente-neuf marches d’Alfred Hitchcock.

Cette étude figure dans le recueil Les cases à l’écran (Ed. Georg), dirigé par Alain Boillat, professeur à la section de cinéma de l’Université de Lausanne.

«Dès le début, le cinéma est un modèle pour Hergé, explique Alain Boillat. La première planche qu’il publie en 1926, centrée sur le personnage de Totor, se présente comme un film.

Hergé insère une sorte de générique: “United Rovers présente: un grand film comique”. Une référence à United Artists, et donc à Chaplin.»

Dès le début, le dessinateur rêve de voir son personnage sur grand écran. En 1948, il tente d’approcher Walt Disney, sans succès. Les premières adaptations de Tintin sont peu concluantes. En 1946, un film en noir et blanc est réalisé avec des poupées, puis un long métrage, Le crabe aux pinces d’or.

Hélas, dès sa sortie, son producteur fait banqueroute et le film est saisi par la justice. Hergé n’est pas convaincu par la première série de dessins animés de 1957. Pas plus qu’il n’apprécie la seconde, produite aux Etats-Unis au début des années 60.

Tout y est édulcoré, à commencer par Haddock qui ne boit plus d’alcool mais du café. Nombre de réalisateurs de renom ont des vues sur Tintin. En 1959, le commandant Cousteau rêve (avant Spielberg) d’adapter Le secret de la licorne et se verrait bien construire le sous-marin du professeur Tournesol.

Alain Resnais projette un film où les acteurs porteraient des masques, annonçant la «motion capture» de Spielberg.

En plus des dessins animés des années 70 et 90, deux films voient le jour, Tintin et le mystère de la toison d’or, en 1961, puis Tintin et les oranges bleues, trois ans plus tard, tous les deux éreintés par la critique. Pourtant, le maître d’école Jean-Pierre Talbot campe un Tintin convaincant. Hergé luimême, en le voyant, se serait exclamé: «Oui, c’est bien lui!»

Après la mort de l’auteur belge, la Société Moulinsart veille farouchement au grain et éconduit les prétendants. Parmi eux, Jean-Pierre Jeunet. Et Patrice Leconte renonce à son projet, faute de trouver un acteur convaincant pour incarner Tintin.

Film hybride. Officiellement lancé en 2007, le projet de Spielberg prévoit une trilogie. Le deuxième volet sera réalisé par Peter Jackson. Le cinéaste a mélangé trois albums dans le scénario de ce premier opus. Le crabe aux pinces d’or, Le secret de la licorne et Le trésor de Rackham le Rouge.

Les premières images laissent perplexe. Spielberg et Jackson revendiquent un «photoréalisme» qui colle avec le «réalisme» de Hergé. Pourtant, il suffit de regarder les Dupont pour avoir l’impression d’un dessin animé.

Philippe Lombard, auteur de Tintin, Hergé et le cinéma (Ed. Democratic Books), a étudié de près toutes les adaptations tintinesques et considère que c’est la meilleure qui soit.

«Au début, on ne sait pas très bien ce qu’on regarde: les détails sont très réalistes, mais les personnages sont dans la caricature, sauf Tintin. Après, on s’habitude. Je trouve que c’est somptueux! C’est très proche du dessin de Hergé et Spielberg s’en tire bien avec le scénario.»

Mythe creux. Beaucoup ont tenté d’expliquer le succès du Tintin. Qu’a-t-il de si extraordinaire, ce héros sans histoire? «Il est terriblement ennuyeux, concède Alain Boillat. Mais c’est le moteur du récit, un véhicule, le logo du journal qui porte son nom.»

A la différence de Harry Potter ou de Batman, il n’a pas connu de trauma infantile. Il n’a pas de vie amoureuse, il est sans âge et ne travaille pas.

Ce «vide» est un bel objet pour les psychanalystes, Serge Tisseron en tête, pour qui le nom de Tintin signifierait «rien du tout» en français. «Hergé a évacué la romance, les histoires d’amour et la psychologie, pour ne s’intéresser qu’à l’action, conclut Alain Boillat. Du coup, l’effet régressif fonctionne en plein.»

Jean Rime, 25 ans, assistant à l’Université de Fribourg, est passionnée par le reporter à la houppe. Il est vice-président d’Alpart, l’Association suisse des amis de Tintin basée à Bulle, et dirige un journal sur le sujet. «C’est un personnage abstrait, reconnaît le jeune homme.

Cela oblige à y mettre ce qu’on veut. Chaque lecteur crée son propre Tintin. Si les personnages de Hergé sont des caricatures, Tintin, lui, touche à l’abstraction!» Pour tenter d’en savoir plus, Jean Rime organise un rendez-vous que les tintinophiles ne manqueront pas: une journée au cinéma Rex de Vevey, le 30 octobre prochain.

Seront projetés Tintin et le mystère de la toison d’or, puis le film de Spielberg. Et Jean-Pierre Talbot donnera une conférence. Jean Rime se réjouit de découvrir le film de Spielberg. «Je suis né trop tard pour connaître la sortie d’un nouvel album de Hergé. Avec ce film, je vis enfin l’attente et l’effet de surprise!»




Tags: Steven Spielberg, Tintin, Hollywood, Le secret de la Licorne, BD européen,

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