ARCHIVES
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

HOME > ARCHIVES >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

Tintin au pays du profit

Mis en ligne le 16.12.1999 à 00:00

Annus horribilis pour les 70 ans du reporter à houppette. Entre déboires éditoriaux et délires mercatiques, le mythe patauge.

L'Hebdo; 1999-12-16

Bande dessinée Tintin au pays du profit

Annus horribilis pour les 70 ans du reporter à houppette. Entre déboires éditoriaux et délires mercatiques, le mythe patauge.

La fête promettait d'être belle. Tintin, héros universel, traduit en 51 langues, 200 millions d'albums vendus dans le monde, a 70 ans. Les réjouissances ont tourné en eau de boudin. Des crapauds, comme Jacques Martin, dessinateur aigri, ancien assistant d'Hergé, ont bavé sur le mythe. Casterman qui édite «Les Aventures de Tintin» depuis les années trente a fait faillite, et Flammarion l'a racheté. La vente des albums a baissé de moitié depuis le début des années 90. Enfin, pour clore cette année noire, le journaliste Hugues Dayez publie «Tintin et les héritiers», une enquête minutieuse démontrant qu'il y a quelque chose de pourri au royaume merveilleux du petit reporter.

Lorsque Hergé meurt, le 3 mars 1983, il laisse pour testament cette phrase: «Je fais de ma femme Fanny ma légataire universelle». La jeune veuve, ex-coloriste, de vingt-huit ans la cadette du dessinateur, se réfugie dans la spiritualité. Elle laisse la gestion des affaires à Alain Baran. Ancien danseur de Béjart, promu secrétaire du Maître, il dirige les Studios Hergé, qui ferment en 87, cédant place à la Fondation Hergé qui a pour but «de protéger et de promouvoir l'oeuvre d'Hergé». Baran et ses amis, les «Tintin Boys», mènent la belle vie des yuppies. Pendant ce temps, à Londres, un loup s'éveille.

Nick Rodwell ouvre en 1984 à Covent Garden une boutique de gadgets Tintin. Il part à Bruxelles acquérir des droits d'exploitation, sympathise avec les golden boys de la Fondation, et avec la veuve aussi, qu'il accompagne dans son ashram. Bientôt, Nick et Fanny ne cachent plus leur idylle. Séducteur né, fauve financier cachant ses crocs derrière un sourire de parfait gentleman, Rodwell évince Baran de la Fondation, dont il prend le contrôle, et fonde la société Moulinsart SA qui supervise l'utilisation des produits dérivés. Hugues Dayez décrit ces manoeuvres à la façon de Shakespeare: «Hergé, qui n'a pas d'enfant, choisit Alain Baran comme fils spirituel. Celui-ci prend le pouvoir. Son cher ami Nick Rodwell prend sa place et épouse Fanny».

Rodwell rachète tous les licences d'exploitation. Il organise la magnifique exposition «Au Tibet avec Tintin», commandite à Pierre Assouline une biographie d'Hergé qui ne dissimule rien des zones d'ombre du personnage. En 1994, il acquiert le contrôle total et absolu des droits dérivés. Aucun journal, aucun fanzine, aucune étude ne peut employer une image d'Hergé sans l'assentiment de la Fondation, et d'exorbitants droits à payer. Ce protectionnisme lucratif provoque une fronde des tintinophile, menée par Benoît Peeters, un des plus fin exégètes d'Hergé et scénariste de talent («Les Cités obscures»). Il dénonce «la confisacation de l'image de Tintin par le Rodwell system».Pour Hugues Dayez, Rodwell oublie que «Tintin fait partie du rêve belge».

Cette exploitation rigoureuse du mythe n'a pourtant pas l'efficacité désirée. Un projet de musée Tintin à Bruxelles échoue. Des projets éditoriaux capotent. Nick Rodwell accorde de moins en moins de licences d'exploitation (elles ont passé de 70 à 10). Il entend fonder une «véritable secte Moulinsart», constituée de 200 franchisés qui, contre une redevance annuelle de 3 millions de FB, auraient l'exclusivité d'écouler les produits autorisés. Le projet de ces «Espaces Tintin», imaginés sur le modèle des «Mickey Stores», devrait commencer en 2000. En attendant, Tintin licensing perd de l'argent.

Mourir à 77 ans?

Pour relancer l'intérêt des lecteurs, Moulinsart publie des études tintinophiliques (lire encadré), des livres pour enfants (apprendre à lire, à compter avec Tintin). Et Casterman réédite les 23 aventures en huit albums format trois quarts. Cette agitation un peu vaine cache un malaise, qui peut se résumer en une question: à quand une nouvelle aventure de Tintin?

Hergé a souvent dit qu'il ne souhaitait pas que le petit reporter vive des aventures sans lui. Mais tous les spécialistes s'accordent pour dire que sans nouveauté, un personnage de bande dessinée finit par disparaître. Benoît Peeters: «Pour relancer Tintin, il n'y a pas 36 solutions: il faudrait un nouvel album... Mais Fanny dit "niet!" et Nick lui-même a relayé publiquement ce refus. Donc il est coincé et il manque de locomotive pour faire fonctionner sa boîte... J'ai donc l'intime conviction que, profitant des mouvements chez Casterman, ils vont revendre à bon prix les droits sur Tintin un jour ou l'autre - avec l'autorisation morale de refaire de nouveaux albums, du moment que ce n'est pas à eux de décider.» Les héritiers oseront-ils enfreindre le tabou? Incombera-t-il à un épigone de la ligne claire la tâche surhumaine de ressusciter Tintin - et de devenir le dessinateur le plus haï de la Terre? Ou, atteignant l'âge fatidique de 77 ans, le petit reporter s'effacera-t-il des mémoires, définitivement anachronique dans un siècle où les valeurs de l'argent ont remplacé celles du rêve?

Antoine Duplan

«Tintin et les héritiers». De Hugues Dayez. Editions Luc Pire.

Hergé au pays de lui-même

Il arrive que les créateurs volent la vedette à leurs créatures. Hergé - qui s'était contenté d'un rôle de figuration dans «Le sceptre d'Ottokar - rejoint son personnage dans la dimension de l'encre et du papier. Les scénaristes Fromental et Bocquet, le dessinateur Stanislas, qui pratique une ligne claire légèrement caricaturale, ont puisé leur inspiration dans la fameuse biographie de Pierre Assouline et d'innombrables documents photographiques pour retracer la vie d'Hergé, de l'enfance turbulente au rappel dans les étoiles. Quinze chapitres, quinze dates correspondant aux moments clés, aux épreuves formatrices. Georges Rémi apprend à dessiner, fait du scoutisme au Grand-Saint-Bernard. Hergé met en scène la fameux «retour» de Tintin d'Union soviétique. Il rencontre Tchang et s'ouvre au monde. Pendant la guerre, il se compromet avec les Allemands. A la Libération, le dessinateur est accusé d'incivisme pour avoir publié ses «Tintin» dans le «Soir volé». Il tombe amoureux de Fanny Vlamynck, une coloriste qui pourrait être sa fille. Et encore, la dépression, les voyages, la passion de l'art moderne, les retrouvailles avec Tchang. Et puis la mort, bien sûr. Avec autant de finesse que de tendresse, les auteurs évoquent quelques énigmes de la vie d'Hergé (les origines mystérieuses du père, les fugues), brossent le portrait d'un homme en proie au doute, personnalité complexe qui s'élabore avec le siècle, passant des certitudes d'un catholicisme paternaliste aux ambiguïtés d'un humanisme complexe. Fragile, porté sur l'alcool, le dessinateur ressemble davantage à Haddock qu'à Tintin, ce personnage si lisse qu'on a trop vite assimilé à son créateur. L'illustration du fameux rêve blanc qu'Hergé fait à l'époque de «Tintin au Tibet», une tour constituée de rampes blanches où tombent les feuilles mortes, éveille chez le tintinophile une troublante impression de déjà vu. Peut-être réservé aux initiés, cet album doux-amer dégage un charme irrésistible. «Les Aventures d'Hergé». De Bocquet, Fromental et Stanislas

Dessine-moi un mouvement

Aujourd'hui, n'importe quel gamin fait de la BD avant même de savoir dessiner. Quand Hergé était un «ketje», les Petits Mickeys balbutiaient, tout était encore à inventer. Dans «Les débuts d'Hergé», Philippe Goddin démontre à travers une abondante iconographie comment Renard Curieux (son totem...) s'émancipe des règles de l'illustration (le lancer du lasso chez le scout belge) pour aller vers la figuration narrative, pour inventer une syntaxe propre faite de dialogues intégrés dans l'image et de pictogrammes divers (?*!), pour mettre en scène le mouvement, comme au cinématographe. Il est très émouvant d'assister à l'éveil du génie. «Les débuts d'Hergé, du dessin à la bande dessinée». De Philippe Goddin. Moulinsart, 172 p.

Tintin au cinéma

Parce qu'un journaliste belge a épinglé un pin's de Dupont (ou était-ce Dupond?) au revers de son veston, Harrison Ford s'attendrit. «Oh, a Thompson Twin! Mais oui, j'aime beaucoup "Tintin", je le lis le soir à mes enfants.» Emu, il se laisse aller à quelques confidences. Sa femme, Melissa Matheson, a rédigé des scripts pour un film que produirait Spielberg et que pourrait réaliser Polanski. Et soudain «Ooops», la star blêmit: «Je viens de me souvenir que c'est un secret. On oublie tout, les gars». Il est vrai qu'en 1984, la veuve d'Hergé a rencontré Spielberg. Estimant que «Tintin is Indiana Jones for kids», le Wonder Boy a pris une option sur la BD sans suite. Quant à Polanski, il a renoncé depuis longtemps.

Entre de vieux films d'animation avec des poupées (aujourd'hui perdus), les dessins animés ou les deux films du début des années 60 («La Toison d'Or», «Les oranges bleues») les rencontres du petit reporter et du cinéma n'ont jamais produit les étincelles escomptées. Parfaitement achevé, l'univers de Tintin décourage les adaptations.

En 1995, Nick Rodwell espérait «organiser un film live. Il devrait être fait par la France, la Belgique, la Suisse, l'Angleterre peut-être, mais pas par les Américains, qui ont déjà assez pillé "Tintin". Ce serait une grande promotion pour l'oeuvre. Imaginez qu'on puisse faire "Tintin au Tibet", ce serait extraordinaire.» Avec Gérard Depardieu dans le rôle du yéti? «Ha ha! très bonne idée!», s'esclaffe Rodwell.

Depuis, Claude Berri s'est intéressé aux «Sept Boules de Cristal», avec Claude Brasseur dans le rôle de Haddock. Il a brusquement abandonné le projet. «Pour le rôle de Tintin, il tombait sur un dilemme: comment trouver une star capable de jouer un jeune garçon? Et, sans star, comment débloquer les fonds?», analyse Benoît Peeters.

Aujourd'hui, Nick Rodwell rêve toujours de cinéma. En attendant, une comédie musicale sera montée à Bruxelles en 2001.

A babord, mille sabords!

Né à l'âge d'or des globe-trotters, le reporter Tintin a embarqué plus souvent qu'à son tour. L'appel du large imprègne ou définit la plupart des aventures. Le meilleur ami de notre héros est un vieux loup de mer. Sur 125 personnages nommés, 17 sont des marins. Cette étude recense tous les navires, tous les marins - d'eau douce ou non. Elle s'intéresse au patrimoine génétique du capitaine Haddock, fouille dans la documentation d'Hergé, dresse le plan de la bataille navale du «Secret de la Licorne» ou le chassé-croisé des navires en mer Rouge («Coke en Stock»). Qui aime bien châtie bien: l'auteur relève quelques erreurs. Hergé le minutieux a oublié le mât de charge permettant de gruter l'hydravion de «L'Aurore» («L'Etoile mystérieuse»). Et jamais le brigantin de Rackham le Rouge n'aurait pu venir à bout d'une caravelle comme «La Licorne», avec ses 50 canons et son équipage de 250 hommes... «Tintin, Haddock et les bateaux». D'Yves Horeau. Editions Moulinsart, 58 p.

L'art d'embrouiller la ligne claire

L'exemplaire lisibilité du dessin d'Hergé a déterminé l'universalité de «Tintin». Souvent imitée, jamais égalée, elle a fait école sous le nom de «ligne claire». Et voilà qu'un cuistre vient faire des noeuds structuralistes dans cette formidable limpidité graphique. «Le secret de l'image» aligne des pages de jargon impénétrable dont il ne ressort guère que la suffisance de l'auteur. Qu'on en juge: à propos de Rascar Capac pénètrant dans la chambre de Tintin endormi, le Trissotin de service relève la «continuité diégétique» de ces vignettes qui ont traumatisé trois générations de lecteurs. «Hergé ou le secret de l'image _ Essai sur l'univers graphique de Tintin». De Pierre Fresnault-Deruelle, éditions Moulinsart. 142 p.

Trésor Tintin, ici vu par Exem, est une mine d'or.

Hugues Dayez L'auteur de «Tintin et les héritiers».




Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page




Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.