C’était un bien triste anniversaire pour René Préval. Dimanche 17 janvier, le président d’Haïti a passé le cap des 63 ans dans un bâtiment de police à côté de l’aéroport de Port-au-Prince, où il reçoit depuis une semaine les dirigeants internationaux. Comme tant de ses compatriotes, René Préval n’a plus de maison: le Palais présidentiel et sa résidence privée ont été détruits dans le tremblement de terre. Quel homme cache ce visage de grand-père impuissant, qui appelle le monde à l’aide?
Compagnon d’Aristide. Après les décennies de dictature des Duvalier, puis l’époque tumultueuse de Jean-Bertrand Aristide, la présidence de Préval symbolisait une certaine stabilisation politique en Haïti. «C’est un homme fondamentalement honnête», assure Christophe Wargny, conseiller d’Aristide de 1993 à 1996 et auteur du livre Haïti n’existe pas (Autrement, 2004). Ce fils d’un ministre est en effet le premier président élu de l’histoire du pays à avoir terminé un mandat sans interruption, lorsqu’il a été pour la première fois chef de l’Etat, de 1996 à 2001. Un rôle de façade: en coulisse, c’était à ce moment toujours Aristide qui tirait les ficelles.
Même s’il s’est, depuis, distancié de son très contesté prédécesseur, forcé à la démission et à l’exil en 2004, René Préval ne peut en effet se comprendre sans Jean-Bertrand Aristide. Après douze ans d’exil, en Belgique pour étudier l’agronomie et aux Etats-Unis où il travaille comme serveur, Préval rentre au pays à la fin des années 1970.
C’est en gérant une boulangerie, la décennie suivante, qu’il rencontre «Titid», dont il sera le fidèle allié politique pendant plus de dix ans. Et si Préval a, pour son second mandat soutenu par l’ONU, fondé son propre parti, Lespwa («l’espoir»), la base électorale n’a pas changé: ce sont les plus pauvres qui ont porté «Ti-René» au pouvoir en mai 2006. «A Marmelade, sa région d’origine, il a fait un travail de développement environnemental et économique extraordinaire avec les paysans et les ONG», raconte Régine Estimé, en charge de la promotion culturelle haïtienne en Europe et fille de l’ancien président Dumarsais Estimé. «Il se baladait dans les rues, avait un bon contact avec les gens», se rappelle Christophe Wargny, qui l’a rencontré de nombreuses fois. «Un jour, en 2008, il m’a ramené à mon hôtel en voiture, sans chauffeur.»
Sortir Haïti du bourbier. Outre cette simplicité, certains commentateurs ajoutent au crédit de Préval une relative pacification des bidonvilles, terreau des gangs armés. Mais dans les faits, ce sont les 9000 hommes de l’ONU qui assurent depuis 2004 déjà les tâches sécuritaires de l’Etat. Les mérites du tranquille Préval seraient plutôt de n’être ni corrompu ni dictatorial, déjà un tour de force en Haïti. Mais compétent? «La charge de premier ministre, sous Aristide, était déjà à la limite de ses capacités, pour Christophe Wargny. Aujourd’hui, il est complètement dépassé.» Ce père de deux filles n’est pas planificateur et la lecture d’un dossier de plus de quinze pages le rebute. Mais pour Régine Estimé, c’est plutôt d’un manque de ressources humaines que souffre le président: «Il veut sortir son pays de ce bourbier. Mais il est partout et délègue peu, car l’hémorragie de cadres et de techniciens, à chaque crise, le prive de compétences précieuses.»
En voulant tout contrôler pour faire d’Haïti un pays meilleur, Préval se croit-il indispensable? Ses relations avec la fonction semblent s’être modifiées. «Quand il a refusé l’augmentation du salaire minimum, en été 2009, je me suis dit qu’il avait coupé les ponts avec le peuple, comme tous les autres dirigeants haïtiens», déplore Christophe Wargny.
Certains redoutent qu’il n’ait limogé, en octobre, sa Première ministre Michelle Pierre-Louis parce qu’elle lui faisait de l’ombre. Même si la raison principale de cette récente crise politique est la méfiance du parlement envers cette femme, réputée capable et incorruptible.
Relégué au strapontin? Mercredi 13 janvier, les téléspectateurs de CNN étaient témoins de la déréliction de Préval, cet homme d’Etat sans Etat, qui avouait tenir ses informations sur le nombre de victimes de… CNN. Les critiques sur son manque de leadership se multiplient depuis le tremblement de terre, notamment de la part de Michelle Pierre-Louis. Ne sera-t-il présent à la conférence sur la reconstruction du pays, prévue par les grandes puissances, que sur un «strapontin», comme se le demande Christophe Wargny? Une chose est certaine: même si, dans les jours à venir, sa souveraineté est en apparence préservée, le pays sera désormais mis sous tutelle complète. Et les modestes achèvements de «Ti-René» devront être reconquis de zéro.
«UN JOUR, IL M’A RAMENÉ À MON HÔTEL EN VOITURE, SANS CHAUFFEUR.» Christophe Wargny, auteur de Haïti n’existe pas
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