20 000 toiles à restituer

Mis en ligne le 14.05.1998 à 00:00

Cette fois, la Suisse n'est pas la plus fortement en cause. Mais des centaines d'oeuvres volées par les nazis seraient tout de même demeurées. Et les plaignants affluent.

L'Hebdo; 1998-05-14

Victimes du nazisme 20 000 toiles à restituer

Cette fois, la Suisse n'est pas la plus fortement en cause. Mais des centaines d'oeuvres volées par les nazis seraient tout de même demeurées. Et les plaignants affluent.

D

e la traque des biens volés aux Juifs pendant la guerre, ce sera peut-être le dernier grand chapitre. Et le plus spectaculaire: il s'agit parfois de chefs-d'oeuvre de maîtres qui valent des dizaines de millions. Mais c'est aussi le plus ardu. Bien plus complexe que les comptes dormants, l'or nazi ou les assurances vie jamais honorées. Pas question, ici, de plainte collective ou d'accord global, comme celui que négocient les trois principales banques suisses. Ce sont les toiles elles-mêmes que les héritiers veulent retrouver.

Or le pillage nazi est sans égal dans l'histoire; les services de Goering et Rosenberg ont raflé, estime-t-on, environ un quart du patrimoine mondial. Heureusement, 80% des oeuvres ont été retrouvées et restituées par les troupes alliées. Mais il resterait une vingtaine de milliers de toiles disparues (sans compter les porcelaines, bijoux, parchemins et autres oeuvres de valeur). Beaucoup appartenaient à des Juifs tués dans les camps. Et chacune, ou presque, a suivi une trajectoire particulière.

Beaucoup ont abouti en Autriche, où Hitler rêvait de créer le plus grand musée du monde. Des milliers d'autres sont en Russie, où l'Armée rouge les avait emportées en 1944-1945 en guise de «trophées de guerre»; l'Allemagne en réclame le retour, et si elle obtient gain de cause, les anciens propriétaires individuels devront encore lui réclamer leur dû. En France, les musées détiennent encore quelque deux mille oeuvres volées que les Alliés avaient retrouvées et rendues, non à leurs propriétaires individuels, c'était trop compliqué, mais au pays d'origine.

Et en Suisse? Quelques milliers, peut-être, sont passées par nos galeries. Une petite part seulement du butin nazi. «C'était plus difficile de leur faire passer la frontière suisse que l'argent ou l'or, il fallait peut-être soudoyer un douanier», explique Marc Mazurovsky, l'un des meilleurs connaisseurs du dossier, à Washington. Mais cette petite part est estimée par les services secrets américains de l'époque entre 100 et 350 millions de francs - ce qui ferait autour d'un milliard aujourd'hui. De plus, la législation suisse n'a pas facilité la tâche des anciens propriétaires après-guerre. Si l'acquéreur suisse était «de bonne foi», notamment, l'ancien propriétaire avait cinq ans pour réclamer son dû. Or les confiscations nazies remontaient souvent à plus de cinq ans, aux années 1930.

Pour passer les oeuvres en Suisse, il existait tout de même un moyen sûr: la valise diplomatique. C'est celui qu'a régulièrement employé l'intermédiaire allemand Hans Wendland, considéré par les espions américains de l'époque comme «la figure la plus importante du réseau nazi de vols et d'acquisitions d'oeuvres d'art, et dont la base d'opérations se trouvait en Suisse». Hans Wendland fournissait notamment la galerie de Theodor Fischer, à Lucerne, considéré, lui, comme «le seul marchand d'art en Suisse qui traitait au niveau international». En 1939, Fischer vendait 126 oeuvres d'art «dégénéré» aux yeux des nazis: parmi les auteurs figuraient Klee, Matisse, Picasso, Van Gogh. Les toiles provenaient des musées du Reich, mais avaient auparavant été confisquées à des propriétaires juifs allemands. Et Fischer ne pouvait pas l'ignorer, estime Thomas Buomberger.

Historien et journaliste à Winterthour, chargé par l'Office fédéral de la culture (OFC) de rechercher en Suisse les oeuvres d'art volées par les nazis, Buomberger a fait voeu de silence jusqu'à la publication de son rapport l'automne prochain. Tout ce qu'il consent à annoncer, c'est que les 77 oeuvres restituées après la guerre (à la suite de pressions «massives» des Anglo-Saxons) ne représentent que «la pointe de l'iceberg». Dans un article publié fin 1996, il évoquait un témoignage selon lequel Fischer avait sans doute réalisé beaucoup plus d'affaires que cela. Et des gains considérables. Même si, en fait, beaucoup de collectionneurs et de galeries suisses refusaient de racheter à vil prix les oeuvres pillées.

Ce jeudi, l'OFC lève un coin du voile en annonçant les résultats de son enquête sur les biens culturels acquis par la Confédération, entre 1933 et 1945. Il restera tout le privé. Selon Marc Mazurovsky, quelques centaines d'oeuvres seraient demeurées en Suisse. La plupart de celles qui y ont été vendues ou placées auraient en effet été revendues plus loin, souvent aux Etats-Unis, où, selon lui, notamment à New York, certaines galeries achetaient sciemment des oeuvres volées. Les archives américaines contiennent également de nombreux noms de galeries et de marchands d'art suisses qui auraient acheté des toiles aux nazis. Beaucoup de ces galeries existent toujours, et c'est contre elles que pourraient se retourner, au bout du compte, aussi bien le plaignant juif que le détenteur actuel...

On en est encore loin. Francophile, son «Libé» sous le bras chaque fois qu'il peut le trouver à Washington, Marc Mazurovsky a commencé à s'intéresser à l'art pillé dès les années 1980. Il travaillait alors au Département de la justice, dans le cadre d'un programme de traque des rescapés nazis. Il a même écrit une thèse à ce sujet. Mais il reconnaît que le gros des recherches reste à faire.

L'affaire des fonds en déshérence a incité Marc Mazurovsky à proposer ses services au sénateur D'Amato; puis il a collaboré au rapport Eizenstat. En septembre dernier, à l'occasion d'une conférence, il proposait de créer un organisme pour faciliter la récupération des oeuvres volées. B'nai B'rith décidait de soutenir son idée et voilà que naissait, cinquante-deux ans après la guerre, la première institution consacrée au plus grand pillage d'art de l'histoire: le HARP (Holocaust Art Restitution Project).

Une semaine après, un deuxième organisme voyait le jour. Effet de cette concurrence incessante que se font les diverses organisations juives américaines, le Congrès juif mondial créait sa propre Commission pour la récupération de l'art (CAR), confortablement installée au 46e étage d'un gratte-ciel de Manhattan. Avec un atout notoire: son président, Ronald Lauder, dirige le célèbre Musée d'art moderne (MOMA) de New York.

Les deux organisations rivales partagent le même objectif: restituer toutes les oeuvres volées aux héritiers de leurs propriétaires légitimes. Un énorme défi: «Souvent, les plaignants n'ont pas d'informations assez précises», note Constance Lowenthal, directrice de la CAR. Ancienne employée du «Met» (le Metropolitan Museum à New York), elle vient seulement d'engager son staff et n'a pas encore annoncé qu'elle va recueillir des réclamations. Et pourtant, «nous en avons déjà 4 ou 5 par semaine. Dès que nous ferons une annonce, nous serons inondés». Le HARP est plus avancé dans ses préparatifs et possède déjà, selon Marc Mazurovsky, «des listes sérieuses» de plaignants, dont une centaine aux Etats-Unis. Un troisième acteur vient d'entrer dans la danse: le «Claims Office» (Bureau des réclamations) de l'Etat de New York, qui, aux plaignants contre les banques et les assurances, vient d'élargir son mandat aux oeuvres d'art.

Dans le rôle du catalyseur, enfin, on trouve le Département d'Etat américain, qui organise en novembre une grande conférence internationale à Washington. Dans la foulée de celle de Londres sur l'or nazi, en décembre dernier, elle inclut tous les autres produits du pillage nazi, en particulier les assurances et l'art. Selon un collaborateur du sous-secrétaire d'Etat Stuart Eizenstat, cela donne «six mois pour trouver des moyens de restitution». Autrement dit, il faut que ça bouge.

Et ça passe d'abord par la collecte systématique des cas. Pour le HARP comme pour la CAR, le premier objectif est de créer une banque de données afin d'identifier l'emplacement des oeuvres réclamées. Les musées américains, en tout cas, semblent prêts à y coopérer depuis l'onde de choc subie en janvier. Deux Schiele, prêtés au MOMA par une fondation viennoise, étaient saisis par un procureur new-yorkais à la demande de la famille de l'ancien propriétaire juif (et pour compliquer l'affaire, deux branches de la famille se disputent cet héritage). De plus, le Congrès américain risque de voter une loi qui exige l'identification et la restitution de toutes les oeuvres volées. Du coup, pour parer au pire, l'Association des musées américains a annoncé que ses membres vérifieraient leurs stocks, et qu'une «task force» était créée pour établir des principes de résolution des conflits en propriété.

Le problème juridique n'est pas simple. Entre le vol nazi et le détenteur actuel, il peut y avoir eu cinq ou dix transactions. Le détenteur actuel est donc d'une parfaite bonne foi. Un cas judiciaire en cours en donne un bon exemple: celui du «Paysage avec fumée de cheminée», de Degas. Son détenteur actuel, Daniel Searle, a payé la toile 850000 dollars, il avait pris soin de remonter la chaîne de ses propriétaires jusqu'à la dernière guerre et refuse de la restituer.

Difficile, dans ces conditions, de passer par d'interminables et coûteux procès. Seuls peuvent se le permettre de riches collectionneurs, comme les Rothschild, ou les anciens propriétaires de chefs-d'oeuvre comme ce Monnet à 65 millions de dollars. «Ce que nous voulons faire, c'est nous occuper des petits propriétaires qui n'ont pas les moyens», souligne Marc Mazurovsky. Financés par des dons privés, les services du HARP sont gratuits.

La deuxième étape, pour les deux organismes de recherches, sera de mettre sur pied une procédure de médiation. «Il s'agira d'examiner chaque cas d'un point de vue légal et éthique, à l'aide d'experts internationaux. Et il faut envisager de dédommager le dernier propriétaire», affirme Constance Lowenthal. Mais qui payera? Parfois, peut-être, les assurances. Mais pas toujours. Les autorités? Pour les «restituteurs» américains, on n'en est pas encore là. Mais il y a un étonnant précédent. En 1952, le Tribunal fédéral, saisi par Theodor Fischer, acceptait d' indemniser le marchand lucernois pour les oeuvres qu'il avait dû rendre à un collectionneur parisien. La Confédération a dû lui verser 200 000 francs.

Alain Maillard

RéCLAMéES

Ces trois oeuvres font l'objet de procédures judiciaires. Les deux Schiele («Ville morte», ci-dessus, et le «Portrait de Wally», tout à droite) ont été saisis au musée par la justice new-yorkaise, et le propriétaire actuel du Degas («Paysage avec fumée de cheminée») fait l'objet d'une plainte.

Les oeuvres restituées après la guerre représentent la pointe de l'iceberg.

MUSéES

Ces trois oeuvres pourraient être réclamées par d'anciens propriétaires juifs spoliés. De gauche à droite: «Le joueur de guitare» de Braque (Centre Pompidou, Paris), «La Vénus de Cyrène» de Pierre Bonnard (Kunstmuseum, Bâle), et cette «Buveuse endormie» de Picasso (Kunstmuseum, Berne).

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