«Touche pas à mon prophète!»
| On se rassure comme on peut, on se dit que ces excités islamistes qui boutent le feu aux ambassades finiront bien par se calmer. Peut-être. Pas sûr.En fait, au-delà de la colère face à une provocation, les sociétés musulmanes sont saisies d’une ferveur qui les rend hypersensibles à toute critique, qui leur fait rejeter la laïcité, concept inconnu, et haïr l’athéisme, mot tabou. Il exista un nationalisme arabe laïque, un modernisme libéré de la religion en Turquie, en Iran et en Irak. La fin de la guerre froide, les interventions occidentales et les révoltes populaires ont mis un terme à ces expériences. Du coup, le regard sur cette partie du monde a changé. L’Occident ne considère plus les nations dans leur diversité et ne voit plus qu’un «monde musulman». Et celuici, par-dessus ses différences, commence à se percevoir comme tel.L’islam, toutes tendances confondues, cherche à s’imposer dans le fondement des Etats et dans les consciences. Inutile d’ergoter: il y a là le départ d’un nouveau totalitarisme. Au sens profond du terme: non seulement le pouvoir politique est pénétré, mais la société, la culture, l’individu sont investis par la religion. S’en détourner, c’est s’exclure de la communauté. S’exposer aux menaces. Dans les banlieues parisiennes, «Touche pas à mon pote!» est devenu «Touche pas à mon prophète!». Tous les pays atteints par la vague ne peuvent pas être qualifiés de dictatures. Le jeu des partis s’y exerce. Les «modernistes» affrontent les «extrémistes», comme disent les experts. Mais un climat d’intolérance s’installe partout, avec un cortège de contraintes au quotidien. Les chrétiens pourtant enracinés là depuis les origines sont menacés. La domination religieuse, même consentie par des populations en désarroi, se dresse, sinon contre la démocratie formelle, contre les valeurs qui sont les nôtres: l’acceptation de la différence, la liberté d’expression indivisible.Le phénomène s’amplifie, à des degrés divers, dans la plupart des sociétés musulmanes. De la Turquie moderniste aux bastions du Hezbollah et du Hamas. Et il trouve écho dans la montée des intransigeances au sein d’autres religions. En Israël le poids politique des ultra-religieux, non moins intolérants, va grandissant. Aux Etats-Unis, le candidat républicain s’appuie sur le protestantisme le plus prosélyte et le plus crispé. Enfin, les pourfendeurs de l’athéisme donnent aussi de la voix chez les catholiques. Martin Mosebach, écrivain allemand en vogue, couvert de prix littéraires, crée le débat avec une affirmation ahurissante. Il ne cache pas qu’«il n’arrive pas à s’emporter lorsque des musulmans atteints dans leur foi déclenchent une chasse violente aux artistes blasphémateurs». Ce bel esprit catholique et ultra-conservateur se sent en fait plus proche des fondamentalistes de tous bords que des agnostiques. Un grand intellectuel européen tourne ainsi le dos à l’héritage des Lumières.Le pape, il est vrai, a tenu au Liban un discours de paix. Il a loué la longue coexistence des religions dans ce pays. Mais, par ailleurs, il ne cesse de rappeler que le pire des comportements, c’est de se détourner d’un dieu, quel qu’il soit.Certes la religiosité ne conduit pas forcément au conflit. Mais elle peut déboucher sur un totalitarisme particulier. Dresser un classement des dictatures dans leurs abominations comparées serait insensé. Mais il est permis de dire que les tyrannies laïques laissent plus d’espace à l’individu. La répression étatique et policière y est extérieure au domaine intime: elle protège un pouvoir mais ne dicte pas les conduites privées. Ces potentats étouffent les libertés publiques mais chacun, dans ses murs, reste libre de croire ou de ne pas croire, de manger ceci ou cela, de faire circoncire ses fils ou pas. On l’a vu dans l’Irak de Saddam comme dans la Syrie de Bachar, l’Egypte de Mubarak, la Libye de Kadhafi et la Tunisie de Ben Ali. Certes, des idéologies totalitaires d’hier ont prétendu «changer l’homme». Les dictateurs d’aujourd’hui n’ont plus cette ambition, confisquer le pouvoir et la richesse leur suffit. Et tant que leurs opposants ne les dérangent pas, ils les laissent penser ce qu’ils veulent. Même silencieuse, leur rébellion intérieure les sauve.Le totalitarisme religieux, lui, fait de chaque déviant un ennemi devant Dieu. C’est plus terrifiant encore que ce qu’imposent les pires régimes laïques.
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