Personne n’arrive par hasard à la rue Delacroix. Un peu stigmatisée, assurément sinistrée, cette petite rue zigzagante aux confins de Boulogne- sur-Mer se situe largement audelà des circuits touristiques. Même les Boulonnais la boudent, et le service de la voirie l’ignore.
Pourtant attentionné et bienveillant, le réceptionniste de notre hôtel fronce les sourcils, perplexe: «Honnêtement, je ne la connais pas. Mais je peux chercher sur Internet si vous le souhaitez. Vous avez dit rue Eugène Delacroix?» Eh bien non, justement, ce n’est pas Eugène, mais Auguste. Décidément, notre rue ne fait rien comme les autres, voilà qui promet de drôles de surprises.
A la rue Delacroix – Auguste, donc – se déroule depuis un an et demi l’une des expériences les plus passionnantes dans le domaine du logement social et de la participation des gens à la réhabilitation de leur habitation.
Construites à la fin des années 70 pour accueillir provisoirement une maind’œuvre liée à la pêche, occupées parfois par les mêmes familles depuis cette époque, les soixante petites maisons qui la composent (quelques-unes se trouvent sur la rue Jean-Molinet) s’étaient passablement dégradées.
Démolir? Ce serait une catastrophe pour les 260 habitants souvent réduits à une grande précarité et qui n’auraient guère les moyens de se reloger ailleurs. Ils se sont en outre attachés à ces petites constructions de deux étages, que certains ont parfaitement entretenues ou même agrémentées d’astucieuses extensions et qui, pour tous, restent un point de repère et d’ancrage essentiel dans leur existence passablement chamboulée.
La solution, certains diront le salut, est venu de Patrick Bouchain et de son agence Construire qui ont vu là «un lieu unique pour faire de la reconstruction en autoconstruction et recréer du désir en offrant aux habitants la possibilité de réapprendre à vivre par l’architecture».
Après avoir développé des méthodes originales de reconversion des friches industrielles en lieux culturels avec la collaboration des intéressés (lire encadré), l’architecte français – qui fut notamment le conseiller de Jack Lang – se propose depuis quelques années d’appliquer la même approche au logement social.
Baptisé Construire ensemble – le grand ensemble, ce programme comprend des projets déjà réalisés à Tourcoing et en Ardèche. Celui de Boulogne-sur-Mer va plus loin puisqu’il inclut l’idée d’une permanence architecturale, soit la présence sur place d’une personne de référence, qui vit avec les habitants et dirige les travaux.
Pleine de courage, de finesse et de talent, cette personne s’appelle Sophie Ricard. En mai 2010, après les deux mois nécessaires à la rénovation de la maison, cette architecte de 27 ans s’est installée au 5 de la rue Delacroix dans un studio qu’elle partage avec son ami Benoît.
Pendant trois ans, elle va vivre le quotidien, les moments festifs et les crises de ce quartier oublié de tous et qui bénéficie pourtant d’une des plus belles vues de Boulogne sur la mer et la côte d’Opale. «Sophie est venue, elle y a pris goût, et elle a fait plus que ce que je n’aurais jamais imaginé, se réjouit Patrick Bouchain. Elle est l’expression même de ce que j’aurais projeté de réaliser.»
La rencontre avec Sophie. Trouver la «maison de Sophie» n’est pas difficile. En ce week-end de juillet venteux, c’est encore la seule qui soit peinte de couleurs vives. Pétillante et pimpante, elle est orange avec des bordures et des volets bleus. Les habitants qui vous guettent, immobiles et un peu inquiétants, ont en outre tôt fait de vous l’indiquer. «Non, il n’y a pas de sonnette, il faut frapper. Et frapper fort», préconisent-ils.
La porte s’ouvre sur une très jeune femme aux longs cheveux auburn. Elle nous offre un café. Elle nous a proposé de venir à Boulogne ce samedi-là pour assister à la petite cérémonie qui, en présence de Patrick Bouchain, du maire Frédéric Cuvillier et du directeur de l’office HLM Habitat du Littoral Philippe Charton, marque le début des travaux. En attendant, elle explique le projet, présente les habitants et leurs singularités, raconte sa vie à Boulogne-sur-Mer et son souci d’une architecture faite pour et avec ses usagers.
«Les écoles ne nous apprennent pas à être en contact avec une réalité. J’ai toujours cherché à créer du lien, à travailler avec un réel en marche au cœur de la vie plurielle. Au début, les habitants de la rue Delacroix ne pouvaient imaginer que je sois venue vivre dans un tel quartier de mon plein gré. J’ai dû leur expliquer que j’étais heureuse d’être là, que j’avais choisi ce poste parce que je me posais des questions sur mon métier et que j’étais à leur disposition. Pour un temps donné, certes, puisque je repartirai une fois les travaux terminés.»
Horaires imposés. Les gens étaient méfiants, les différents clans hostiles entre eux, les enfants libres et envahissants, issus d’une culture différente de la sienne. «On s’est fait repérer d’abord par les gamins puis, à travers eux, on a touché les parents», se souvient Sophie. Pour ne pas être accaparée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, elle leur impose des horaires.
Mais surtout, elle les associe d’emblée à la remise en état du jardin commun réalisé à partir des déchets récupérés sur un chantier voisin. Elle plante avec eux des carottes et des oignons, suggérant qu’il existe d’autres manières de se nourrir que d’avaler chips, boissons sucrées et gâteaux.
Elle organise aussi d’innombrables activités allant du bain de mer à l’apprentissage de la lecture en passant par un atelier donné par un architecte et plasticien spécialiste du tricot. Tout cela, bien sûr, en parallèle à son travail d’architecte, l’urgence étant en effet d’améliorer rapidement le cadre de vie de chacun.
En partenariat avec un collègue resté à Paris, en collaboration avec l’office HLM et avec le soutien chaleureux du maire, Sophie s’attaque avec énergie au projet de rénovation proprement dit. Il s’agit de partir de ce qui existe pour le valoriser, sans oublier de prendre en compte l’importance de la vie dans la rue et dans les espaces publics. La jeune femme visite les soixante maisons pour établir un diagnostic technique.
Elle repère les besoins et les dégâts, évalue les envies de chacun et ses possibilités de mettre la main à la pâte. Les gros travaux, le «clos couvert», seront communs à tous. Ils permettront de réisoler le bâtiment au moyen d’une double peau, de réhabiliter les toitures et d’éliminer les fuites en remplaçant les belles voisines (les fenêtres en saillie sur les toitures qui ont été redessinées) et les cheminées, d’offrir à chacun un chauffage digne de ce nom.
Dans un deuxième temps, les habitants pourront participer s’ils le souhaitent aux interventions sur l’intérieur et les façades. Budget global de l’opération: 2,3 millions d’euros, soit 33 000 euros par maison.
Maison commune. Depuis peu, les habitants ont un nouveau lieu de rencontre: la maison commune. Elle jouxte le studio de Sophie et donne sur le jardin. L’architecte vient d’y installer son bureau à l’étage où l’on trouve aussi une chambre pour accueillir des créateurs en résidence. Au rez-de-chaussée, la salle de réunion et de travail abritera les ouvriers le temps du chantier.
Le jour de notre passage, les fiches décrivant l’état et les besoins de chaque maison étaient collées au mur en une longue frise colorée. L’occasion, pour Sophie, de nous présenter quelques-uns de leurs habitants posant devant leur demeure: Patrick Delpierre, le gardien du stade de foot, son cousin Eugène Queval, un ancien patron pêcheur, la grande famille des Mourmand, gitans et ferrailleurs, Brigitte Anquez, «une sacrée nana qui vit avec sa mère malade et son fils handicapé», Valérie Bremnar, mère au foyer qui vient d’avoir son septième enfant et «qui a participé à des animations et s’est beaucoup impliquée dans les travaux de rénovation».
Echanges annimés. Le temps passe. C’est l’heure de la petite cérémonie qui marque l’ouverture du chantier. Les Parisiens sont arrivés, le maire aussi. Accompagnés par quelques chiens joueurs, officiels, architectes et habitants se dirigent vers l’école Fabre d’Eglantine où doit avoir lieu la rencontre. Malheureusement, la personne responsable de la clé manque à l’appel. En un bruissant cortège, tout le monde se replie dans le jardin de Sophie.
Discours, questions, certains se plaignent du bruit et des incivilités des plus jeunes. Les échanges sont libres et animés tandis que les enfants cavalcadent parmi les plantations ou se vautrent dans le hamac. Sophie explique le déroulement des travaux et le rôle de la maison commune. «Des gens vont venir travailler pour vous, sur votre maison, il faudra vous montrer hospitaliers», insiste Patrick Bouchain.
Il serait catastrophique en effet que des déprédations viennent réduire à néant tous les efforts. Le maire se veut rassurant. «On y arrivera! On va remettre du respect dans les relations entre les gens. Bien sûr, tout ça prendra du temps. Mais ça tombe bien, j’en ai.»
Les étrangers s’en vont. Dans la rue l’atmosphère reste électrique et les susceptibilités à vif. Durant la soirée, la vieille voiture de Sophie sera vandalisée, et l’une de ses vitres brisées. Le lendemain matin, toutefois, plusieurs de ses voisins se précipitent pour lui prêter main forte et réparer les dégâts. Sophie relève la tête et retrouve son sourire. Elle conserve intacte sa ferveur, son immense affection pour ces gens malmenés par la vie et sa volonté de croire en une possibilité de construire ensemble, mieux et autrement.
«Construire autrement». De Patrick Bouchain. Actes Sud, collection L’Impensé, 190 p.
«Construire ensemble le grand ensemble». De Patrick Bouchain, avec les architectes de l’agence Construire. Actes Sud, hors-série de la collection L’Impensé, 72 p. www.legrandensemble.com
Patrick Bouchain
L’architecte français réinvente l’approche du logement social.
Proclamant que l’architecture est l’affaire de tous, le Français Patrick Bouchain s’impose d’emblée comme une figure atypique dans une profession largement marquée par le star-system. Mais qui est cet homme dont Jack Lang fit son conseiller entre 1986 et 1998? Pas de luxueuse monographie, un site internet qui fait la part belle aux collaborateurs, comme du reste ses rares publications, Patrick Bouchain – né en 1945 à Paris – cultive avec élégance une certaine discrétion.
Le grand public ignore donc que cet architecte fut, ces trente dernières années, au cœur de nombreux chantiers en France, avec une prédilection pour la réhabilitation des lieux de culture. On lui doit ainsi le Magasin de Grenoble, le Lieu unique à Nantes, la Friche de la Belle de mai à Marseille ou le Channel à Calais. Et puis, Patrick Bouchain «en a eu marre de faire la énième usine transformée en équipement culturel».
Avec son agence Construire, il a donc décidé d’appliquer au logement social les méthodes expérimentées dans le monde artistique, notamment la participation active des usagers ainsi que l’importance accordée au chantier comme «moment de la vie publique».
Constatant que l’échec des grands ensembles est en partie dû à une surcharge normative, il se bat pour permettre là aussi aux différences de s’exprimer plutôt que de reproduire un moule. «Je crois au provisoire, à la mobilité des choses, à l’échange, écrit-il dans Construire autrement. Et je travaille à créer, en architecture, une situation dans laquelle la construction pourra se réaliser d’une autre façon et produire de l’inattendu, donc de l’enchantement.»
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