L'Hebdo;
2008-04-24 Tous fous d’Egypte
EXPOSITIONS A Bâle, tout est faux. A Martigny, tout est vrai. A Genève, ce sera moitié-moitié. L’essentiel est de satisfaire à l’égyptomanie qui gagne la Suisse ce printemps. Les raisons d’une fascination.
ALEXANDRIE La nouvelle Bibliotheca Alexandrina renoue avec son ambition de conserver tous les savoirs du monde. Reportage.
DOSSIER REALISE PAR ISABELLE FALCONNIER
Vous aimez l’Egypte? Ce printemps, vous êtes servis. La Suisse nage en pleine égyptomanie. A la Toni Areal de Zurich, l’agence allemande spécialisée dans l’organisation d’événements de masse, Semmel Concerts, propose une reconstitution grandeur nature du tombeau de Toutankhamon qui a déjà accueilli 100 000 visiteurs, dont nombre d’Allemands, depuis son ouverture le mois dernier, et en espère au moins 200 000 jusqu’à la fin juin. A Martigny, la Fondation Gianadda expose, en collaboration avec le Metropolitan Museum de New York, quelque septante véritables et rarissimes statuettes sacrées. Au Salon du livre et de la presse de Genève, dès le 30 avril prochain, l’Egypte sera doublement présente: le pays est l’hôte d’honneur de la manifestation et la grande exposition est consacrée aux Trésors des pharaons, présentant un mélange de reconstitutions de statues monumentales et d’objets authentiques.
Dans le reste de l’Europe, Toutankhamon se partage entre le musée d’ethnologie de Vienne, pour une exposition largement financée par National Geographic montrant quelque 140 objets originaux dont beaucoup n’avaient jamais quitté les caves du Musée du Caire, et Londres, où Toutankhamon et l’âge d’or des pharaons attirent les foules depuis novembre dernier. En 2004, plus de 600 000 visiteurs s’étaient déplacés au Musée des antiquités classiques de Bâle pour voir le masque original de Toutankhamon.
LA GUERRE DU FAUX L’égyptomanie se décline-t-elle aujourd’hui entre le vrai et le faux? Les puristes et les adeptes du carton-pâte divertissant, aujourd’hui appelé edutainment, contraction des mots education et entertainment? «Non, ils ont raison de montrer ça à Zurich, lance Léonard Gianadda. Bien sûr, c’est du faux, de la reconstitution, ça n’a pas la même valeur scientifique ou artistique que les statuettes que je présente à Martigny. Mais ce sont deux volets différents d’une même fascination. C’est la même ligne. On sait bien à quoi s’en tenir, personne ne cherche à mentir. C’est même complémentaire. Le grand public qui va à Zurich n’est sans doute jamais allé en Egypte.» Du côté des archéologues, on est presque autant convaincu. «L’expo de Zurich n’a aucun intérêt scientifique, mais pour le public qui n’a pas accès à la tombe, c’est bien, constate Annik Wüthrich, assistante à l’unité d’égyptologie de l’Université de Genève. Même si elle surfe sur la vague Toutankhamon: on ne ferait pas la même chose avec la tombe d’Amen-hotep III par exemple. Ça ne peut pas faire de mal, mais est-ce que ça fait du bien? En tant qu’égyptologue, je privilégierais les vrais objets. On est toujours un peu réducteur avec l’Egypte. Regardez l’affiche de l’exposition à la Fondation Gianadda, par ailleurs absolument exceptionnelle: on y voit une statue en or, alors que l’exposition n’en montre qu’une ou deux. Certains objets sont souvent là pour impressionner le spectateur, nourrir sa fascination et ses attentes.»
HISTOIRE D’UNE FASCINATION C’est que la fascination pour l’Egypte est ancienne et durable. «Nulle part on ne trouve autant de merveilles, et il n’y a nulle part au monde autant de choses d’une grandeur indicible», écrivait l’historien grec Hérodote, 450 ans avant notre ère. «Au-delà des hasards du calendrier, le fait que plusieurs lieux exposent l’Egypte antique en même temps en Suisse est significatif, souligne Léonard Gianadda. La passion de l’Egypte n’a en rien diminué. C’est l’origine de notre culture.»
Pour les Grecs, l’Egypte, en plus d’être le grenier du pays, était déjà une terre de légendes. Hérodote en fit le pays des merveilles, une contrée étrange et source de promesses à la conquête de laquelle se lancent les soldats d’Alexandre en 332 av. J-C. Bien plus tard, à la Renaissance, plus de mille ans après l’abandon des hiéroglyphes, on redécouvre un traité sur cet alphabet, en grec et datant du Ve siècle, créant dans toute l’Europe une vague d’attrait pour l’Egypte. «Le monde scientifique recherchait alors la langue de Babel, la langue primitive. Les hiéroglyphes tombaient à point», explique Annik Wüthrich.
C’est l’expédition Bonaparte, débarquant à Alexandrie en 1798 avec à ses côtés des militaires et des scientifiques de toutes les disciplines pour faire de cette conquête de l’Egypte une aventure exploratrice aussi bien que militaire, qui est à l’origine de la fascination moderne pour cette civilisation. La confrontation des troupes de Bonaparte avec la civilisation égyptienne crée un véritable choc culturel. En France, on se met à fabriquer des meubles, des gravures, des habits inspirés par ce que l’expédition en ramène. L’égyptologie universitaire voit le jour. De grands mécènes européens mandatent des archéologues pour aller leur chercher des objets sur place. «La fascination du grand public naît dès le moment où il a accès à ces statues et objets mystérieux.» Dès le retour des savants, les foules se pressent dans les musées de Londres, Berlin, Paris ou Genève – le Musée d’art et d’histoire de Genève doit une partie de ses collections à l’égyptologue Edouard Naville et à ses nombreux séjours en Egypte dès 1869. Le Metropolitan Museum de New York, par exemple, lance en 1906 ses propres campagnes de fouilles en Egypte et en ramène de nombreux objets à étudier et à présenter au public. Aujourd’hui, il n’en compte pas moins de 36 000, datés de - 30 000 à 641!
Il devient en Europe très chic de posséder des objets égyptiens. La mode et l’architecture s’en emparent avec frénésie. L’égyptomanie est née, et pas prête de mourir. « La dernière des Sept Merveilles du monde est en Egypte, ce n’est pas un hasard, lance Léonard Gianadda. Rendez-vous compte que certaines des statuettes égyptiennes si sophistiquées présentées actuellement à Martigny avaient déjà 3000 ans lorsqu’on entassait les pierres du temple gallo-romain, pourtant très beau, au centre de la fondation! C’est un miracle vertigineux qui a toutes les raisons de ne pas cesser de titiller.»
LES RAISONS DE LA FOLIE La grande force de l’Egypte réside dans ses mystères apparemment inépuisables. Rien que l’étude de la tombe de Toutankhamon n’est pas terminée. Christian Jacq explique s’être servi d’une étude récente sur les deux grandes statues noires qui gardaient l’entrée de la sépulture pour écrire son dernier roman Toutankhamon, l’ultime secret (XO). Des statues creuses qui contiendraient encore leurs papyrus, selon les radiographies d’un archéologue… Pour un romancier, pour l’imaginaire populaire, du pain bénit.
Loin d’être épuisées, les fouilles égyptiennes livrent sans cesse de nouvelles découvertes. Offrandes aux dieux d’Egypte, à la Fondation Gianadda, expose ainsi des objets qui proviennent de fouilles aussi récentes que 1993!
Et les scientifiques peinent à mettre à mal les légendes et théories innombrables qui circulent autour de la construction des pyramides, du sphynx ou des tombes des pharaons, reflétant surtout les préoccupations de leur temps. A l’ouverture de la tombe de Toutankhamon, un journaliste du Times, voyant les fameuses chapelles d’or qui s’emboîtent les unes dans les autres, déclarait qu’à l’évidence, il s’agissait de l’Arche d’Alliance – les rapports entre la Bible et l’Egypte obsédaient les archéologues de l’époque.
«On a de tout temps attribué un pouvoir magique, ésotérique, à la culture égyptienne, explique Annik Wüthrich. Encore aujourd’hui, nombreux sont ceux, plus ou moins illuminés, qui cherchent des réponses spirituelles, ésotériques en Egypte. Les livres de Christian Jacq jouent beaucoup sur ce fonds magique. Le grand public a une vision très romantique, romanesque de l’Egypte antique. Les faits tels qu’ils circulent dans la vision populaire ne sont pas faux, mais tirés du côté le plus romanesque, “glamourisés".» L’Egypte est pratique pour cela, car il y a encore beaucoup de faits inexpliqués, de questions non résolues. Les fantasmes de toutes sortes peuvent se glisser dans ce vide.» |
LIVRE DES MORTS Un détail du papyrus trouvé dans la tombe du prince nubien Maiherperi, mort à Thèbes en 1392 av. J.-C.
EGYPTOMANIE VISITE GUIDEE
«TOUTANKHAMON, SON TOMBEAU ET SES TRESORS» A ZURICH
Qualifié de première mondiale, le moment fort de l’exposition zurichoise de 4000 m2 est une reconstitution grandeur nature de l’intérieur du tombeau de Toutankhamon, jeune pharaon de la XVIIIe dynastie mort à 19 ans en 1323 av. J.-C., découvert le 4 novembre 1922 par l’archéologue britannique Howard Carter. Le visiteur est invité à emboîter le pas à Carter – qui fait l’objet d’un petit film au début du parcours – et à déambuler entre le mobilier funéraire et les multiples sarcophages. Passé la sépulture elle-même, plus de mille objets sont exposés individuellement, minutieusement reconstruits pendant cinq ans dans un atelier spécialisé du Caire. Tout est faux, sauf les informations historiques, avertissent clairement les organisateurs de ce moment d’information passionnant et ludique. Des audioguides en français peuvent être loués à l’entrée.
Zurich. Toni Areal. Jusqu’au 29 juin. www.tut-ausstellung.com.
«OFFRANDES AUX DIEUX D’ÉGYPTE» A MARTIGNY
Fruit d’une quatrième collaboration entre la Fondation Gianadda à Martigny et le Metropolitan Museum de New York, «Offrandes aux dieux d’Egypte» présente en exclusivité après New York quelque septante chefs-d’Å“uvre de l’Egypte antique en métal, cuivre, bronze, or ou argent retrouvés enterrés sous des temples. Les statuettes exposées, rois, dieux animaux, déesses allaitantes ou guerriers, couvrent une période de deux mille ans et viennent de treize musées prestigieux dont le Louvre, le British Museum, le Musée du Caire, le MET ou le Musée national d’Athènes. Ces très belles figures cultuelles, moins connues que les statues monumentales en pierre, certaines issues de fouilles aussi récentes que 1993, servaient d’offrandes aux dieux et étaient enterrées par milliers avec les défunts. Offrandes aux dieux d’Egypte est complétée par une balade photographique en noir et blanc au pays du Nil d’aujourd’hui signée de la photographe Monique Jacot.
Martigny. Fondation Gianadda. Jusqu’au 8 juin. www.gianadda.ch.
«LES TRESORS DES PHARAONS» A GENEVE
Accompagnant la délégation culturelle et littéraire égyptienne, hôte d’honneur du 22e Salon du livre et de la presse de Genève, sa grande exposition retracera la période du Nouvel Empire via ses sculptures. Parallèlement à d’impressionnantes reconstitutions d’Å“uvres qui ne sortent que très rarement du Musée du Caire, comme les statues colossales d’Akhénaton ou de Ramsès II et le trône de Toutankhamon, de véritables objets archéologiques seront également présentés. On y verra par exemple une amulette portée par la fille d’Hatshepsout ou des scarabées offerts par Aménophis III aux hauts personnages de la cour qui proviennent de la Fondation Bodmer à Genève et d’une autre collection privée de la place. |
Genève. Salon du livre et de la presse, Palexpo. Du 30 avril au 4 mai. www.salondulivre.ch.
ALEXANDRIE NOUVELLE CAPITALE DE LA MEMOIRE
La bibliothèque fondée par Ptolémée Ier, général d’Alexandre, regroupait la totalité du savoir de l’Antiquité. Un pied dans le passé, l’autre dans le futur, la nouvelle Bibliotheca Alexandrina a la même ambition, tout en étant le deuxième site mondial à stocker les archives internet.
Au cÅ“ur du Fort de Quaytbay balayé par le vent et le soleil, un pan de mur écroulé. «C’est ce qui reste du phare d’Alexandrie», assure le guide. C’est parti: à Alexandrie, c’est ce qui n’est plus là qui compte. Merveille parmi les merveilles de l’Antiquité, le phare de Pharos, haut de 135 mètres, s’est écroulé définitivement en 1302 lors d’un tremblement de terre, 1600 ans après sa construction sur ce qui était alors une île. Depuis la terrasse du fort, la baie d’Alexandrie déroule sa longue corniche et son boulevard de bord de mer qui s’enroule autour des canots des pêcheurs – un nouveau port a été construit à l’ouest pour que les bateaux n’abîment pas les fonds sous-marins jonchés de vestiges antiques.
Le bar de l’hôtel Windsor Palace passe en boucle des chansons d’Oum Kalsoum. Ce pourrait être le bar de l’hôtel Cecil, repère du romancier Lawrence Durrell, auteur du Quatuor d’Alexandrie, ou un autre de ces palaces plus ou moins défraîchis qui vivent dans la nostalgie de l’Alexandrie cosmopolite du début du XXe siècle, celle qui a fini de vivre avec la révolution de 1952, l’année qui vit partir les communautés étrangères de la ville.
Alentour les bâtiments du centre-ville tombent en décrépitude, murs écaillés, corniches qui s’effritent, étages rajoutés à la va-vite, enseignes illisibles. Des cafés modernes succèdent aux façades anciennes. Les voitures sont bruyantes, les femmes voilées. Sous le sable d’Alexandrie, la ville modèle d’Alexandre, son tombeau sans doute, le palais de Cléopâtre, la cité des morts, les citernes, les palais, des rues de 30 mètres de large, une rue principale bordée de 5 kilomètres de portiques, tout ce qui faisait une mégapole de 500 000 habitants, la plus grande du monde hellénistique, capitale intellectuelle et spirituelle du monde méditerranéen pendant près d’un millénaire, seule à rivaliser avec Rome.
BIBLIOTHEQUE DES SUPERLATIFS A l’autre extrémité de la baie circulaire, un disque gigantesque émerge du sol, soleil tourné vers le soleil. C’est le toit du cylindre de la nouvelle Bibliotheca Alexandrina – 160 mètres de diamètre en verre et aluminium, onze étages, dont quatre en dessous du niveau de la mer, 6000 blocs de granit d’Assouan, sur le mur arrondi 4200 lettres gravées dans 120 langues du monde dont le braille, 2000 places assises dans sa salle de lecture, ce qui en fait la plus grande du monde, 330 ordinateurs à disposition.
Conçue par le bureau d’architecte d’Oslo Snohetta, voulue par l’Unesco et le gouvernement égyptien depuis les années 70, elle ressuscite l’antique bibliothèque construite en 296 av. J.-C. par Ptolémée Ier, général d’Alexandre. Sur l’esplanade de l’entrée, une grande statue de Ptolémée sortie de l’eau en 1995 par l’archéologue français Jean-Yves Empereur dévisage les visiteurs. Deux mille personnes travaillent dans cette ruche vaste comme une cathédrale. Moyenne d’âge: 28 ans. Sur les 163 cadres, 72 femmes. Dans les couloirs, moins de voiles sur la tête des femmes que dans les rues de la ville. Chaque année depuis son ouverture en 2003, un million de visiteurs s’y rendent, pour moitié des visiteurs étrangers, pour l’autre des étudiants et chercheurs. Chaque mois, des congrès et autres réunions, comme cet été le festival Wikimania mondial. Au Conseil de fondation, présidé par Suzanne Mubarak, épouse du président, des membres scientifiques égyptiens et internationaux dont Jean-Noël Jeanneney, président de la BNF, Umberto Eco, Jacques Attali ou Tahar Ben Jelloun.
MEMOIRE DU WEB Conçue comme un centre de savoirs, elle contient, en plus de la bibliothèque proprement dite, conçue pour recevoir huit millions de livres, et de plusieurs bibliothèques spécialisées dans le braille, la jeunesse ou les manuscrits anciens: un planétarium, des expositions historiques et archéologiques, un centre de calligraphie, des galeries d’art, un centre de conférence, un département de numérisation. Spécialités de la maison: l’Egypte, l’Afrique, la Méditerranée, et surtout les technologies de l’information. «Nous étions la mémoire du monde il y a deux millénaires, nous le sommes de nouveau», avance Khaled Azab, directeur des relations extérieures. Pour ce faire, un cheval de bataille, l’enjeu principal de notre culture actuelle: les données digitales. La nouvelle bibliothèque d’Alexandrie a été choisie pour servir de site miroir à l’Internet Archive de San Francisco, qui archive tout le web depuis 1996. C’est au niveau -1, derrière une grande baie vitrée, que se trouve la Petabox, conçue par l’équipe américaine de Internet Archive pour stocker un petabyte d’informations, soit un million de gigabytes.
Depuis janvier 2007, tout le contenu 1996-2006 est à jour. Depuis, San Francisco et Alexandrie fonctionnent en relais. Comme la durée de vie moyenne d’une page internet est de 100 jours, une photographie est prise tous les deux mois de chaque page du web. The Wayback Machine, consultable par tous sur l’internet, permet de retrouver les traces des sites web disparus depuis longtemps.
«Nous ne pouvons pas être en compétition avec des bibliothèques comme celle du Congrès à Washington pour les livres, mais sur le contenu digital et les archives internet, oui, explique Noha Adly, directrice du département des technologies de l’information et de la communication. C’est notre force et ce qui nous rend uniques. Notre mission est la même que l’ancienne bibliothèque d’Alexandrie, préserver et transmettre, mais en rendant disponible ce savoir au plus grand nombre. Le défi aujourd’hui est d’organiser cette masse d’informations gigantesque, en mettant de nouveaux outils à disposition. Nous ne choisissons pas ce qui sera conservé, nous ne pouvons pas savoir ce qui intéressera les générations après nous.»
DESTRUCTION MYSTERIEUSE La bibliothèque d’Alexandre ambitionnait de détenir tous les savoirs du monde antique. Pour ce faire, elle obligeait chaque navire qui s’arrêtait dans le port à remettre les manuscrits qu’il transportait pour les copier. A son apogée, elle rassemblait quelques 700 000 rouleaux de papyrus, tous traduits en grec par une armée de savants nourris et logés. C’est dans cette véritable université que les érudits mesurèrent la circonférence de la terre, dressèrent des cartes du ciel ou disséquèrent des cadavres pour découvrir le système nerveux.
Sa destruction reste partiellement mystérieuse: incendiée une première fois durant l’entrée de César à Alexandrie en 48 av. J.-C. puis en 391 lors de la christianisation de la ville par Théodose, qui donne l’ordre de détruire tous les temples, ce qu’il en restait ne résista pas à l’invasion arabe en 691.
Un seul manuscrit aurait survécu: une liste de poètes ayant échoué au musée national à Vienne, pris dans les plis d’une momie.
Sur de grandes affiches, placardées sur la Corniche entre la Méditerranée et la bibliothèque: «Alexandria, capital of Islamic culture 2008». «Ce n’est pas paradoxal avec l’esprit d’Alexandrie et de sa bibliothèque, sourit Noha Adly. La culture islamique si riche peut être mise en avant sans fanatisme. Nous devons faire comprendre l’importance scientifique et historique de l’islam.»
Le 15 mars 1978, jour des obsèques de Claude François, une chanson intitulée Alexandrie, Alexandra arrive chez les disquaires. «La lumière du phare d’Alexandrie / Fait naufrager les papillons de ma jeunesse.» Sa famille avait été expulsée d’Egypte à la nationalisation du Canal de Suez, en 1956. Il avait 17 ans, se savait éternel comme un grand phare debout. Avant de mourir, boucler la boucle, revenir à Alexandrie, début de toute l’histoire. | IF
FAÇADE Sur le vaste mur arrondi en granit gris qui entoure le bâtiment conçu par les architectes norvégiens du bureau Snohetta, inauguré en 2002, 4200 lettres gravées en 120 langues du monde, dont le braille et l’alphabet musical.
SALLE DE LECTURE Plus de 2000 personnes peuvent disposer de ce qui serait le plus grand espace public du monde.
BAIE Le toit à la forme symbolique de soleil de la Bibalex, comme l’appellent les Alexandrins, se distingue de loin depuis la mer.
ASA LANOVA ET BERNADETTE RICHARD OU LA VIE AU RYTHME DE L’EGYPTE DES FANTASMES
Les écrivaines romandes Asa Lanova et Bernadette Richard, qui ont toutes deux vécu au Caire et à Alexandrie, y ont situé plusieurs de leurs romans. Elles témoignent de leur fascination.
ENSORCELEUSE ALEXANDRIE
Par Asa Lanova. Auteur du Blues d’Alexandrie, des Jardins de Shalallat et de La nuit du destin (Campiche).
Dès que je la découvris par un crépuscule d’août, je sus qu’allaient se nouer entre elle et moi d’irréversibles affinités. C’était en 85, j’étais dans le creux de la vague, on m’avait dit: «L’Egypte est la mère du monde, viens, Alexandrie te guérira.» Je suis partie pour, comme on se jette à l’eau. D’elle, je n’aperçus tout d’abord, de la vitre ouverte d’une voiture, que ses faubourgs lépreux et décousus, mais où, par-ci par-là, se détachaient de très anciennes façades à la vénitienne. Puis la circulation s’intensifia, camions surchargés de ballots de coton, charrettes à ânes avec leurs baladeuses fleurant le luffa, taxis zigzaguant en cherchant à éviter des tramways qui, bondés de voyageurs jusque sur les marchepieds, ressemblaient à des convois de déportation. Et je vis, à la terrasse de troquets, ces fumeurs de «chichas» qui, l’Å“il embrumé par le hachich, paraissaient aux prises avec d’inaccessibles visions de houris. Un pot-pourri d’odeurs prenait à la gorge, parmi lesquelles ce remugle d’algues en décomposition que l’on ne peut dissocier d’Alexandrie.
Mais bientôt la voiture arriva dans ce pandémonium qu’est le centre de la ville. Je vis alors cette cohue bigarrée et désordonnée, ces callipyges avec leur couffin en équilibre sur la tête, ces «baladis» à l’allure princière sous leurs haillons, avec, sur le visage, le masque exacerbé de la lubricité. Des fiacres nous dépassaient, les cochers fantomatiques sous la capote noire, tels des messagers de l’au-delà. Mais déjà, ce premier soir, j’avais compris que cette cité n’est que mystère, et qu’il me faudrait un temps infini pour en percer le secret. J’eus également conscience que sous la réalité apparente, se nouaient des pratiques singulières à la nuit tombée. Magie blanche, magie noire? Je n’ai pas la réponse. Tout cela se gravait en mon moi profond, et je savais que jamais je ne sortirais indemne de tant de sortilèges.
MAIS JE SAVAIS AUSSI QUE DANS MON ÂME, QUELQUE CHOSE D’IRRÉVERSIBLE SE MÉTAMORPHOSAIT. DANS CETTE CITÉ DITE «LA FAUVE», DÈS LE CRÉPUSCULE DES OMBRES VOUS PRENNENT PAR LE BRAS, ET BRUSQUEMENT LE PASSÉ SE MÉLANGE AU PRÉSENT, SI BIEN QU’IL EST DIFFICILE DE SE SITUER DANS UN TEMPS QUI SEMBLE RALENTI PAR LA MÉMOIRE DE SES PIERRES, PAR LES RÉSIDUS PSYCHIQUES D’UN AUTREFOIS SUSPENDU DANS LE COSMOS. MAIS QUE CE SOIT DANS CE QUI SUBSISTE DES BEAUX QUARTIERS D’AVANT LA RÉVOLUTION, AUSSI BIEN QUE DANS LES BOUGES LES PLUS SORDIDES, J’AI EU LE SENTIMENT QUE MA VENUE EN CETTE VILLE ÉTAIT TRACÉE DEPUIS TOUJOURS, ET QUE PLUS RIEN, DÉSORMAIS, NE POURRAIT M’EN DÉTACHER. C’EST POURQUOI, DES ANNÉES PLUS TARD, NE POUVANT ME DÉLIVRER DE SES SORTILÈGES, CONSCIENTE QU’À TOUT JAMAIS ILS SERAIENT LE FERMENT ESSENTIEL DE MES LIVRES, JE PARTIS M’Y INSTALLER POUR TOUJOURS – DU MOINS LE CROYAIS-JE. SANS DOUTE Y RETOURNERAI-JE, NE FÛT-CE QUE POUR PERCER ENFIN SON SECRET. MAIS, EST-ON MAITRE DU «MEKTOUB»? |ÉGYPTE, MON AMOUR SOLAIRE
Par Bernadette Richard. Auteur de Femmes de sable (L’Age d’Homme).
Egypte. Entre elle et moi, le coup de foudre remonte à l’adolescence. Il a suffi d’un cours d’histoire: Isis, Osiris, hiéroglyphes et pyramides, ribambelle de noms aux consonances mystérieuses – Bastet, Horus, Aménophis, Hatshepsout, Cléopâtre, le petit Toutankhamon brusquement célèbre au XXe siècle. Et les statues si raffinées, l’obsession du profil, presque de l’art moderne.
Le temps passe. Une rédaction… Un journaliste hurle: «Sadate vient d’être assassiné!» Mes fantasmes me rattrapent par le côté sombre, la violence. Et pourtant, les Egyptiens sont tellement affables.
Un soir, tard, une porte d’avion s’ouvre sur le souffle de l’enfer. J’en ai pourtant traversé des pays chauds, mais jamais comme ici, le sentiment de fournaise n’a été si envahissant, si humide, jamais les lumières de la mégapole au loin si obscurément orange. Le Caire me happe, j’étouffe, je tente de résister, je fuis sur les lieux touristiques.
Mais le baiser de l’Egypte est un divin poison. J’y retournerai vite et souvent. Loin des cartes postales, on me prend par la main, on m’entraîne dans les arrière-cours de la capitale, sur les toits pour des soirées loufoques, dans les fêtes et les mouleds, dans les rues dérobées grouillantes de vie, roucoulantes de l’humour cairote. Je vois la richesse et la pauvreté ribouler avec la même ardeur, des chats maigres paresser ou agoniser au soleil, des ânes fourbus tomber dans le tourbillon d’une tempête de sable, je respire le parfum entêtant des épices au marché du Fayoum, et celle, atroce, d’un vieux cadavre de chien, à Assouan. Zébré d’acier, écharpé par des flots rageurs, le port d’Alexandrie m’engloutit dans les griffes d’un orage en cinémascope.
L’Egypte est toujours excès. Chaleureuse, je m’en-foutiste, miraculeuse quand on n’y croit plus. Elle oscille entre rêve et cauchemar. Malheur et félicité se croisent et se chevauchent, car on exhibe sans complexe la brutalité, essence même de la vie… et de la mort. Mais au soleil, c’est bien connu, la misère se dissout dans les bonds du mercure qui flirte avec les quarante degrés. Le ciel, forcément bleu, gomme les questions. Les Egyptiens, eux, m’invitent à deviser autour d’une chicha… |
Salon du livre de Genève. Asa Lanova et Bernadette Richard seront sur le stand de L’Hebdo jeudi 1er mai à 16 h pour une causerie intitulée «Folles d’Egypte».
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