01 Qu’est-ce qu’un Noir? Un Camerounais né à Yaoundé et un Afro-Américain grandi à New York ont-ils quelque chose en commun? La couleur de la peau, serait-on tenté de dire.
Certes, mais culturellement, tout les oppose. Alors que deux Brésiliens issus du même quartier de Rio peuvent partager les mêmes références, mais être d’apparence radicalement différente. La question de base: un Noir, c’est quoi? ne trouve donc pas de réponse simple.
Du Sri-Lankais couleur charbon aux traits typiquement indiens en passant par l’aborigène d’Australie ou le métis américain, tous peuvent se considérer, selon la définition européenne, comme des Noirs. La Commission fédérale contre le racisme a pour sa part une vision plus restrictive: les Noirs de Suisse, ce seraient les personnes «de descendance africaine, de couleur de peau sombre habitant en Suisse.
La notion de descendance se réfère, comme dans l’expression américaine bien connue African heritage, à des personnes dont le passé culturel et l’origine sont liés à l’Afrique noire, soit parce qu’ils viennent d’un pays africain, soit parce qu’ils sont membres de la deuxième ou de la troisième génération de la diaspora noire.» Noir c’est Noir, mais une fois cette évidence posée, tout reste à dire... 02 Combien sont-ils en Suisse? A vrai dire, très peu. On estime que 50000 Noirs vivent ici, soit 3% de la population étrangère et moins de 1% de la population suisse. Selon Denise Efionayi-Mäder, directrice adjointe de Swiss forum for migration and population studies (SFM) de l’Université de Neuchâtel, «la population noire a quasiment doublé en dix ans».
Cependant, dans la mesure où il est difficile de faire l’unanimité autour des critères qui définissent un Noir, les compter est une gageure. D’autant plus que, en Suisse comme en Europe et contrairement à la tradition américaine, les questionnaires ne posent jamais la question de l’appartenance raciale. «La statistique fédérale relève les nationalités, mais pas les ethnies», précise Jonas Montani, de l’Office fédéral des migrations.
On retient donc dans les statistiques helvétiques les ressortissants des pays africains – ce sont majoritairement des hommes jeunes, et ils seraient 47000 aujourd’hui. Mais dans ce chiffre sont inclus 9000 Magrébins, qui dans leur majorité ne sont pas Noirs…
Autre problème de taille, les Américains, les Brésiliens, les Haïtiens ou les Dominicains par exemple ne sont pas comptabilisés. Les naturalisés non plus. D’où cette estimation qui évalue leur présence à 50000 individus. On sait par ailleurs que 15% des Africains sont nés en Suisse, que les deux tiers possèdent un permis B ou C, et que la moitié est mariée, les autres étant célibataires, divorcés ou veufs.
03 Pourquoi viennent-ils de plus en plus en Suisse? Le rapport de la Commission fédérale contre le racisme est clair: «La plupart des Noirs partagent le même point de vue: la Suisse est une destination de rêve, car elle n’a participé à aucune guerre. Dans les pays africains, sa tradition humanitaire est célèbre.» Mais il précise que d’autres facteurs interviennent dans ce choix.
Un témoignage les illustre: «Je suis parti pour des raisons économiques, et parce que dans mon pays ça ne va pas – c’est pareil dans les autres pays africains: il y a des arriérés de salaires, des problèmes de santé, c’est très difficile d’acheter des médicaments. Je n’avais pas d’avenir, et j’ai décidé de partir pour me débrouiller ailleurs.»
Se débrouiller ailleurs, c’est d’abord trouver un travail et bien souvent envoyer de l’argent au pays pour faire vivre la famille. Un emploi tout de suite, oui, mais lequel? Les travailleurs noirs sont 40% à être employés comme ouvriers non qualifiés, contre… 2% dans la finance et 1% dans l’administration!
Autre phénomène qui explique leur présence croissante: le regroupement familial – qu’il soit légal ou non. Lorsqu’un Africain est en Suisse, il fait figure de tête de pont pour les membres de sa famille qui finissent par le rejoindre, d’une manière ou d’une autre. Ce qui fait dire à l’un d’entre eux: «L’immigration africaine en Europe et en Suisse, c’est comme l’eau. Malgré toutes les lois et les barrages, elle trouve toujours son chemin.»
04 D’où viennent-ils ? L’origine des ressortissants africains qui s’installent chez nous année après année est, comme leur nombre, très variable. Elle est fonction de nombreux facteurs, dont la situation politique et économique. «La présence africaine en Suisse devient remarquable entre les années 1980 et 1990, avec les demandeurs d’asile angolais, érythréens, éthiopiens, zaïrois.
C’est la période où les ressortissants africains fuient les guerres civiles, les régimes dictatoriaux et la famine», écrit Théogène-Octave Gabuka, coordinateur du Réseau de formation et de recherche sur les migrations africaines. Depuis, il y a eu des afflux de Somalie, du Nigeria, du Togo ou de la Côte d’Ivoire. Ce qui explique que la population noire présente chez nous soit très hétéroclite, que ce soit en termes d’origine, d’ethnie, de langue ou de religion.
«Les populations noires sont très différentes et il n’y a pas de panafricanisme», confirme Denise Efionayi-Mäder. Ce qui les unit, ici, c’est leur difficulté à trouver un travail ou un logement, et à s’intégrer. Ces dernières années, la présence très visible et très problématique de Noirs actifs dans les trafics de drogue a rendu plus délicate leur acceptation par la population.
Le traitement de cette problématique et de la criminalité des Noirs par les médias est d’ailleurs perçue par une partie de la communauté comme raciste. Le livre d’Innocent Naki, Sois parfait ou retourne chez toi, traite de cette problématique, en prenant pour exemple notamment les émeutes de Bex et l’affiche du mouton noir de l’UDC.
05 Où sont-ils ? De toute évidence, les Noirs préfèrent la Suisse romande, où ils se sentent mieux acceptés. La moitié des Africains résidant en Suisse vit ainsi entre Genève et Lausanne. Un choix également lié à la langue (la même proportion parle français) et à leur attirance pour la vie urbaine – ils sont très peu nombreux à s’installer à la campagne. Leurs points de ralliement se situent souvent près des gares: beaucoup n’ont pas les moyens d’avoir une voiture.
06 Comment s’intègrent-ils? Les Noirs sont toujours victimes du délit de faciès. Ils soulignent l’empressement de certains policiers à les contrôler systématiquement, les difficultés administratives, les démarches vouées à l’échec pour trouver un logement. Dans une étude qualitative intitulée Les Noirs en Suisse, une vie entre intégration et discrimination, publiée il y a trois ans sous la responsabilité de la Commission fédérale contre le racisme, la question est abordée de front, notamment par le directeur, George Kreis: «Les propos recueillis dans le cadre de cette étude nous montrent clairement que la couleur de peau joue un rôle majeur dans tous les domaines de la vie quotidienne, une réalité dont nous, Blancs vivant dans un environnement à majorité blanche, avons trop peu conscience.»
Car, outre dans leurs rapports avec les autorités, les Noirs disent être confrontés à des situations ou des actes de discrimination raciale dans leur vie quotidienne, en étant par exemple soupçonnés de vol dans les magasins ou servis sans amabilité. Toujours selon ce même rapport, «les Suisses de couleur sont souvent considérés comme des étrangers et subissent les mêmes discriminations que les étrangers».
L’intégration professionnelle est particulièrement difficile, parce les Africains peinent à obtenir des équivalences de diplômes. Un licencié en sciences politiques travaille donc comme vendeur, un dentiste a trouvé un emploi dans une station service, une femme d’affaires s’est reconvertie en femme de ménage…
D’autres témoignages font état de la fragilité des Noirs sur le marché du travail: «Ils sont employés à 10 francs de l’heure pour huit heures, puis c’est neuf heures, puis dix heures, puis onze heures, sans raison valable. Et ces gens ont peur de se plaindre, parce qu’ils ont besoin de ces 10 francs.»
Etre Noir en Suisse reste donc, de fait, difficile. Notamment à cause de l’amalgame qui est fait entre couleur de la peau et criminalité dans une partie de la population et certains médias. Les trajectoires d’un Thabo Sefolosha, d’un Carl-Alex Ridoré ou d’une Nancy Kabika pourraient donner à la communauté l’image publique positive qui lui manque.
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Marcellin Moukam-Kameni, le missionnaire de Grimisuat
Depuis bientôt dix ans, Marcellin Moukam-Kameni est le curé de Grimisuat (VS). C’est un personnage haut en couleur qui fait quasiment l’unanimité dans cette petite commune voisine de Sion. Il se considère en quelque sorte comme un «missionnaire», une sorte de retour d’ascenseur de l’histoire: «J’ai pu réaliser un rêve en venant ici et m’occuper d’une paroisse. J’ai le sentiment de travailler dans une chambre de l’Eglise universelle.» Au début, les gens ont montré beaucoup d’engouement autour de sa personne. La curiosité est restée: «Il y a toujours des regards qui vous font sentir que vous êtes là sans être de là.» Il faut ajouter que Marcellin Moukam-Kameni a un bagage académique important. Avant de venir en Suisse, il a étudié à Strasbourg l’anthropologie, la théologie et la psychanalyse. Il a beaucoup d’amis dans la commune, qui ne compte que quatre Noirs. Mais, le dimanche, ils viennent de partout, même de l’extérieur du canton, pour assister à sa messe. «J’aime bien ce pays, il y a des familles comme chez nous, où l’on s’occupe des aînés. Les Valaisans sont des montagnards et je dis parfois, pour les titiller un peu, que la montagne les empêche de voir plus loin.» Deux de ses sœurs sont également en Suisse, mariées à Zurich et au Tessin. Mais, à 49 ans, il songe quand même à retourner un jour au Cameroun: «Quand je réfléchis au reste de ma vie, je souhaiterais rentrer mourir dans mon pays.» •EF | |
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Maman Nelly, vendeuse de pagnes et de mèches à Lausanne
 Dans la communauté, on l’appelle Maman Nelly. En Suisse depuis 1981 – «pour suivre mon mari» – cette Angolaise née en République démocratique du Congo tient le magasin La N’Djiloise, dans le quartier lausannois de Vinet. Cosmétiques pour peaux noires, mèches, pagnes, bijoux et salon de coiffure, la petite échoppe, nommée d’après l’aéroport de Kinshasa, est un concentré d’Afrique. «La seule chose que nous ne vendons pas, ce sont les produits à base d’hydroquinone (une substance pour blanchir la peau, ndlr), interdits en Suisse.» La boutique est gérée par une association socioculturelle. «Nous ne faisons pas de profit. Le magasin sert à faire connaître et diffuser notre culture.» Il attire une petite clientèle blanche, mais sert surtout de point de ralliement aux Africains de Lausanne. A côté, on trouve d’ailleurs un restaurant éthiopien. En face, un bistrot sénégalais. Cette mère de quatre enfants est également très active au sein de l’Eglise apostolique. «On s’y retrouve entre Africains. Le pays d’origine n’a aucune importance.» Baptêmes, mariages et communions sont autant d’occasions de regrouper la communauté. Si Maman Nelly déplore le côté «un peu renfermé» des Suisses, elle s’en accommode avec bonhomie: «Je comprends leur retenue. On ne peut pas toujours connaître le cœur des gens.» Sa fille Gloria, 14 ans, se sent, elle, «davantage Suisse que Congolaise». Sans pour autant renier ses racines. «Je suis allée une fois à Kinshasa, j’ai aimé apprendre à connaître ma culture.» A la maison, en tout cas, on parle le lingala. •JZ | |
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