Les héros de bande dessinée ne sont pas soumis au passage du temps et Titeuf vit dans un état d’enfance perpétuelle. La rentrée nous ramène pour la douzième fois le galopin à banane, routine de l’humour, du talent et du succès.
Mais Zep n’est pas du genre à se répéter et Le sens de la vie témoigne de changements subtils introduisant de douces dissonances dans l’univers codifié. Graphiquement, Titeuf se transforme.
Il perd sa «babine arrière», cette sorte de badigoince occipitale. «Evolution naturelle de l’espèce, explique Zep. Je me suis rendu compte que, vu de dos, Titeuf avait une espèce de bourrelet assez disgracieux et inutile en plus. Comme chez toute bonne espèce, les organes inutiles disparaissent.»
Le dessinateur genevois ne se repose jamais sur la facilité car, lorsqu’ils cessent d’évoluer, les grands dessinateurs régressent. Les dernières planches de Franquin témoignent d’une dégénérescence. L’œil toujours aux aguets, Zep fait beaucoup de croquis réalistes qui nourrissent son dessin et aident à le rendre «plus zen, plus simple».
Et toujours plus personnel. Dans Le sens de la vie, il développe un motif original, la larme à l’œil, qui suggère aussi bien l’ennui infini distillé par une causerie de M. Dubouvreuil que la puanteur de l’index fourré quelque part par Puduk. Sous les platanes, une nouvelle élève fait son apparition, Thérèse, très touchante dans son irrécupérable bêtise. Les rapports entre Nadia et Titeuf se modifient: plutôt que de lui asséner des tartes retentissantes, elle pose sur lui un regard navré. «Le mépris, c’est vachement plus dur que la baffe. Il a perdu des points…» Petite hérésie dans l’univers de la bande dessinée humoristique où l’on porte à jamais le même uniforme, la maîtresse change de look pour les beaux yeux de batracien d’un prince charmant. Et, pour aider les lecteurs français rétifs aux particularismes, Titeuf est entré dans la zone euro.
Mélancolie subtile. Dans l’histoire intitulée Tintin le dégueulasse, les pages de Tintin au Tibet s’envolent au vent mauvais. Il y a même un petit clébard bien membré de la truffe qui en emporte une dans sa gueule… Descendant dégénéré de Milou? «Non, Milou aurait rapporté, rigole Zep.
Les chiens dans Titeuf ne font que des trucs stupides…» Cet instrument du destin à quatre pattes emporte Tintin au loin. La dominante ocre de la scène et les feuilles qui volent renvoient à l’automne, la saison préférée de Zep. Cette case diffuse une mélancolie subtile. L’enfance et les héros de jadis passent.
«Tintin, c’est la lecture des parents, des grands-parents. Certains titres ont près de 80 ans, mais ils fonctionnent toujours. Là, Titeuf a juste fait la lecture de trop...» Zep est en train d’achever le scénario du premier long métrage de Titeuf. Il sait que les personnages de bande dessinée perdent de leur charme en s’animant: «Corto Maltese, hiératique sur son rocher en train de regarder le lointain, est fascinant. Il l’est moins quand il bouge.
Dans le livre, c’est l’imaginaire qui crée la démarche, la voix, la musique, la lumière, le rythme. C’est pourquoi le dessin animé est moins universel, moins pérenne qu’un livre.» Autrefois, si un personnage justifiait un film, ses auteurs n’avaient rien à dire.
Uderzo et Goscinny étaient juste invités à la première des Astérix. Les mentalités évoluent. Aujourd’hui, à l’exemple du Persepolis de Marjane Satrapi, le cinéma se fie davantage à l’auteur et Zep regarde sereinement la grande aventure qui va l’occuper les quinze prochains mois.
À LIRE Le sens de la vie. De Zep. Glénat, 48 p.
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