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Par Clément Bürge - Mis en ligne le 30.11.2011 à 14:52 |
Les banquiers n’arrêtent pas de le dire: le financement du négoce est le nouveau secteur à la mode. Perçu comme noble car attaché à l’économie réelle, le commodity trade finance – ou CTF pour les initiés – a même affiché une croissance relativement élevée ces dernières années, en particulier à Genève, la première place mondiale du financement du négoce. Mais aujourd’hui, alors qu’une nouvelle récession guette les économies développées, le milieu vit une révolution silencieuse. Bénéficiant du savoir-faire de la place genevoise, les banques européennes avaient réussi à s’accaparer près de 80% du marché. Rien qu’à Genève, les experts estiment qu’environ 2 milliards de dollars sont financés par jour. Mais si tout indiquait que cette lune de miel européenne serait éternelle, l’idylle s’est subitement arrêtée voici quelques semaines. «Près de 25 à 30% des facilités de crédit pourraient être retirées», indique Jacques-Olivier Thomann, président de GTSA et directeur général en charge du négoce à la BNP Paribas. Ces difficultés sont intrinsèquement liées à la crise européenne, sur trois plans. Tout d’abord les banques américaines ont cessé de faire confiance aux établissements du Vieux Continent. Une méfiance payée par une augmentation du coût du crédit en dollar. Deuxièmement, écrasées par le poids de la dette européenne, les banques de la zone ont besoin de se recapitaliser. Enfin, les banques doivent se plier à de nouveaux accords internationaux (Bâle III) qui leur demandent de rehausser leurs fonds propres. Conséquence: les établissements européens n’ont plus assez de liquidités pour financer toutes les transactions qu’elles souhaitent. Des licenciements en vue. «Le négoce est l’endroit le plus facile où réduire la voilure, explique Pierre-Olivier Fragnière, en charge du trade finance à la BCGE. Comme les crédits n’engagent pas la banque sur le long terme, mais le temps d’une transaction, qui dure généralement entre 30 et 90 jours, il est plus facile d’y mettre un terme qu’à des crédits sur cinq ans». De plus, les maisons mères des banques européennes coupent plus aisément les vivres de leurs filiales à l’étranger. «Il serait politiquement incorrect de couper les crédits à des entreprises locales», explique l’expert de la BCGE. Aujourd’hui, c’est inévitable: les effectifs des banques touchées vont devoir s’adapter. Une réduction qui a déjà débuté, BNP Paribas ayant licencié 15 employés à Genève et 5 à Zurich la semaine dernière. Cette crise constitue aussi une opportunité en or pour d’autres. Cancans et ragots défilent à toute allure, mais la partie ne s’annonce pas facile. «On ne s’improvise pas dans le monde du financement du négoce, insiste Pierre Glauser, directeur général du Crédit Agricole Suisse, en charge des activités commerciales. L’activité requiert un savoir-faire particulier.» Les banques ont besoin de spécialistes pointus, capables d’évaluer les risques lors de chaque achat de pétrole ou de blé, suivant des régions particulières. Chaque établissement se spécialise dans certaines matières premières et sur certains continents. Autre condition sine qua non au développement de l’activité: «La banque doit être reconnue et avoir des fonds propres solides», souligne Pierre Glauser. Les concurrents veillent au grain. A l’affût, les banques suisses se trouvent en ligne de front. «Elles ont déjà pris des parts de marché», analyse Jacques-Olivier Thomann. La BCGE et la BCV peuvent bénéficier de la chute des banques européennes, mais leur statut de banque cantonale les empêche de trop s’y exposer. La Banque de commerce et de placement (BCP), qui tire près de 75% de son revenu du financement du négoce, s’y intéresse. UBS et Credit Suisse accordent une attention particulière à la branche. «C’est une activité en plein essor, nous souhaitons la développer», explique Alexandre Prêtre, responsable du Corporate Trade Finance chez UBS Genève. Aujourd’hui, la banque emploie 80 personnes dans le domaine, un chiffre qui va augmenter. «En Suisse, c’est l’un des rares secteurs où nous n’avons pas encore la taille souhaitée, mais nous allons y remédier.» Le Credit Suisse, dont les activités de négoce se sont développées ces dernières années à un rythme élevé, cherche aussi à accroître son volume d’affaires et son nombre d’employés dans ce secteur. Alexandre Krieger, responsable du financement du négoce à la BCV, espère que d’autres acteurs viendront compenser le retrait des banques européennes, car les établissements suisses ne peuvent pas absorber ce marché à elles seules. D’après plusieurs experts, les américaines Citi, Merrill Lynch et J.P. Morgan seraient en train de prendre des positions. «L’attachement à l’économie réelle les attire. Cela permet de faire oublier la mauvaise image des produits dérivés», pointe un trader. ABN Amro, Rabobank, ou encore Standard Chartered, seraient également «de plus en plus vus». Les Asiatiques arrivent. Fait nouveau, des acteurs jusqu’alors invisibles s’investissent dans le domaine, comme HSBC. Déjà présente sur ce secteur à Londres, Paris et Düsseldorf, la banque anglo-asiatique a ouvert, il y a un an, une filiale de financement du négoce à Zurich: HSBC Bank PLC. Pour résoudre le problème du savoir-faire, qu’elle ne possédait pas, la banque l’a acheté. «Le commodity trade finance n’est pas l’une de nos activités historiques, HSBC y est donc devenu actif grâce à des acquisitions», explique Roger Thomet, chef de la division commerciale en Suisse. D’autres banques asiatiques pourraient également étendre leur emprise. Certains établissements, comme Bank of China, seraient en train d’étudier l’ouverture d’un département trade finance à Genève. Cependant, Ashutosh Kumar, à la tête du négoce mondial pour Standard Chartered, calme le jeu: «Nous avons besoin de temps pour savoir ce qu’il va se passer exactement.» Même son de cloche chez Cem Osmanoglu, responsable du secteur à la BCP: «Aujourd’hui, nous ne savons pas exactement ce qui se passera sur le long terme. Mais si les Européens réduisent définitivement la voilure, ce sera très positif pour nous.» La place genevoise menacée? La pression monte aussi chez les négociants. «Ils devront s’adapter», commente Jacques-Olivier Thomann. Un responsable d’une grande société de négoce basée à Genève explique que «la leçon à retenir est que nous devons diversifier nos sources de financement au maximum». Les sociétés de négoce de grande taille, comme Vitol ou Glencore, risquent de passer au travers de cette crise sans trop de difficultés, ayant elles-mêmes réussi à stocker des liquidités lors des derniers mois. «Les banques n’oseront pas trop les toucher, elles leur rapportent trop d’argent, au contraire des plus petites», dit un négociant. De façon générale, les traders ne seraient pas encore «à la limite» de leur crédit, et bénéficieraient encore d’une certaine marge. Aujourd’hui, la situation reste incertaine. Le retrait des banques européennes pourrait s’ancrer dans une simple logique de vases communicants, où d’autres établissements récupéreraient leurs opérations. Un transfert sans conséquences majeures sur les négociants et les emplois à Genève où plus d’un millier de personnes travaillent dans le financement et 8000 dans le négoce dans son ensemble. Mais les alarmistes pointent un autre scénario. Si le financement du négoce se retrouve en mains asiatiques, les banques pourraient se déplacer sur d’autres places financières, comme Hong Kong et Singapour. Un mouvement qui pourrait attirer les négociants avec eux, et affaiblir sérieusement le hub genevois. |









