HERITAGE
Traditions vivantes de Suisse, est-ce vraiment nécessaire?

Par ISABELLE FALCONNIERLUC DEBRAINE - Mis en ligne le 12.09.2012 à 12:50

UNESCO. L’Office de la culture a inventorié 167 traditions qui forment notre patrimoine culturel immatériel. Une démarche qui suscite le débat.

En 2008, la Suisse ratifiait la convention de l’Unesco pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. En 2010, l’Office fédéral de la culture lançait le projet «Liste des traditions vivantes en Suisse» et sollicitait les cantons pour qu’ils établissent leur première liste. Deux ans plus tard, un comité composé de délégués cantonaux aux Affaires culturelles, de représentants de la Confédération et d’experts a établi sa liste (forcément provisoire) de 167 traditions vivantes issues de chacun des cantons suisses qui ont pu prouver qu’elles sont pratiquées ici et maintenant, qu’elles sont constitutives de notre identité et de notre diversité et qu’elles savent évoluer et se réinventer. Alors que se boucle ce premier cycle, l’engouement est palpable: plusieurs cantons ont mis en place leur propre inventaire, la notion de «patrimoine culturel immatériel» a fait son entrée dans les lois cantonales en Argovie et dans le canton de Vaud, Pro Helvetia, Suisse Tourisme et le musée de Ballenberg en font d’ores et déjà un point fort de leur travail.

Un site en cinq langues, lancé cette semaine (www.traditionsvivantes.ch), propose désormais au grand public une base de données imagée et documentée sur chaque tradition de la liste. A son tour, l’Unesco se penchera sur la liste suisse pour en extraire, ces prochaines années, des candidates à la nomination sur la liste des traditions vivantes du patrimoine culturel immatériel... mondial.


OUI

Isabelle Falconnier

«MANGER LA FONDUE, C’EST LIRE "L’ÊTRE ET LE NÉANT”."

Manger une fondue peut être l’équivalent de la lecture de L’être et le néant. Vraiment. Tourner sa fourchette dans le fromage ou les pages de la bible existentialiste mènent aux mêmes questions, lorsque c’est fait avec le cœur: qui suis-je? D’où venons-nous? De quelle pâte, de quels ingrédients sommes-nous faits? Cet arrêt sur image existentiel devrait être obligatoire une fois par jour dans la vie des hommes et une fois l’an dans la vie des pays, rendant ensuite caducs toute votation sur les minarets ou tout débat névrosé sur l’identité nationale.

Contre toute attente, la machinerie de l’Unesco puis le très administratif Office fédéral de la culture ont accouché d’un inventaire à la Prévert absolument extraordinaire. Derrière cette liste de 167 «traditions vivantes»: nous. Ce que nous avons été, ce que nous sommes, ce que nous serons. Quoi de plus sérieux? Quoi de plus essentiel, de plus urgent? Ce que dit cette liste, c’est que ce que nous considérons comme réac et passéiste est au contraire vivace et populaire – les fêtes de lutte sont désormais plus fréquentées qu’un concert de Johnny Hallyday. Que ces gestes, chansons, rituels aussi vieux que nos villes, villages ou vallées sont d’une malléabilité fantastique – du Sechseläuten zurichois au Woldmanndli, les hommes des bois uranais, en passant par les abbayes vaudoises ou le Feuillu genevois, ils se réinventent suffisamment pour trouver leur place et donner du sens à nos vies urbaines contemporaines. Ce que met en lumière cette liste, c’est cette dialectique essentielle entre un ciment commun à tous les cantons – la lutte, le jass, le tir fédéral en campagne, le secret, le cor des Alpes, la culture de la démocratie, le graphisme, la construction en pierres sèches – et les particularismes, les histoires locales, de la prière sur l’Alpe en suisse centrale au Vogel Gryff bâlois ou à la Fête des vignerons vaudoise. Ce que dit cette liste, c’est que sans oublier le passé ni rester collé à lui comme à une mère abusive, nous avons déjà appris à puiser dedans pour nous inventer un présent, et imaginer un futur. La Suisse existe.

 

NON

Luc Debraine

«EN ROUTE POUR LA BALLENBERGISATION DE LA SUISSE!»

L’Office fédéral de la culture supprime son soutien à la photographie, le médium artistique le plus plébiscité du moment. Mais il apporte sa caution au jeu de boules à Neuchâtel, à la transformation des pommes en Thurgovie ou à la concentration de motos d’Hauenstein (Soleure). Tant de discernement donne confiance en cette institution... Voilà donc où sont les vraies valeurs culturelles du moment: dans le cortège aux betteraves zurichoises.

D’accord, la critique est ici facile. La liste des 167 traditions vivantes établie par l’OFC et les services culturels cantonaux contient une part importante de clichés folkloriques, dont même la promotion touristique du Heidiland ne voudrait pas.

Bien sûr, les savoirs, les pratiques, les patrimoines, les coutumes et les fêtes doivent être reconnus, promus et expliqués. Bien entendu, sans les cultures régionales, sans cette mémoire et sans ce présent, la Suisse perdrait une de ses vertus cardinales: sa diversité.

Mais la Fête des vignerons a-t-elle besoin de ce machin administratif pour assurer son avenir? L’esprit de Genève se passera d’une inscription à l’Unesco pour perdurer, merci pour lui. L’inventaire des traditions vivantes ne sert à rien pour la bonne raison que ces traditions n’ont jamais été aussi vivantes.

Cette liste est opportuniste: l’OFC tire parti du conservatisme ambiant, de la peur de la globalisation, de la nostalgie d’un monde plus simple pour se livrer à un exercice de communication qui réunira – l’office le sait – un maximum de suffrages. Il est plus facile de vendre les Tschäggättä, le Pschuuri et le Stäcklibuebe que la dernière exposition de Hirschhorn, même si c’est presque aussi difficile à prononcer. Le communiqué de l’OFC met d’ailleurs «la mondialisation» au rang des ennemis des traditions vivantes en Suisse. Difficile de trouver plus réactionnaire comme discours.

Avec l’Office de la culture comme guide spirituel, en route pour la «ballenbergisation» de la Suisse!


KESAKO?

 

LA SÉRÉNADE AUX BEIGNETS (ZG)

Le dimanche suivant le Mercredi des cendres, des chanteurs parcourent la ville de Zoug pour jouer la sérénade aux couples fiancés ou jeunes mariés. Ils reçoivent en récompense, descendue au bout d’une corde, une corbeille avec des pâtisseries.

PSCHUURI (GR)

La veille du Mercredi des cendres, les garçons errent dans les villages en portant un sac de «pschuuri», de la graisse mêlée à de la poussière de charbon et ils essaient de passer au noir le visage des filles et des femmes célibataires.

LA CONCENTRATION DE MOTOS DE HAUENSTEIN (SO)

Depuis 1968, tout l’été, ce rituel rassemble les jeudis des centaines de passionnés venus de Suisse, d’Allemagne, d’Alsace et d’Italie autour du restaurant Isebähnli à Trimbach.

LE FEUILLU (GE)

Cette fête marque chaque 1er dimanche de mai le retour du printemps à travers un cortège d’enfants coiffés de couronnes végétales.

FÊTE-DIEU DES CANONNIERS (LU)

La veille et le jour de la Fête-Dieu, des canonniers tous catholiques tirent des salves d’honneur depuis le Gütsch pour manifester leur déférence au Saint-Sacrement.

LA GESTION DU RISQUE D’AVALANCHE (VS)

La société d’antan disposait déjà d’institutions de gestion du risque d’avalanches et de leurs conséquences, comme l’Hospice du Grand-Saint-Bernard et ses chiens, symbole du sauvetage dans les Alpes.

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Mix & Remix

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