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PARANO ET MÉGALO Le New York Times révèle les parts d’ombre du fondateur de Wikileaks.
Carmen Valino / Dukas-Polaris

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Bill Keller / The New York Times
Travailler avec Julian Assange

Mis en ligne le 02.02.2011 à 13:50

Dans un livre électronique intitulé «Open Secrets», les journalistes du «New York Times» reviennent sur leur collaboration avec Wikileaks et son mystérieux fondateur.

Julian Assange sera-t-il la prochaine victime de la guerre pour la transparence à tout prix, initiée par son propre site Wikileaks? A en croire les catalogues des éditeurs internationaux, le mystère qui entoure l’Australien de 39 ans pourrait en tout cas se dissiper ces prochaines semaines. Ou du moins se lézarder.

Pas moins de trois biographies devraient ainsi venir garnir les rayons des librairies d’ici au printemps, du frère ennemi Daniel Domscheit-Berg - dissident de Wikileaks après en avoir été le numéro 2 - aux journalistes du Guardian, en passant par Assange himself, qui a signé un juteux contrat pour raconter sa version de l’histoire.

Reste que le texte le plus édifiant est sans doute "Open Secrets", que vient de publier le New York Times en format électronique. Et dans lequel Bill Keller, rédacteur en chef du quotidien américain, revient sur sa collaboration sulfureuse avec le hacker australien.

Hacker aux airs de clodo. L’histoire commence en juin 2010. Le rédacteur en chef du Guardian contacte Bill Keller après avoir rencontré Assange et lui propose de travailler ensemble sur des centaines de milliers de documents en possession de Wikileaks.

«J’étais intéressé, raconte Keller. Mais comme si le projet n’était pas déjà assez compliqué, il impliquait une source élusive, manipulatrice et volatile. Et qui deviendrait bientôt hostile envers nous.»

Indépendance des médias. Le New York Times envoie l’un de ses journalistes, Eric Schmitt, en Angleterre pour parcourir les documents. Ses premières impressions sont encourageantes.

Un peu plus tard, il décrit sa première rencontre avec un Julian Assange, déguisé en femme par peur d’être suivi: «Il avait l’air d’une clocharde, portant une veste de sport miteuse, des pantalons larges, une chemise et des chaussettes sales. Et sentait mauvais, comme s’il ne s’était pas lavé depuis une semaine.»

Malgré cette apparence peu flatteuse, le journaliste note qu’Assange semble intelligent, mais un peu arrogant et amateur des théories conspirationnistes.

Afin de pouvoir traiter au mieux les documents de Wikileaks, les trois rédactions impliquées - le magazine allemand Der Spiegel a rejoint le projet - mettent ensuite en place une base de données qui permet de lancer des recherches ciblées.

Des codes sont également adoptés pour pouvoir communiquer en toute discrétion sur l’avancée du travail. «Assange était toujours nommé comme “la source” et les données comme “le paquet”.»

Mais la réflexion la plus importante concerne le travail journalistique. Pour Bill Keller, il s’agit de manipuler avec précaution les documents, en prenant soin d’anonymiser les protagonistes lorsque nécessaire. Et de brouiller les données qui pourraient offrir des informations stratégiques aux adversaires des Américains en Afghanistan.

Il s’agit également de garder un maximum de liberté face à Assange même si celui-ci plaide pour un «journalisme scientifique», arguant que le public peut se faire une opinion sur des documents bruts, plutôt qu’en passant par le filtre journalistique.

«Il fallait traiter Assange comme une source, observe Keller. Pas forcément comme une source pure et simple, mais ne pas suivre son agenda, ni se faire l’écho de sa rhétorique ou applaudir ses méthodes.» Et ce même si cette source ressemble à «un personnage de Stieg Larsson, qui serait à la fois le héros et le méchant de l’histoire.»

Bill Keller observe ainsi qu’au moment de la publication des documents liés au conflit en Afghanistan, les angles et les analyses proposés par les trois médias impliqués n’étaient pas forcément les mêmes. Notamment entre le Guardian - «un journal ouvertement à gauche» - et le New York Times.

«Nos reporters ont travaillé sur le même matériel, mais ils ont déterminé que les principaux épisodes concernant des morts civils avaient déjà été relatés dans nos pages, souvent en une.» Le Guardian, de son côté, parle de centaines de morts jusqu’ici passées sous silence.

Une différence de traitement qui se ressent jusque dans les réactions des lecteurs, les Anglais accusant leur journal de prendre trop de pincettes, les Américains reprochant au leur de révéler des documents confidentiels.

Colère et rupture. Cette liberté journalistique et la pluralité de points de vue qui en découle ne vont pas tarder à agacer Julian Assange. Ses relations avec le New York Times se compliquent dès octobre 2010, suite à la parution d’un portrait de Bradley Manning, le soldat soupçonné par l’armée américaine d’être la principale source de Wikileaks sur l’Afghanistan. «Il nous reprochait d’avoir trop psychologisé Manning, au détriment de son éveil politique», écrit Bill Keller.

Les représailles sont immédiates. En novembre, Assange livre de nouveaux documents au Guardian, mais demande de les partager dorénavant avec le Washington Post. Le journal anglais choisit pourtant de poursuivre sa collaboration avec le New York Times, ce qui lui vaut les foudres de l’Australien, avant une rupture inévitable.

«Le Guardian semble avoir désormais rejoint la liste des ennemis de Wikileaks, analyse Keller. D’abord pour avoir partagé les documents avec nous, ensuite pour avoir rendu compte des accusations de viol dont Assange est l’objet en Suède.»

Un peu plus de six mois après ses premiers contacts avec Julian Assange, Bill Keller relève que l’Australien s’est enfoncé dans son exil, entre paranoïa délirante et ivresse de la célébrité.

Mais cite pour conclure une carte de vœux reçue de l’un des avocats du site, preuve que «quelqu’un au sein de Wikileaks n’a pas perdu tout sens de l’absurde»: «Chers enfants, le père Noël n’existe pas. C’est papa et maman. On vous aime. Wikileaks.»

«The New York Times». 26 janvier 2011. Texte complet disponible sur http://nyti.ms/HebdoNYT

 Traduction et adaptation Christophe Schenk.





Tags: The New York Times, Bill Keller, Julian Assange, Open Secrets,

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