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Edito
Trente lieux où s'écrit l'avenir

Par Alain Jeannet - Mis en ligne le 27.09.2011 à 14:34

Nous nous sommes posé la question: fallait-il fêter ce 30e anniversaire? Ne risquait-on pas de jouer les anciens combattants et de céder au journalisme de commémoration? Nous avons pris le pari, avec ce numéro spécial un peu fou, de marquer l’étape sans céder à la nostalgie. D’abord, parce que 30 ans, ce n’est pas rien. Et que nous sommes fiers, semaine après semaine, de faire un magazine qui, selon de froids critères économiques, n’aurait pas dû exister.

Un petit miracle? Nous tentons, en tout cas, de comprendre ce qui constitue l’ADN de L’Hebdo. Son âme.  D’élucider comment, depuis 1981, ce magazine a tenté d’être en phase avec les attentes des lecteurs, mais aussi parfois de les devancer. De quelle manière il a accompagné (et peut-être accéléré) l’émergence de l’identité romande. Un magazine qui a été et reste la pépinière de nombreux talents journalistiques. On les retrouve, aujourd’hui, un peu partout dans la presse écrite, à la radio ou à la télévision.

Une saga, un long récit riche en rebondissements: il faut retracer aussi les «30 années qui ont changé la Suisse». Ce n’est pas une formule gratuite ni une tranche d’histoire choisie au hasard. Il y a, dans cette période, quelque chose d’essentiel à la compréhension du passé récent. Comme une suite aux Trente Glorieuses. Sans doute la Suisse a-t-elle plus changé pendant ces trois décennies que ce que nous avions imaginé.

Mais ces 238 pages, nous avons voulu les consacrer avant tout au grand reportage et à la prospective. Une autre de nos obsessions. Dès le mois de juin, les journalistes de L’Hebdo sont partis aux quatre coins du monde. Avec la mission d’illustrer, par le récit et l’enquête de terrain, quelques enjeux importants. Et d’ouvrir ainsi des fenêtres sur des futurs possibles.

30 ans, 30 lieux où s’écrit l’avenir. Et 30 raisons d’être épatés par l’équipe actuelle de L’Hebdo. Il faut dire qu’une telle opération implique un engagement assez exceptionnel. Et des moyens importants. Voilà pourquoi, nous avons renoncé à organiser de grandes fêtes, à multiplier les événements anniversaires et les plans marketing. Nous avons préféré concentrer nos ressources sur la réalisation d’un numéro spécial, comme vous n’en avez jamais lu.

Dans le TGV qui relie Pékin à Shanghai, notre rédacteur Cyril Jost observe les forces de la Chine. Sa capacité à se projeter loin dans l’avenir et à développer encore  ce qui est déjà le plus grand réseau de trains à grande vitesse du monde. Et ses faiblesses: cette hâte débridée de rattraper le temps perdu, l’avidité (et la corruption) généralisée. Elles expliquent pas mal des déraillements récents.

Et pourquoi on se trompe, peut-être, en cédant sans réfléchir à la fascination. Les Chinois vieillissent aussi: en 2020, 12% de la population aura plus de 65 ans.

Les Etats-Unis, eux, ne sont pas encore sortis du marasme des subprimes. Certains quartiers de villes américaines ressemblent aujourd’hui aux mégapoles du tiers-monde. Et, dans les villages de retraités, en Floride, le prix des maisons continue de baisser. Les clubs de golf font faillite et on a cessé d’arroser les pelouses.

Mais la plupart des percées technologiques récentes, et surtout leur développement, viennent de la Silicon Valley. La puissance industrielle américaine s’est érodée, comme sa capacité à créer de nouveaux emplois manufacturiers. Ce pays continue toutefois d’exercer une domination sans partage sur l’internet, la téléphonie mobile, les réseaux sociaux. Pour longtemps encore?

Il faut se méfier des tendances lourdes. Et éviter d’extrapoler, de manière mécanique, les réalités présentes. Le monde change souvent par surprise. Des événements, en apparence ordinaires, peuvent avoir des conséquences considérables. Le philosophe et mathématicien Nassim Nicholas Taleb parle de «cygnes noirs». Le 11 septembre 2001. La catastrophe de Fukushima. L’immolation de Mohamed Bouazizi, qui va déclencher le printemps arabe.

Ou Google, qui se lance au moment où éclate la bulle internet, mais révolutionne le web (et le marché publicitaire).
Souvenez-vous de ce qu’écrivent les experts prévisionnistes jusqu’à la fin des années 80: le Japon va nous bouffer tout cru. Economiquement. Et peut-être même militairement. Les best-sellers alarmistes, écrits par les experts les plus prestigieux, se multiplient. La Chine et l’Inde passent alors pour quantité négligeable. Et on ne parle même pas du Brésil ou de la Turquie. C’est en tout cas la conclusion d’un Jacques Attali, dans son essai Millenium, paru en 1990. On a vu ce qui est advenu.

Les futurs possibles invitent au questionnement. Comment interpréter la décision du roi Abdallah, qui vient d’accorder le droit de vote aux femmes? Après une semaine passée à Kaust, dans la première université mixte d’Arabie saoudite, notre rédacteur Philippe Le Bé décrit comment les dirigeants de ce royaume ultraconservateur tentent une transition en douceur vers la modernité. Le droit de vote, d’abord. Et peut-être, bientôt, celui de conduire une voiture… Reste que ce pays ne pourra se passer de femmes universitaires bien formées.

Rio réussira-t-elle sa mue, avant d’accueillir les Jeux olympiques en 2016? Quel avenir pour la République démocratique du Congo, premier pays francophone du monde? De retour de Kinshasa, Linda Bourget décrit le chaos ambiant, la déliquescence des infrastructures. Et les efforts kafkaïens des dirigeants pour accueillir le Sommet de la francophonie.

La valse des chefs d’Etat est agendée pour la fin de 2012. Faut-il pour autant sombrer dans le désespoir? Catherine Bellini revient, elle, du Rwanda voisin, étonnamment prospère, selon les critères africains. Dix-sept ans à peine après la fin du génocide, ce pays vit une véritable résurrection.

Cette édition spéciale est aussi une invitation au voyage. Du musée le plus fou, conçu par un milliardaire australien, au bout du monde, en Tasmanie aux studios de Nollywood, à Lagos. Des hauts plateaux andins, qui se rêvent en eldorado du lithium, jusqu’aux bars de Pune, où les bobos indiens se «ouestoxiquent» au cabernet sauvignon. De Corleone, lieu mythique de la mafia en quête de légalité, au Japon, pays des robots dessinés par Mix & Remix. Un numéro de 248 pages, enfin, comme un signe de reconnaissance envers tous nos lecteurs exigeants et si fidèles.

Qu’il vous donne de l’élan pour les trente années à venir.




Tags: Edito, Alain Jeannet, 30e anniversaire,

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