 Eleveurs de bœufs depuis trois générations, les Davis – Paul, son épouse Tonia et leur cinq enfants – vivent loin de tout, isolés dans le désert d’Alvord dans le comté de Harney, au sud-est de l’Etat de l’Oregon. Un Etat grand comme la moitié de la France (250 000 km2), peuplé de 3,7 millions d’habitants. Un Etat réputé libertaire aussi et anti-étatiste.
Le ranch des Davis se situe à deux heures de route de la frontière avec l’Etat d’Idaho. La ville la plus proche, Burns, 2684 âmes, se situe à 180 kilomètres. Elle est aussi la capitale du comté. Pour aller trouver les Davis, il faut donc avoir une bonne raison. En l’occurrence, pour moi, ce projet photographique. D’août 2006 à juillet 2008, je me suis rendu quatre fois sur place.
Travailler dur, croire en Dieu. Loin, très loin de Washington DC, la famille Davis s’intéresse peu à la politique. Il y a tant à faire au domaine, un territoire de 160 000 hectares (1600 km2), la taille du canton de Fribourg. Le ranch, fondé par le grand-père de Paul, Tom Davis, un rancher influent dans les années 60 ici, compte aussi 3500 têtes de bétail. Aussi, pour gagner sa vie, il faut travailler dur et croire en Dieu.
La famille Davis a envoyé quatre de ses cinq enfants au lycée à Burns, mais ceux-ci partagent leur temps avec l’exploitation familiale. Paul et Tonia, qui embauchent deux ou trois cow-boys à l’année, insistent sur l’éducation de leur progéniture, tant l’avenir au ranch est incertain. En dépit de longues journées de travail, la famille peine à épargner. Un seul enfant reprendra l’affaire et on ne sait pas ce que deviendront les autres. Alors le match Obama-McCain, voici quelques mois, semblait bien secondaire à leurs yeux.
Au ranch des Davis, l’information n’arrive que très partiellement, mais nul ne la recherche vraiment. Ces lacunes débouchent parfois sur des discussions étonnantes. Comme celle que nous avons eue à propos de la guerre en Irak. La famille Davis me disait comprendre la juste riposte de leur pays face à l’agression de Saddam Hussein le 11 Septembre 2001. Elle s’est montrée très surprise d’apprendre de ma bouche que l’Irak n’avait en fait rien à voir avec les attentats et m’a écouté avec respect. Au cours de mes quatre séjours au ranch, cependant, nous avons très peu parlé de politique.
Les Davis ont voté. Je me souviens juste de cette confidence de Paul concernant Obama, en juin passé. Il n’avait rien contre lui, me disait-il, mais il s’imaginait tout de même mal un Noir à la tête des Etats-Unis. Cette opinion, largement partagée dans le comté, ne signifie pas que cette famille est engagée politiquement. Les Davis, accaparés par leur travail quotidien, auraient fort bien pu ne jamais aller voter. A ma grande surprise cependant, ils m’ont appris l’autre jour au téléphone qu’ils avaient exercé leurs droits civiques par la poste.
Des associations, comme The American Farm Bureau, ont battu la campagne et organisé des meetings «d’information» pour les éleveurs de viande et les paysans, qui ont ainsi pu prendre connaissance des programmes «des deux camps». Les habitants du coin se forgent aussi une opinion devant le petit écran. Mais en réalité, cette opinion ne change guère, «car traditionnellement tout le monde vote conservateur», m’avait bien dit Tonia Davis. Les ranchers de l’Oregon, pour ceux qui sont allés voter, ont donc voté McCain. De toute façon, l’Etat central ne s’occupe pas des éleveurs aux portes du désert d’Alvord et, pour eux, l’issue du 4 novembre ne changera pas grand-chose…
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