POLITIQUE MONÉTAIRE
Trois scénarios pour le franc suisse

Par Yves Genier - Mis en ligne le 13.06.2012 à 11:27

CHANGES. Pour maintenir le taux plancher face à l’euro, la Banque nationale déploie un effort conséquent. Qui risque d’atteindre ses limites. Avec des conséquences catastrophiques.

Face à la gravité de la crise européenne, le débat fait rage en Suisse. L’été dernier, la fixation d’un taux plancher de 1,20 franc pour un euro par la Banque nationale afin de protéger les exportateurs suisses contre une surévaluation incontrôlée du franc avait fait pratiquement l’unanimité. Celle-ci est désormais contestée, notamment par l’ancien directeur général d’UBS Oswald Grübel et le conseiller national Christoph Blocher (UDC) qui demandent sa suppression «avant qu’il ne soit trop tard». Jeudi 14 juin, le Conseil national doit débattre de différents scénarios élaborés par les experts du Seco, de la Banque nationale suisse (BNS) et de la Finma (l’autorité de surveillance des marchés financiers). Cette analyse doit compléter celles conçues depuis des mois par les entreprises et les banques. En attendant, L’Hebdo esquisse trois scénarios

L'APOCALYPSE

Une sortie de la Grèce de la zone euro, un approfondissement de la crise espagnole, voire un défaut de la dette souveraine italienne (incapacité de Rome à honorer ses échéances) pourraient, dans le pire des cas, sonner le glas de la zone euro telle qu’elle existe actuellement.

Hormis la Grèce qui a une chance sur trois de revenir à la drachme, selon Standard & Poor’s, les pays très endettés du sud de l’Europe pourraient se retrouver dans une zone «Sud» de la monnaie unique, dont la devise se dévaluerait par rapport à celle de la zone «Nord», selon l’économiste français Patrick Artus.

Dans un tel cas, le franc devrait s’aligner sur la devise septentrionale, assure Paul Dembinski, de l’Observatoire de la finance à Genève. Mais la BNS pourra-t-elle maîtriser la phase de turbulences qui entourera cet éclatement? «Le risque associé à des investissements en euros risquent d’être simplement trop extrêmes pour la BNS. Confrontée à des afflux équivalant à plusieurs fois le PIB de la Suisse, elle pourrait être amenée à abandonner ses interventions ainsi que le taux plancher entre le franc et la devise européenne», écrivent Maxime Botteron et Björn Eberhard, deux économistes au Credit Suisse. L’effort qui lui est demandé est déjà conséquent. Ses réserves de devises, constituées à 51% d’euros, atteignent le niveau record de 303,8 milliards de francs.

 

«PLUS NOUS TARDONS À ABANDONNER LE TAUX PLANCHER, PLUS LE PRIX À PAYER SERA ÉLEVÉ.»
Oswald Grübel

 

En cas d’abandon du taux plancher, l’euro pourrait rapidement retrouver la parité, qu’il a brièvement atteinte début août 2011, voire même passer en dessous. Oswald Grübel évoque même un niveau à peine supérieur à 90 centimes. Si une telle situation devait survenir brutalement, les dégâts dans l’industrie d’exportation et dans le tourisme seraient considérables. Les avoirs suisses en zone euro subiraient une perte de valeur de 106,6 milliards de francs en cas de parité.

Une batterie de mesures envisagées par Berne pourraient entrer en vigueur afin de décourager les afflux de fonds extérieurs: instauration de taux d’intérêt négatifs pour tout dépôt en francs de personnes non résidentes, voire même introduction d’un contrôle des changes. La première a été testée durant quelques mois en 1978, lors d’une crise similaire, et plus récemment au Brésil, sous une forme atténuée. La seconde serait une nouveauté pour la Suisse. Mais elle a été appliquée avec succès en Malaisie en 1997 lors de la crise asiatique.

LA CRISE CONTINUE

La majorité des économistes tablent cependant sur le maintien de la zone euro, avec ou sans la Grèce. Mais, faute de réponses convaincantes des dirigeants européens, la crise pourrait perdurer, provoquant un ralentissement généralisé de l’économie mondiale, et donc de la demande en produits suisses. «Le secteur de l’industrie traverse alors une passe difficile et la récente dégradation survenue en Europe doit être interprétée comme une menace sérieuse», écrit le Seco dans ses prévisions conjoncturelles. Mais la recherche de sécurité d’investisseurs étrangers perdurera.

La demande en francs suisses restera élevée, contraignant l’institut d’émission à poursuivre ses interventions. Le gonflement des réserves de la banque centrale risquerait de devenir la bombe à retardement dénoncée par Oswald Grübel.

Même sans en arriver là, la Suisse court un risque de dérapage inflationniste lorsque les milliards de francs créés de rien et actuellement stockés dans des banques étrangères reviendront au pays pour y chercher des opportunités d’investissement. Ce n’est pas pour tout de suite. La majorité des économistes anticipe, au contraire, une déflation cette année. «La conjoncture va tellement mal que tout risque de spirale inflationniste est écarté pour le moment», résume Paul Dembinski.

LE RETOUR À LA NORMALE

Et si les Européens tombaient finalement d’accord pour assainir leurs dettes et leurs banques? Espérée par la majorité des économistes, mais peu envisagée à court terme dans les scénarios, cette issue diminuerait le besoin de placements sûrs de la part des Européens. Moins demandé, le franc quitterait son taux plancher face à l’euro, à l’instar de la «pause» de février-mars derniers, lorsqu’il est redescendu à 1,24 franc pour un euro.

Mais il y a peu de chances qu’il descende à nouveau aux alentours de 1,35 ou 1,40 comme demandé par les syndicats et espéré par certains exportateurs. Tout simplement parce que l’euro a reculé face aux autres monnaies. Rien qu’en mai, il a perdu 6,6% de sa valeur face au dollar, en raison non seulement des incertitudes de la crise, mais aussi des prévisions de récession en zone euro pour le reste de l’année et du manque de perspectives de croissance pour 2013. Le taux «réel» retenu par les stratèges bancaires oscille plutôt entre 1,25 et 1,30 franc pour un euro.

Le défi, pour la BNS, sera de réduire ses immenses réserves de change. L’effort sera de longue haleine, car elle ne doit pas provoquer un nouvel affaiblissement de la monnaie unique face au franc suisse. Plusieurs années de ventes graduelles d’euros seront nécessaires.

Enfin, elle devra détruire les énormes quantités de francs créées en catastrophe et écoulées sur les marchés des changes. Tant que ceux-ci restent dans les coffres des banques étrangères, ses moyens d’intervention seront limités. Mais leurs détenteurs finiront par les replacer en Suisse afin d’obtenir des rendements supérieurs à ceux, minimes, des dépôts fiduciaires. L’afflux de cette liquidité risque de pousser l’inflation à la hausse. Pour la prévenir, «la BNS pourra éponger les liquidités excédentaires. Les moyens techniques ne manquent pas», assure Boris Zürcher, directeur de l’Institut de recherches conjoncturelles BAK à Bâle. Comme emprunter des francs sur les marchés, à l’instar de ce qu’elle a fait il y a deux ans encore, ou, moins agréable pour les banques commerciales, les contraindre à constituer des réserves obligatoires.

 

 


 

Un fonds souverain?

L’exemple norvégien débattu en Suisse

Comment soulager la BNS de son trésor? En le sortant de ses comptes et en le concentrant dans un fonds souverain consacré à des investissements productifs en zone euro.

L’industriel thurgovien et conseiller national UDC Peter Spuhler préconise l’achat d’entreprises et d’infrastructures en Europe pour éviter les risques de change et les pressions inflationnistes. La Suisse l’alimenterait par les revenus tirés de ce qu’elle vend fort bien à l’étranger, son image de pays sûr. Par sa fortune, un tel fonds s’inscrirait parmi les 10 plus importants au monde, aux côtés de ceux de plusieurs émirats pétroliers du Golfe, de la Chine, et surtout de la Norvège.

Avec 611 milliards de dollars tirés de l’exploitation pétrolière, le royaume scandinave possède le deuxième plus grand fonds, juste derrière celui d’Abou Dhabi. Ses réserves sont investies selon un cahier des charges très rigoureux. Il doit assurer aux Norvégiens le maintien de leur niveau de vie pour l’après-pétrole. Et il épargne à Oslo les pressions inflationnistes que provoquerait un afflux incontrôlé de pétrocouronnes.

Problème, la BNS perdrait en flexibilité pour appliquer sa politique monétaire. Et les Européens risquent de voir d’un mauvais oeil les Suisses procéder à des emplettes.

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