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Trop Kurt est la nuit

Mis en ligne le 12.05.2005 à 00:00

L'Hebdo; 2005-05-12

Gus Van Sant Trop Kurt est la nuit

Cinéma Aux antipodes de la biographie appliquée, «Last Days» propose une méditation sur les derniers jours de Kurt Cobain et touche au mystère fondamental du rock'n'roll. Antoine Duplan est fasciné.

Gus Van Sant s'est posé comme un ovni radioactif sur la pelouse trop lisse du cinéma américain avec ses films pleins de cow-boys détraqués, de losers cabossés, d'éphèbes déglingués, de drogués, de pédés et de lettrés. Drugstore Cowboys met en scène une bande de Freak Brothers qui cherchent le flash en cassant des pharmacies. Dans My Own Private Idaho, le réalisateur emboîte le pas à deux jeunes glandeurs (Keanu Reeves et River Phoenix) qui se prostituent et se défoncent du côté de Portland en déclamant du Shakespeare...

Brillants, sarcastiques, dérangeants, agaçants, ces manifestes pour un cinéma différent lancés pavent le chemin qui mène à Hollywood. Avec To die For (Prête à tout), satire tragi-comique de la société du paraître ou comment une sotte arriviste (Nicole Kidman) brigue une place au soleil de la télévision, Gus Van Sant sort une première fois des mauvaises nuits, des squats et des errances.

Il décroche la timbale en portant à l'écran un scénario de Matt Damon: Will Hunting, la belle histoire d'un jeune génie des maths sujet à des crises de violence. Frôlant le mélodrame, mais ourlé d'humour et débordant d'empathie, ce film assied définitivement la réputation d'un cinéaste que l'on sent capable de lancer des passerelles entre le commerce et l'art, entre le cinéma et Hollywood.

Ensuite les choses se gâtent. Gus Van Sant se livre au plus vain des exercices: un remake plan par plan du Psycho de Hitchcock. Cet aggiornamento aligne quelques ridicules signes de modernité (jeans, walkman) et souffre d'anachronismes rédhibitoires. Le cinéaste savait dès le départ que les critiques allaient le massacrer, et il n'a pas été déçu: «C'est comme un manifestant qui sait que la police va lui taper dessus. Noblement il continue d'avancer. Mais, vous savez, ça fait mal quand les coups tombent.» Curieusement, il n'a jamais renié cette piteuse duplication. Il évoque même la possibilité d'un second remake, avec pour principe cette fois-ci de tout changer et, selon une suggestion de Viggo Mortensen, de situer l'action dans le milieu punk-rock.

Après cette gugusserie navrante, Gus Van Sant fait encore un faux pas avec A la Rencontre de Forrester, dans lequel un B-Boy rencontre une légende vivante des lettres cloîtrée dans son appartement. Désormais, plus aucun cinéphile ne parierait une capsule de soda sur Gus Van Sant, visiblement lobotomisé par Hollywood.

Perdus dans le désert Au creux de notre enthousiasme, le festival de Locarno présente une bizarrerie extrême: Gerry ou comment deux garçons prénommés Gerry vont prendre un thé dans le désert de la Mort.

Pour raconter l'histoire toute simple des deux amis qui se perdent dans les sables, il additionne les plans séquences de sept minutes et cultive les silences interminables.

A Locarno, la tête penchée pour mieux écouter son interlocuteur, les yeux graves de celui qui aime les gens et le sourire timide, Gus Van Sant explique comment ils se sont enfoncés dans le désert sans scénario mais avec des souvenirs de Lawrence d'Arabie, improvisant au jour le jour ce que la critique américaine a pu qualifier d'«intrigue minimaliste à la Beckett». Il parle du désert, «expérience extrême de la sauvagerie, paysage mortel», des hallucinations qui peuvent advenir sous le «sheltering sky», des différentes formes que prend la solitude. Il regrette les altérations que le cinéma américain subit depuis quelques années, sous l'influences des clips de MTV: «Tout va beaucoup plus vite aujourd'hui. Il y a une information à l'écran toutes les demi-secondes, les plans n'excèdent pas quinze secondes.»

Avec sa façon d'étirer le temps, Gus Van Sant vide les salles: nombre de spectateurs adeptes de la trépidation ne supportent pas cette lenteur. Gerry devra attendre la Palme d'or que le Festival de Cannes attribue à Elephant pour être distribué.

Rock'n'roll suicide La tuerie de Littleton inspire à Gus Van Sant une approche oblique, une «élégie hantée sur l'imprévisibilité de la vie». «Nous n'avons pas essayé de donner une explication à une telle violence. Le public doit se demander comment de telles choses peuvent se produire», explique-t-il.

Refusant absolument toute approche psychologique, le cinéaste suit quelques lycéens pendant une journée à travers de longs travellings qui s'entrecroisent. Plutôt que de se dérouler de façon linéaire, Elephant s'ouvre comme un mandala, se déploie comme une toile d'araignée. Quant la violence fait irruption, elle est généralement hors champ. Mais les coups de fusil résonnent de façon terrifiante dans notre imagination.

Communication Breakdown Last Days s'inscrit dans la lignée de Gerry et d'Elephant. Il s'impose comme le chef-d'oeuvre de Gus Van Sant, la quintessence de son art consistant «à utiliser la fiction pour découvrir quelque chose de nouveau sur une situation donnée». Le cinéaste tire une nouvelle fois son inspiration d'un fait divers, en l'occurrence la mort de Kurt Cobain. S'il a jadis croisé à une ou deux reprises le chanteur de Nirvana, il a refusé d'enquêter, de rencontrer des proches, de creuser des rumeurs, excluant catégoriquement l'idée d'élaborer une édifiante biographie.

Tourné en quatre semaines, Last Days propose «une méditation sur les démons intérieurs qui ravagent un jeune musicien talentueux dans les dernières heures de son existence».

L'action se concentre dans une maison de maître, majestueuse vue de l'extérieure, déglinguée à l'intérieur. C'est entre ces murs de pierre massive que s'est reclus Blake (Michael Pitt) en compagnie de quelques parasites défoncés. Le jeune homme marche dans la forêt en marmonnant des discours intérieurs incohérents. Se baigne dans la rivière. Déterre dans le jardin une boîte mystérieuse dont nous ignorerons le contenu. Se replie sur lui même, se recroqueville comme un foetus. Court dans la maison un fusil à la main. S'habille en femme...

Le téléphone sonne dans le vide. Des importuns, Témoins de Jeovah, démarcheur pour les Pages Jaunes de l'annuaire, frappent à la porte du manoir, introduisant un contrepoint comique à la déréliction de Blake. Il ne peut plus communiquer avec eux, il est captif d'une autre temporalité, déjà coupé du monde des vivants, englué dans les rets de l'araignée, dans une réalité qui se diffracte. Trop de drogues, même le temps est en train de pourrir. Pour Michael Pitt, le musicien «est déjà mort, je le joue comme un fantôme». Celui de Kurt Cobain? «Je joue un être humain, c'est déjà beaucoup.»

Caché derrière ses cheveux, Blake a le visage de Kurt Cobain. Son pull rayé aussi, et ses lunettes de plastique. Mais il n'est pas Cobain, juste «le bohémien lunatique du groupe. Le chanteur blond. L'artiste sensible», comme se définissait le chanteur de Nirvana. L'archétype de la rock star, du «gamin incompris qui se réfugie auprès de sa guitare et écrit des chansons».

Gus Van Sant l'admet: «Je crois que j'ai tout inventé». Même la musique n'est pas celle de Nirvana. Lorsqu'elle n'est pas parasitée par des bruits extérieurs, grondement de frigo et grincements de portes, la bande-son donne à écouter la musique concrète de Hildegard Westerkamp, Venus in Furs, litanie ténébreuse du Velvet Underground, un clip de Boyz II Men, et deux chansons nirvanesques de Michael Pitt, That Day et Death to Birth. En dépit de ces licences, chaque image conjecturale de Last Days semble plus proche de la réalité qu'aucune reconstitution coûteuse ne le sera jamais. Le filme touche à l'universel.

Stairway to Heaven Michael Blakurt - ou est-ce Coblake Pitt? - se met enfin à faire de la musique. Dans le salon, il a saisi une guitare. La caméra est dehors, cadrant la fenêtre, et la silhouette blonde se cache derrière un montant. Le riff plaqué sur l'instrument, ce n'est pas du Nirvana, mais ça en a la couleur sombre, la forme chaotique, le goût âcre. Smells like teen spirit... Le son se poursuit alors que le musicien a laissé tomber sa guitare pour en empoigner une seconde, puis aller tabasser la batterie. On remarque alors que la caméra effectue un imperceptible travelling arrière, s'éloignant du musicien pour révéler l'entier du décor. Effet simple, magistral, qui donne l'impression d'infini et fait comprendre que la création est un mystère dont le centre est partout et la circonférence hors champ.

Blake s'est retiré dans la serre. Il dort à présent sur le sol. Il est allongé à côté d'un fusil, mais il n'y a pas de sang. «Pour moi, son suicide tient moins d'un passage à l'acte plus ou moins héroïque, voire de l'aboutissement d'une simple pathologie, que d'un simple retrait», estime Gus Van Sant. Voici Blake qui sort de son corps inerte et qui escalade les croisillons de la verrière comme s'il montait au ciel en empruntant le fameux escalier jadis chanté par Led Zeppelin.

Et puis, de loin, à travers les branches d'un pin, la profondeur de champ écrasée par le téléobjectif, on assiste à la levée du corps. «On le voit du point de vue du tabloïd, depuis la colline d'en face. Et on n'y participe pas vraiment». Rendu à son statut de voyeur, de vermisseau aveuglé par la sombre lumière tombée des étoiles, le spectateur se rend compte qu'il est entré dans l'âme du rock'n'roll. Et que le mystère de Kurt Cobain sort grandi de Last Days. |

Last Days. De Gus Van Sant. Avec Michael Pitt, Lukas Haas, Asia Argento, Scott Green, Nicole Vicius. Etats-Unis, 1 h 37.

en compétition à cannes Poète de l'errance, Gus Van Sant étire le temps pour capter l'âme du rock'n'roll.

Michael Pitt Comédien et musicien, il incarne de façon hallucinée la rock star crépusculaire de Last Days, sosie troublant de Kurt Cobain.

Gus Van Sant

1952 Naissance à Louisville, Kentucky

1985 Mala Noche

1989 Drugstore Cowboy

1991 My Own Private Idaho

1993 Even Cowgirls get the Blues

1995 To die For

1997 Good Will Hunting

1998 Psycho

2000 Finding Forrester

2002 Gerry

2003 Elephant, Palme d'or au Festival de Cannes

2005 Last Days

rock n'roll Les affres de la création selon Blake, star au crépuscule.

Nirvana brûle encore

Ce 5 avril 1994 où, «too fucking sad», Kurt Cobain s'est mis une balle dans la tête, coïncide peut-être avec le dernier soupir de la grande musique électrique. Pourquoi, aujourd'hui des petits gars qui tétaient encore lorsque Kurt s'est fait sauter le caisson empoignent des guitares électriques pour massacrer Smells Like Teen Spirit dans la cave parentale? Parce qu'il comprennent instinctivement que le trio grunge a écrit le dernier chapitre d'une histoire commencée en 1955.

L'esprit du rock s'est posé sur Kurt Cobain et ses acolytes comme il s'était posé en d'autres temps sur John Lennon hurlant Twist and Shout, sur les Who déchaînant la foudre dans Live at Leeds, sur le Clash martelant London Calling ou sur Neil Young psalmodiant Hey Hey, My My (Into the Black). Jusque dans son message d'adieu, Kurt Cobain a fait sienne l'implacable devise: c'est mieux de se brûler que de se faner («It's better to burn out than to fade away»). Il était révolté par l'engourdissement, la compromission, la récupération. «Je n'accepterais de porter un t-shirt "tie-dye" que trempé dans le sang de Jerry Garcia et l'urine de Phil Collins», écrivait-il dans son Journal (10/18). Alors, il est parti à 27 ans, comme ces autres grands brûlés que sont Brian Jones, Janis Joplin, Hendrix et Jim Morrison. Jeune à jamais, le junkie aux ailes brisées est entré de plain-pied dans la légende.

With the Lights Out (Avec les lumières éteintes...), le luxueux coffret CD + DVD édité l'automne dernier par la veuve du chanteur, l'extravagante Courtney Love, et les deux musiciens survivants de Nirvana, Krist Novoselic et Dave Grohl, fait en 80 titres le tour d'une histoire pleine de bruit et de fureur. Du Heartbreaker de Led Zeppelin aux démos domestiques de Cobain, toute cette électricité rappelle que l'essence du rock, c'est de servir d'exutoire au sentiment de frustration inhérent à l'adolescence.

La trajectoire de Nirvana a été fulgurante. Etoile filante, Kurt Cobain a mérité sa place au panthéon des héros à guitare. Lorqu'il chante About a Girl, il a dans la voix une écorchure identique à celle du jeune Lennon de Dizzy Mis Lizzy. Tout se tient: Kurt rêvait d'être Lennon. Lennon pensait avoir supplanté le Christ. Et Gus Van Sant rappelle qu'«à sa mort, Kurt est devenu le nouveau Christ du rock». Le dernier, sans doute. | AD

«Kurt Cobain est l'archétype du gamin incompris qui se réfugie auprès de sa guitare et écrit des chansons.»

Gus Van Sant




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