Trop petite, la Suisse ? Allons donc !
Cette Suisse cabossée par une année noire, comment rebondira-t-elle ? Ici et là, on perçoit l’attente de nouvelles figures politiques, plus fortes, plus visionnaires que les dirigeants actuels. Ceux-ci, il est vrai, font peine à voir. La photo officielle du Conseil fédéral prête à rire ou à pleurer. On y voit défiler, devant un palais pixellisé – on est moderne, n’est-ce pas ? -, sept Sages qui marchent côte à côte avec une expression à la fois béate et vide, tels des handicapés mentaux en course d’école. Que des personnalités politiques intelligentes se prêtent à une mise en scène aussi infantile est accablant pour leur entourage, inquiétant quant à leur sensibilité. Mais pourquoi les hautes statures font-elles défaut ? L’excellent chroniqueur du site « largeur.com », un certain Nicolas Martin – est-ce l’anonymat de son pseudo qui libère si joliment sa plume ? -, a cru trouvé une explication : la petitesse de la Suisse. « N’est-il pas dans le fond normal, écrit-il, qu’avec un bassin de population aussi rachitique – 7 millions, la moitié d’une vraie grande ville – ce pays n’accouche pas de politiciens de talent à chaque coin de rue ? ». Là, cher confrère, pour une fois, vous dites une grosse bêtise. D’abord, enlevons-nous de l’idée que la Confédération est minuscule. Sur les 27 membres de l’Union européenne, 12 sont plus petits ou de taille démographique semblable. De ce point de vue, avec nos 7 millions 790 mille 476 habitants (fin décembre 2008), nous serions donc plutôt en milieu de peloton et non en queue. Faut-il rappeler de surcroît que dans l’aéropage européen, on a vu et voit encore, du Luxembourg à la Belgique, nombre de grands personnages issus de nations plutôt modestes ? Mais c’est l’histoire qui se charge de démonter cette assertion. Les brillants esprits politiques qui enflammèrent les cercles et les salons du 18ème siècle, évoluaient dans de toutes petites villes : en 1790, 27'000 habitants à Genève et moins de 10'000 à Lausanne, où les dames invitaient les intellos de l’époque à palabrer, polémiquant entre la rue de Bourg et la Cité. Au 19ème, les carrures à la Fazy ou à la Druey qui inventèrent la Suisse moderne n’émergaient pas non plus de terres surpeuplées. Il n’existe heureusement aucune règle arithmétique qui détermine le nombre des talents en fonction de la démographie. C’est même là le secret de ce pays qui depuis si longtemps joue un rôle économique sans proportion avec sa population. Alors pourquoi, aujourd’hui, cette pénurie de grandes figures ? Pourquoi tant de médiocrité ? Risquons deux explications. D’abord, l’ouverture à l’étranger a joué un rôle-clé dans les processus de fermentation intellectuelle qui ont fait les succès de la Suisse. Les idées qui agitaient l’Europe bouillonnaient chez nous aussi. Dès lors que nous faisons mentalement bande à part, les débats s’appauvrissent. Certes nous pouvons compter sur une abondante population étrangère et même de haut vol. Des managers, des chercheurs, sans parler des milliardaires planqués dans nos communes à faible imposition. Mais ils ne prennent guère part à la vie politique. Parce qu’ils n’y sont pas invités, parce qu’ils vivent ici comme dans une confortable parenthèse, peu désireux de se frotter à nos casse-têtes. Vous en avez entendu beaucoup qui s’expriment dans la discussion sur le rapport à l’Europe ? Autre réponse : la créativité politique naît dans l’action, dans le projet. Pas dans le train-train. Les surdoués des siècles passés voulaient changer la Suisse. En finir avec l’Ancien Régime. Bâtir la modernité institutionnelle et économique. La seule gestion de l’acquis est honorable mais ne décuple pas les talents. Or aujourd’hui, le souci de la majorité des Suisses est de conserver ce qu’ils croient être une formule idéale et éternelle. Tout changement les effraie. Le conservatisme englue la pensée, dérive vers une médiocrité crispée. Cela ne durera pas. Le siècle nouveau nous contraint à redessiner à la fois les institutions, la relation aux voisins et la nature de l’économie. Les projets surgiront tôt ou tard, certains se dessinent d’ores et déjà. Et avec eux, apparaîtront les personnalités fortes qui seront dignes de la galerie des grands portraits historiques.
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