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La chronique de Jacques Pilet
Trop? trop peu? autrement?

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 18.05.2011 à 13:12

La déflagration Strauss-Kahn a plongé les rédactions dans les affres de l’interrogation. Comment empoigner l’événement, l’éclairer, en débattre sans s’exposer à l’accusation de curée? Entre présomption d’innocence et recherche des faits, en fait-on trop? Trop peu?

Et, surtout, comment? A la vieille manière, en titrant à la une ce que tous les lecteurs savent déjà? Ou en cherchant la valeur ajoutée, l’explication du contexte, l’éclairage sur les antécédents et les conséquences?

Demander aux médias de se censurer, de se taire, d’étouffer l’effervescence, c’est absurde.

La première façon a simplement pour effet de détourner le public vers d’autres sources. Que les journaux qui préfèrent la platitude, tels les régionaux français, n’aillent pas s’étonner de voir leur lectorat se ratatiner. Un peu plus de curiosité sur le point faible que DSK se reconnaissait lui-même, son rapport aux femmes, eût été bienvenu… et cet éclairage l’aurait peutêtre dissuadé d’aller vivre aux Etats-Unis où l’on ne badine pas avec le sexe.

L’ambition d’un journalisme plus exigeant ne va pas sans risques: aller trop vite, surchauffer la soupe des émotions, écraser les auteurs ou les victimes d’un fait divers. Mais chercher l’information jusque derrière les coulisses reste une nécessité civique. Exercice d’autant plus difficile qu’il doit s’articuler maintenant avec l’espace digital: il bruisse comme jamais, prend les devants, mêle toutes les sensibilités.

Le Monde a fait, lundi 16 mai, une démonstration de ce que peut être cet âge nouveau du journalisme. Il a ouvert sur le Net une page sur l’actualité réactualisée en direct. Elle était nourrie d’apports multiples. Avant même que la télévision ne s’installe dans la salle du tribunal newyorkais, des journalistes – de divers titres – «twittaient», à la seconde, ce qu’ils voyaient et entendaient.

Des juristes expliquaient la procédure. Des spécialistes extérieurs au journal faisaient irruption et apportaient leurs lumières. Et les lecteurs posaient une foule de questions. Ils furent près de 40 000 au même instant sur la ligne.

Ce méli-mélo d’infos et de discussions faisait jaillir des points que les rédacteurs, seuls dans leurs bureaux, auraient peut-être ignorés. On apprit ainsi, sur un site d’information (atlantico.fr), que des rapports de police transmis au consulat français faisaient état de griffures sur le corps du suspect. A confirmer bien sûr. Mais il est révélateur que la nouvelle sorte par ce canal plutôt qu’à travers les médias classiques.

Autre débat: quelles photos publier?

La règle déontologique européenne, suisse en particulier, veut que l’on évite les images «humiliantes» d’un accusé. Les Américains s’en moquent. Et l’on reçoit le portrait d’un DSK menotté ou assis devant sa juge, le visage défait, pas rasé, la chemise fatiguée. Les journaux n’ont plus le choix: quoi qu’ils décident, ce spectacle fera le tour du monde.

On peut penser ce que l’on veut, surtout du mal, des mœurs judiciaires américaines. Mais le tollé que cette comparution a provoqué en France en dit long sur la classe politique de ce pays. Les socialistes qui se disaient bouleversés n’avaient pas montré tant de compassion envers d’autres coupables ou innocents pris dans cette redoutable machine.

Beaucoup de modestes citoyens ne sont nullement choqués qu’un prévenu puissant et prestigieux soit traité de la même manière qu’un simple pékin. Les amis de DSK qui prétendent capter les voix du peuple feraient bien d’y penser avant de donner des leçons d’éthique médiatique.

De ce vacarme émergent des clameurs odieuses ou bizarroïdes, voire purement émotionnelles. Des accusations grossières et prématurées, des théories du complot abracadabrantes, des plaidoyers naïfs du genre «cela ne lui ressemble pas», comme si les délinquants avaient toujours la tête de l’emploi. On peut s’indigner de l’empressement des uns à noircir, celui des autres à blanchir. Mais demander aux médias de se censurer, de se taire, d’étouffer l’effervescence, c’est absurde.

Dans les pintes d’autrefois, une nouvelle stupéfiante déchaînait les mêmes passions, les mêmes questions, les mêmes rumeurs. Elles sont aujourd’hui immédiatement répercutées dans l’espace planétaire. Mais elles ne changent guère de nature. La dignité des journalistes consiste à les ordonner. A répondre avec exigence et sérénité à la curiosité générale. Et, au bout du compte, chacun tentera de s’y retrouver.




Tags: Médias, DSK,

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