L'Hebdo;
2001-05-10 Tu sers à quoi, soldat?
Votations A un mois du scrutin, «L'Hebdo» a rencontré au Kosovo un Français qui prend des risques objectifs, un Suisse non armé mais très peu exposé et un Autrichien censé protéger les Suisses.
Reportage au Kosovo: Catherine Bellini Photos: Philippe Dudouit / oeil sud
«Je me sens utile pour la première fois de ma vie»
Il a 18 ans et c'est sa première mission à l'étranger. Le soldat français Sébastien Moreno empêche la guerre de recommencer.
«Moreno, debout !» Il est 6 h 15 à Mitrovica, au nord du Kosovo. Le chef de poste réveille le jeune soldat tout habillé sur son lit de camp. Engourdi de sommeil, Sébastien Moreno se rase, avale deux croissants, deux brioches au chocolat, du café. Il sort, le fusil en bandoulière, reprend la garde. Deux heures plus tôt, il était déjà là. Le poste dit «Portugal» se dresse à l'entrée d'un pont qui enjambe l'Ibar, la rivière qui coupe la ville en deux, avec au sud les Albanais et au nord les Serbes et quelques secteurs multi-ethniques. Toute une partie de la nuit, le jeune homme a fouillé chaque passant. Le soldat français doit empêcher que les gens de Mitrovica ne se promènent avec des armes.
8 heures. Il balaie le sol de la tente où il a dormi, vide les poubelles, plie son drap-housse, son duvet, les glisse dans son sac. Il vérifie comme chaque matin si tout y est : pantalon, chemise, sous-vêtements. 10 h 00, Moreno rentre au camp, quelques baraquements de bois en pleine ville où il loge avec les 40 hommes d'une compagnie de combat du 35e régiment d'infanterie mécanisée de Belfort. En France, on les surnomme «les Lions» en hommage aux anciens de la Première Guerre mondiale. Il prend une douche, passe une tenue propre et part immédiatement pour une nouvelle garde au poste baptisé «Sarah» avec son sac, un gilet pare-balles, un casque et sept autres soldats. «Sarah» est une ancienne ruine, reconstruite sommairement de briques nues, sans fenêtres, sans eau courante, avec tout autour des débris, des tuiles brisées, quelques chats, quelques rats. A l'intérieur, dans une chambre qui ressemble à un cachot, sont alignés quatre lits de fer superposés.
Courses sous surveillance
11 h 30. Moreno prend sa faction. Il porte son fusil, 120 balles, un poste radio, des chewing-gums. Il fait les cent pas à côté des barbelés et des sacs de terre qui signalent le check-point. A l'ouest de la ruelle de terre battue, les maisons serbes et albanaises se succèdent. A l'est, la rue est peuplée d'Albanais. Un adolescent arrive, écarte les bras. Moreno lui passe les mains sur le corps. Plusieurs femmes suivent: elles vont dans la minuscule épicerie qui se trouve à 50 mètres, de l'autre côté du poste. La sentinelle ouvre leurs sacs. Le soldat français est là pour permettre aux femmes de Mitrovica de faire leurs commissions.
Vers 13 heures, il monte au premier étage. Le repas vient d'arriver, des frites molles et une viande indéfinissable. Puis il reprend la garde. Avant-hier, un voisin albanais avait des soucis avec un oncle malade. Moreno a transmis. Car le médecin de son camp soigne les soldats, mais aussi les civils. Des enfants tournent autour de Moreno. «Tu veux un döner? Une pizza?» demande le plus déluré, Albert, 13 ans. «Des cigarettes? Un DVD pour 830 DM?» La sentinelle rigole. «D'accord pour les cigarettes, eh, marchand de tapis.» Il tend un billet, le gamin disparaît. «Ils font passer le temps. Mais que vont-ils devenir? Des caïds?»
14 h 30. Le soldat prend une pause. Il écrit, comme chaque jour depuis le 9 janvier, une lettre à sa «copine». Il la connaît depuis le début du lycée, ils avaient 15 ans. «On mûrit vite à l'armée. Avant, je n'étais pas trop famille, mais ça m'attire de plus en plus. Je veux des enfants, c'est sûr.» Il écrit aussi à ses parents, à Grenoble. Ils sont fiers. «Parce que je sers la France.» Après, il joue à la belote. Le soldat français s'ennuie un peu à Mitrovica.
La manif dégénère
18 heures, Moreno, son caporal et un autre soldat partent en patrouille. Les hommes avancent à cinq mètres les uns des autres. Ils arrivent en zone serbe, passent une barrière de barbelés. Quelques mètres encore et l'on entre dans la «petite Bosnie», un quartier où les demeures serbes et albanaises se côtoient, mais où les ethnies s'ignorent. Sur la gauche se trouve la maison de «Monsieur Mripa», un professeur albanais très respecté, porte-parole des minorités ethniques du nord de Mitrovica. «Je le connais. On a surveillé sa maison toute une semaine, il avait peur, c'était après le 19 avril», raconte Moreno. Car au coin de cette rue précisément, une manifestation serbe a dégénéré il y a trois semaines. Les «Lions» ont eu chaud ce jour-là. Les Serbes étaient d'abord une vingtaine à protester contre l'administration des Nations Unies au Kosovo. Celle-ci impose depuis peu des taxes sur les marchandises qui viennent de Serbie. Une mesure inadmissible pour les Serbes qui voient en ces impôts l'instauration d'une frontière entre leur pays et sa province du Kosovo. «On marchait, comme maintenant, et on a reçu des cailloux.» Les huit soldats ont reculé tandis qu'un autre groupe de la compagnie faisait évacuer une famille musulmane qui risquait d'être attaquée. «Pour gagner du temps, on a tiré des grenades à effet de souffle, ils ont répondu par des coups de pistolet et des grenades défensives.» Moreno et les siens soulèvent une carcasse de voiture trouée par les éclats. «Vous voyez ? C'était pour nous». Les soldats ont encore reculé, dans l'attente de renfort. De nouvelles grenades ont volé. Dans une ruine, on voit le cratère qu'a laissé l'une d'elles. Moreno attendait, à cinq mètres de là, prêt à monter à l'assaut. «J'étais plein d'adrénaline, je ne pensais à rien.» L'ordre est venu, il a couru, lancé une grenade. Entre-temps, les Serbes étaient une centaine. Le renfort a fini par arriver. La tension a diminué. Finalement, les parties ont négocié.
Cacher sa peur
19 heures. Moreno et la patrouille sont au coeur du quartier serbe. Depuis ce 19 avril, plus rien n'est comme avant. Là où «on s'arrêtait, on se parlait», l'hostilité est palpable. Les passants fixent les soldats droit dans les yeux, sans un geste, sans un sourire. «C'est tendu», souffle Moreno. Il s'efforce de ne pas baisser le regard. «Faut jamais montrer sa peur, ils la sentent.» Et quand on a peur quand même? «Faut se maîtriser. On laisse sortir la peur plus tard, on en parle entre nous.» Comme pendant la nuit du 19 avril. Ou celle du 29 janvier, après une manifestation albanaise, quand pour la première fois des rafales de kalachnikov ont résonné tout près des oreilles de Moreno. Cette nuit-là, il n'a pas trouvé le sommeil. Les nuits suivantes non plus d'ailleurs. Il y avait des images qui revenaient dans sa tête.
19 h 30. La patrouille se termine. Moreno rentre au poste «Sarah», met la table. On s'assied devant les paupiettes et la jardinière de légumes. Le soldat mange beaucoup. Il mange toujours beaucoup. Il n'a que 18 ans. A 20 heures, le petit Albert apporte huit thés pour les soldats. On discute de la prostituée bosniaque et de sa copine qui habitent à côté. «Elles viennent souvent proposer une passe à cent balles.» Les soldats disent qu'ils n'y touchent pas. Ils n'ont pas le droit. Ils seraient immédiatement renvoyés en France. Ils disent qu'en plus elles ont sûrement le sida.
Moreno monte sur le toit. C'est 20 h 30. Il surveille les ruelles, les cours des maisons, scrute les ruines. Une nuit, un sniper juché sur un toit voisin a tiré sur une sentinelle et l'a blessée. C'était il y a un an. Tous les quarts d'heure, le soldat fait une ronde sur le toit, puis s'assied dans la guérite et «pense un peu». Le soleil se couche et Moreno dit qu'il se sent utile pour la première fois de sa vie. Il dit aussi que si l'armée française quittait la ville, «les Albanais et les Serbes se mettraient sur la gueule. Chacun veut regagner du terrain. Ils ont la haine et ils élèvent leurs enfants dans la haine. C'est fini, ils ne peuvent plus vivre ensemble.» A Mitrovica, le soldat français pense qu'il sert à empêcher la guerre de recommencer.
C. B.
«Je ne suis pas du tout militariste»
Il a 22 ans et c'est sa première mission à l'étranger. Le soldat suisse Sébastien Sauthier construit des ponts.
Sébastien Sauthier habite Casablanca depuis un mois. Une ville blanche sous le soleil tapant. «Casablanca», c'est le nom du camp militaire que la KFOR, la force internationale au Kosovo sous commandement de l'OTAN, a planté sur une butte au sud de la province. C'est ici que le Valaisan de 22 ans vit avec les 160 soldats de la Swisscoy, 500 Autrichiens, 200 Allemands, quelques Bulgares et des Slovaques. Il y passe la majeure partie de son temps, entre la confortable chambre-container qu'il partage avec un Alémanique et l'atelier où, ébéniste de métier, il travaille le bois. Il arrive que Sébastien Sauthier quitte «Casablanca», mais jamais seul. Parce qu'il n'est pas un soldat comme les autres, il est un soldat suisse, il est un soldat sans armes. Alors aujourd'hui, quand il est allé raboter quelques planches à Suva Reka, à deux kilomètres du camp, il était escorté par un soldat armé. Et, il y a deux jours, quand il a installé un téléphérique destiné au matériel des troupes allemandes postées sur la colline qui surplombe Prizren, seconde ville du Kosovo, Sauthier était protégé par des officiers de carrière du corps des gardes-fortifications, douze hommes armés de fusils, de pistolets et de spray poivre engagés tout spécialement pour la sécurité de leurs compatriotes.
Le fait d'être protégé par d'autres gêne peu Sauthier. Mais il lui est arrivé de souhaiter une arme. C'était début avril à Tetovo, en Macédoine voisine. Après l'attaque de rebelles albanais contre une caserne macédonienne, Sauthier et une vingtaine d'autres Suisses ont dû déménager le matériel de la KFOR qui y était entreposé. «Les chars étaient pointés face à la colline, prêts à intervenir. On n'avait pas envie de rigoler.» Le Valaisan n'est pas un dur, il serait même plutôt un tendre. «Je ne suis pas du tout militariste.» Quand il a du temps libre, il fait un peu de sculpture. Plus Rimbaud que Rambo, il est au Kosovo pour la beauté du geste, «pour ouvrir les yeux sur le monde, sur les difficultés des autres hommes». Des hommes qu'il rencontre quand il travaille avec eux dans l'atelier du camp ou sur les routes.
L'expérience nourrit sans doute son développement personnel. Mais il sert à quoi, ce soldat suisse au Kosovo? A des choses concrètes. Ses prédécesseurs ont construit des écoles. Sauthier et les 40 pionniers suisses - on appelle ainsi les soldats-artisans - sont des bâtisseurs de ponts et de routes. La Swisscoy s'occupe aussi du ravitaillement en eau et en carburant de «Casablanca», elle met à disposition des véhicules et des chauffeurs.
Arrivé en mission il y a un mois, le Valaisan a deux soucis. Un petit: ne pas comprendre un ordre parce qu'il ne maîtrise pas très bien l'allemand. Et un grand, qui touche à l'honneur de son pays. Si, le 10 juin, le peuple refuse l'armement des soldats à l'étranger, Sauthier craint que le Conseil fédéral n'interrompe l'exercice. «La Suisse se serait engagée pendant deux ans et elle laisserait tout tomber?» Sébastien Sauthier n'a pas honte d'être un soldat sans arme, mais il aurait honte d'être un Suisse qui ne remplit pas ses engagements.
C. B.
«On nous a aidés, c'est notre tour»
Il a 26 ans, il surveille routes et villages isolés. Mais, surtout, l'Autrichien Philipp Berger protège les Suisses.
«On nous avait avertis: ne soyez pas surpris, les Suisses ne sont pas armés.» Philipp Berger est l'un des soldats autrichiens qui protègent les 160 hommes de la Swisscoy à Suva Reka, dans le sud du Kosovo. Dans la pratique, cela signifie qu'il monte la garde autour du camp où vivent les militaires autrichiens, allemands et helvètes. Pour le reste, il affirme que les Suisses se débrouillent généralement sans lui. Que des gardes-fortifications sont à Suva Reka tout spécialement pour la sécurité de leurs compatriotes, que cela semble un peu compliqué mais ne le regarde nullement.
Ce jour-là, armé d'un fusil d'assaut et sanglé dans un gilet pare-balles, le grenadier de char Philipp Berger, garde du corps dans la vie civile, monte dans un char. Le convoi s'ébranle. Seize hommes dans deux tanks sillonnent la région peuplée exclusivement d'Albanais et donc peu sujette aux tensions. Partout, les hommes et les enfants agitent la main à leur passage. Le convoi ne quitte pas les chemins, car dans ces collines verdoyantes il arrive qu'un mouton, parfois même un enfant, saute sur une mine. Les chars s'immobilisent sur une route, les soldats contrôlent quelques voitures, s'assurent qu'elles ne cachent pas d'armes. Plus loin, dans un village isolé, les hommes vont au-devant des habitants s'enquérir de leurs soucis, pratiques ou politiques.
Des enfants s'approchent, Philipp Berger distribue du chocolat. Le commandant Georg Scherfler, un militaire professionnel, observe la scène qui lui en rappelle d'autres, plus anciennes, lorsque sa propre mère recevait des chewing-gums des Américains après la Deuxième Guerre mondiale. «On nous a aidés, c'est notre tour. Les Suisses n'ont pas connu la guerre, ils n'arrivent peut-être pas à imaginer qu'ils puissent avoir besoin d'aide eux aussi.» Mais il faut laisser du temps aux Helvètes. «Au Congo, il y a trente ans, nous n'étions que des observateurs. Nos missions à l'étranger ont évolué petit à petit.» Personnellement, les soldats ne souhaiteraient pas sortir non armés: la situation reste instable, on peut être appelé à se défendre. Dans un Kosovo où un homme sans armes apparaît comme une curiosité, un soldat sans armes est simplement inconcevable. Philipp Berger et les siens affirment pourtant que jamais ils ne se moquent des Suisses. «Vraiment pas. Ce sont de bons camarades qui font un travail utile puisqu'ils construisent des routes et des ponts.»
La compréhension que montrent les soldats autrichiens envers leurs voisins est bien plus que l'expression d'une solidarité toute masculine. Elle est le fruit d'un travail. Avant le départ en mission, pour les habituer les uns aux autres, les armées des deux pays ont organisé deux semaines d'entraînement en commun, dans la caserne de Bruckneudorf, en Autriche. Berger nous le confie: «C'est là qu'on m'a appris les particularités suisses.»
C. B.
SÉBASTIEN MORENO, soldat français: «Faut jamais montrer sa peur, ils la sentent. Faut se maîtriser. On lais se sortir la peur plus tard, on en parle entre nous.»
SÉBASTIEN SAUTHIER Le Valaisan, sous la protection du garde-fortification Nicolas Winteregg (de dos), est au Kosovo «pour ouvrir les yeux sur le monde.»
PHILIPP BERGER «Les Suisses sont de bons camarades.»
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