Traduit littéralement, ça donne «gazouillis». Un terme un brin ringard qui désigne un concept à la simplicité déconcertante: l’envoi de 140 caractères, un «tweet», sur le réseau social Twitter. Les destinataires? Tous les utilisateurs qui veulent bien le lire. Difficile avec si peu de place d’amorcer une conversation consistante. Du coup, beaucoup se contentent de parler de la température de leur douche, de pousser un coup de gueule ou de partager des futilités plus ou moins interpellantes.
Pourtant, derrière l’insignifiant blabla quotidien, Twitter s’est érigé en organisateur de révolutions redoutable. L’Iran d’abord: le site de microblogging est le premier à avoir fait circuler le nom de Neda, la jeune femme abattue devant les caméras lors d’une manifestation en 2009. Puis ont suivi les révolutions en Tunisie, en Egypte, en Libye et en Syrie. Twitter est alors sorti de l’ombre des accros du gadget numérique et a montré la puissance potentielle que peuvent porter 140 caractères.
Comment Twitter en est-il arrivé là? Pourquoi Obama l’utilise? Et pourquoi la Suisse le boude? Décryptage à l’intention des moins geeks d’entre nous.
Historique. Au premier jour était le blog, sorte de journal intime numérique. Puis, l’ère du web 2.0 a vraiment émergé avec Facebook, qui s’est attelé à exposer les moindres recoins de notre vie privée et, surtout, à l’exploiter sans limites. De fait, lorsque Twitter a été lancé en 2007, peu d’utilisateurs savaient que faire de ce nouvel outil.
«Même les spécialistes avaient de la peine à en imaginer un usage concret, ce réseau brouillait les cartes d’une technologie clairement identifiée», souligne Olivier Glassey, assistant de recherche à l’Université de Lausanne. Pourtant, les créateurs du réseau social avaient une idée claire de leur objectif: Twitter devait simplement permettre de parler de sa vie, à tous, par SMS. En aucun cas, le gazouillis devait se convertir en outil «utile», au service d’activistes, de politiciens ou autres journalistes.
Après un effet de mode dans les milieux nerds, Twitter se retrouve sous le feu des projecteurs en 2009. Les manifestations en Iran répandent alors le nom de Neda, la jeune fille assassinée par les forces de l’ordre, et la transforment en icône des protestations nées au sein du web 2.0. «Mais sans vraiment inciter les gens à créer des comptes», commente Yan Luong, un early user et spécialiste des réseaux sociaux à la RTS.
Les révolutions arabes, la mort de Ben Laden et l’affaire DSK se convertiront en opérations marketing de masse et permettront à Twitter d’atteindre les faîtes de la gloire en 2011. Avec 140 millions d’adhérents, le réseau social devient le deuxième plus important de la planète. Et si, avec ses 700 millions d’«amis», Facebook reste royalement indétrônable, l’entreprise a tout de même publiquement annoncé que son cadet l’inquiétait.
Le bruit. La principale caractéristique de Twitter: son instantanéité. La plateforme aplatit tout décalage espacetemps, et ses témoignages prennent de court les agences de presse les plus réputées, de l’arrestation de Ben Laden aux manifestations de Londres. A cela s’ajoutent les avantages liés à la barrière des 140 signes. «Avec cette limite, pas d’introduction, on va droit à l’essentiel», explique Stéphane Koch, spécialiste en réseaux sociaux.
Une brièveté qui élimine le «bruit» – les informations superficielles – qui parasite d’autres supports, comme Facebook. «Tout le monde est sur Facebook, et on y accepte très souvent les gens par politesse. Cette surpopulation pollue l’information. Avec Twitter, ce problème est évité car les utilisateurs en suivent d’autres par intérêt», explique Yan Luong.
Ouvert. L’ouverture du réseau fait aussi partie de ses atouts les plus percutants. Sur Twitter, tout le monde peut s’adresser la parole, nul besoin d’être «ami» avec quelqu’un pour entrer en contact. Barack Obama et Benoît XVI sont ainsi à portée de main des «twittos», les utilisateurs. «Si Facebook est le réseau social de tes amis, Twitter est celui des amis que l’on aimerait avoir», résume Yan Luong.
Outre les discussions avec des célébrités, l’ouverture du réseau amplifie sa capacité de mobilisation. Les messages s’adressant à tous, les appels à manifester atteignent une majorité et permettent de réunir des milliers de personnes. Lors des révolutions arabes, cette faculté a été décuplée par un simple fait: Twitter est le seul réseau social qui fonctionne sur des téléphones portables d’ancienne génération, dits GSM. C’est en quelque sorte le réseau social du pauvre.
Le langage. «Comme beaucoup ne savaient pas quoi en faire, la communauté s’est auto-organisée et a fait évoluer la plateforme», dit Yan Luong. Parmi ces évolutions, on y trouve le fameux hashtag – # – une indexation qui relie un mot-clé à son message ou encore le retweet – RT – servant à transférer les messages jugés pertinents. «La culture du retweet a permis d’être un filtre du monde extraordinaire», explique Olivier Glassey.
Le système est ainsi conçu qu’il permet de retrouver uniquement le meilleur des messages, et envoie le superflu se perdre dans les limbes du web. Une pertinence officiellement reconnue et qui a même poussé CNN à créer une «Twitter room», pour récupérer ces informations dans des émissions. Une utilité renforcée par la possibilité d’établir des listes thématiques de messages, ou encore de retrouver sur la carte du globe n’importe quel émetteur de «tweet».
Cette fonction a notamment permis de localiser des personnes lors de tsunamis ou de tremblements de terre. Pour Yan Luong, les avantages procurés par ce réseau sont clairs: «Au moment des attentats d’Oslo, mon compte Facebook m’affichait: “Chouette, c’est le week-end.” Mon compte Google+ publiait: “Connaissezvous les caractéristiques de Google+?” et Twitter me commentait l’événement en direct.»
Absence. Mais pourquoi les habitants de la Confédération sont-ils aussi peu friands de cette source d’information? Selon les dernières estimations, le nombre de visiteurs uniques suisses s’étant rendus sur Twitter avoisine les 470 000, un grain de sable face aux 4 600 000 du grand frère Facebook. Les utilisateurs s’y rendant sur une base régulière seraient, eux, entre 50 000 et 70 000.
Parmi eux se trouvent des politiciens, comme Alain Berset ou Antonio Hodgers, et des médias tels que la Tribune de Genève ou L’Hebdo. «Je ne comprends pas pourquoi cela ne prend pas, les Suisses sont pourtant de gros consommateurs de SMS, ce qui est presque pareil», commente Yan Luong. Pour Stéphane Koch, le flop est lié à la retenue des Suisses face aux nouvelles technologies: «En Suisse, tout prend du temps, rien n’est fait pour s’adapter à ces évolutions.
A cela s’ajoute le fait qu’aujourd’hui tout doit fonctionner sans mode d’emploi. Il y a un vrai problème d’éducation en la matière. Prenez la Swiss ID, la carte d’identité électronique, c’est une invention géniale mais que personne n’utilise parce que l’on ne sait pas vraiment comment ça marche.»
| Dossier 'Réseaux sociaux' | | |
Tags: Twitter, réseau social,
|