Tyr, le symbole d’une entente au Proche-Orient

Par Michel Beuret - Mis en ligne le 10.07.2008 à 00:00

Liban. Le monde entier est aujourd’hui au chevet du Sud-Liban qui panse ses plaies et se cherche un gouvernement. Multiculturel, le port de Tyr, jadis le plus grand de la Méditerranée orientale, offre un modèle de tolérance.

Du haut du mirador, au sommet de la colline rocailleuse où les Casques bleus français de la Finul (Force intérimaire des Nations Unies au Liban) ont pris position en décembre 2006, la vue porte loin. Juste devant nous, une chaîne de montagnes basses, Israël. Sur la droite, le seul village purement chrétien au Sud-Liban, Ain Ebel. La région est peuplée à 80% de chi-ites et, partout, flotte le drapeau jaune et vert du Hezbollah. Voilà deux ans exactement, l’armée de libération, comme on l’appelle ici, offrait une résistance sans merci à l’offensive israélienne terrestre contre ce territoire de 2000 km2, la taille du canton de Saint-Gall. Depuis notre nid d’aigle, en quelques battements d’aile en direction du sud-est, un oiseau survolerait le lac de Galilée, puis le Golan, terre syrienne occupée par Israël depuis 1967, pour pénétrer en Jordanie après avoir franchi la distance qui sépare Genève de Lausanne. Vers l’ouest, la Méditerranée et le port de Tyr ne sont qu’à 35 kilomètres.
Le camp français de Tiri, «le 2.45 dans le jargon de la Finul», rectifie le commandant Cottin qui nous accueille, se situe à l’extérieur de Bent Jbeil, littéralement «la fille de la montagne», le cœur battant de la résistance où les combats ont fait rage en 2006. A l’entrée de ce gros bourg, un panneau vous accueille d’un «Bienvenue dans la capitale de la Libération!». En guise de trophée, on a exposé au carrefour central un char israélien détruit. La guerre de 2006 a provoqué la mort de 1000 Libanais, le déplacement d’un million de personnes (un tiers de la population) et ruiné l’économie d’un pays convalescent après une guerre civile de quinze ans (1975-1990). A présent, le monde entier semble au chevet du Liban. La Méditerranée surtout. Le gros du contingent des 26 pays qui composent la Finul (12 838 hommes au total), est italien (2793), français (1731) et espagnol (1139).

Reconstruction. La vieille Mercedes qui nous a conduits de Beyrouth à Tyr n’a pas roulé plus d’une heure dans ce minuscule pays de 10 400 km2. Un trajet fascinant. Partout, le pays se reconstruit avec cette énergie sans doute héritée du «peuple de la mer», les Phéniciens, qui ont dominé la Méditerranée bien avant les autres grâce au commerce. Cent fois leurs ports ont été détruits, cent fois ils les ont rebâtis. Au sud de Beyrouth, dans la banlieue chiite de Dahieh, que nous avions vue ruinée jour après jour par les bombes israéliennes (L’Hebdo No 29 à 33, 2006), les gravats ont été déplacés en bord de mer, formant une petite colline. A Dahieh, le Hezbollah pourvoit aux besoins des populations avec force propagande, l’effigie de son chef, Hassan Nasrallah, et de ses alliés d’Iran qui lui fournissent une aide financière substantielle.
A 43 kilomètres plus au sud, voici Saïda, ancienne Sidon, dont ne subsistent plus que quelques ruines de sa gloire passée. Cette ville de 160 000 âmes fut le fief du milliardaire libano-saoudien Rafic Hariri, Premier ministre assassiné le 14 février 2005, juste avant le retrait de la Syrie, et sans doute par elle. La proportion de sunnites a été renforcée par l’afflux de réfugiés palestiniens, au fil des guerres israélo-arabes auxquelles le Liban n’a jamais participé. Le plus grand camp du pays est ici, à Ain el-Houlwah (45 000 réfugiés, plus de 10% du total). Sur la mer, la silhouette majestueuse d’un centre sportif flambant neuf étend ses gradins blancs. Plus loin, passé une réclame de «paint ball», voici la mosquée dédiée au père de Rafic Hariri, neuve également.
Son fils, en jouant la carte confessionnelle, avait un temps donné le pouvoir aux sunnites, après des décennies de domination chrétienne et druze au Liban. Mais tout indique désormais que l’heure des chiites est venue. Tyr se situe à dix minutes de la frontière israélienne. En contemplant les bateaux de pêche épars, on peine à croire qu’il fut un jour le plus grand port de la Méditerranée orientale. Tyr, 105 000 habitants, abrite trois camps palestiniens, dont celui d’al-Bouss, que nous traversons. De l’autre côté de la route, des locatifs «bourgeois» sont en construction, avec vue sur la mer mais sûrement pas, à terme, sur les masures palestiniennes. Un nouveau drame se prépare, tandis que Tyr voit débarquer ses premiers réfugiés irakiens, 4000 à ce jour. Tyr, ville martyre, bombardée elle aussi, à l’exception notable de ses ruines. L’hippodrome, le théâtre, les thermes sont précieux pour l’Unesco, mais mal entretenus. Ici, la priorité est humaine.
Mouna Shaker, 42 ans, dirige le Centre Amel, un réseau médicosocial de 14 antennes nationales, fondé par un chiite laïc, Darwish Choughari. Mouna appartient, elle, à la minorité sunnite de Tyr, mais, en femme indépendante, elle se désaltère volontiers à la bière. Indépendante et célibataire, comme toujours plus de Libanaises. L’âge moyen du mariage a grimpé à 30 ans au Liban et au sud, avec l’exil, l’emprisonnement ou la mort des hommes au cours des vingt-deux années d’occupation israélienne, certains villages comptent 80% de femmes âgées de 25 à 35 ans non mariées.
«Malgré nos difficultés et la présence de toutes les communautés à Tyr, nous restons soudés», résume Mouna femme d’action plus que de parole qui tient à nous montrer le Centre Amel: la salle du dentiste, celle du pédiatre, du physiothérapeute, l’échographie, etc. L’équipement est vétuste mais soigné. «Les 15 médecins qui travaillent ici demandent des tarifs symboliques au patient, sans quoi, les plus pauvres n’auraient pas accès aux soins.»
Au-dehors, ce dimanche, les cloches appellent les chrétiens à la prière. Il y a ici des Maronites, des Grecs catholiques ou orthodoxes et des catholiques romains. «Seul le rite varie», explique dans un français parfait Jean Haddad, l’archevêque de l’Eglise grecque-catholique, au sortir de l’office. Erudit, («J’ai été éduqué chez les Pères blancs.»), l’homme d’Eglise rappelle que «le Christ venait souvent à Tyr. Non loin d’ici, il a accompli le premier miracle et cette ville fut la dernière capitale des croisés. Notre église repose d’ailleurs sur les fondations de l’ancienne cathédrale.»

Paix et justice. A Tyr, il y a 5% de chrétiens, 85% de chiites et 10% de sunnites. «Le vrai miracle, sourit Jean Haddad, c’est que toutes ces communautés s’entendent bien malgré la pression terrible qui s’exerce sur nous. Vous savez, je suis un ami de Nabi Berry (leader du mouvement chiite Amal, ndlr), je connais bien le chef du Fatah d’ici, Sultan Aboul Aynaïn. Quant au chef du Hezbollah au Sud-Liban, Nabil Qaouk, il a été mon élève au Collège patriarcal.». Jean Haddad, esprit universel, «regrette aussi le départ des juifs du Liban» et se félicite de l’initiative de Nicolas Sarkozy. «Nous avons assez souffert, khalas! (Ça suffit! ndlr), cette région a besoin de paix et de justice!»
Dans les rues de Tyr, on croise aussi des étrangères, Ethiopiennes ou Sri Lankaises, qui ont fui la guerre chez elles, comme Maneke, une jeune Tamoule. Elle est venue ici pour gagner 150 000 livres libanaises par mois (100 francs) comme employée de maison. D’une guerre à l’autre...
La coexistence pacifique de Tyr reste l’exception. Ailleurs au Proche-Orient, la France doit déployer des trésors de finesse diplomatique pour réconcilier les peuples. Mais, au Liban, on ne se fait pas trop d’illusion. Cela fait des semaines que le pays attend son gouvernement et les atermoiements et les luttes pour l’attribution des portefeuilles font craindre le retour de ce vieux démon: le clanisme confessionnel et le repli communautaire, même si tout le monde veut croire le contraire.
Un proche de l’ex-président Lahoud nous a raconté cette blague qui résume le traumatisme ambiant. Un homme qui se prend pour un grain de blé va consulter. Après la thérapie, le psy vérifie si l’homme est guéri, et celui-ci lui répond: «Absolument, je sais que je ne suis pas un grain de blé. Mais est-ce que le coq le sait?» Le coq, autrement dit, la Syrie ou Israël du point de vue du Liban. Ou encore, le Hezbollah pour la communauté chrétienne.
Loin de l’humour et des grands élans politiques pour une paix durable, le commandant Cottin du camp français «2.45», s’en tient à la mission: le maintien de la paix au jour le jour. Sympathique mais martial, c’est lui qui coordonne les Actions civilo-militaires (ACM), autrement dit plusieurs dizaines de projets, petits et grands, qui rendent moins pénible la vie des populations locales et favorisent les liens: restauration de route, construction de places de sport, adduction d’eau, cours de français. Les Italiens de la Finul, eux, donnent des cours de pizza et «sont très bons dans le relationnel, en règle générale, nous nous entendons bien entre Latins». Et puis il y a les intrus, les Ghanéens par exemple, qui font sourire la population locale: «Ils sont là pour nous aider, mais en fait c’est plutôt nous qui les aidons…»
La base d’At Tiri compte 4% de femmes dont le lieutenant Stéphanie Lugrin, 27 ans, volontaire pour cette mission de quatre à cinq mois. Détachée ici au titre de chargée de communication, le lieutenant a la réserve des courageux et l’audace des timides. «J’aime ce pays. Comme femme soldat, le contact avec les villageoises et leurs enfants est facile. Mes deux parents sont de Nice et mon grand-père était Italien. C’est pourquoi, à titre personnel, je trouve que l’UPM est une bonne idée. Les pays riverains de la Méditerranée partagent une même culture». Avec sa maîtrise en histoire, Stéphanie Lugrin aimerait visiter certains sites, «mais je ne peux pas, j’ai juste passé un jour à Tyr en arrivant. Je lirais bien aussi une histoire du Liban, mais je n’ai pas de livre avec moi. Alors je lis une traduction du Coran.»

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