L'Hebdo;
2008-06-26 UBS: encore des milliards de francs de crédits à risques
CRISE. La banque n’est peut-être pas sortie du tunnel: l’immobilier américain continue de plomber un établissement dont le titre en Bourse ne cesse de flancher.
En 2008, l’UBS va vraiment boire le calice jusqu’à la lie. Son titre continue d’être chahuté en Bourse. Mardi 24 juin, il évoluait autour de 23 francs. Le cours de la banque s’approche logiquement de 21 francs, soit le prix payé par les actionnaires qui ont récemment injecté près de 16 milliards de francs dans le capital de l’établissement. Cette recapitalisation ayant été garantie par quatre géants bancaires (le français BNP Paribas, les américains JP Morgan, Morgan Stanley et Goldman Sachs), ce prix fait office de plancher. Si ce plancher devait crever, l’UBS serait alors mûre pour attirer des acheteurs.
Mais, au-delà de ces tribulations financières, la banque n’a pas achevé de nettoyer ses tiroirs. Elle pourrait devoir faire face à la nécessité de mettre de côté encore plus d’argent. Pour deux raisons: les risques liés à l’immobilier commercial américain et les risques de déficiences de compagnies d’assurances auprès desquelles la banque a souscrit des garanties pour se couvrir des subprimes.
«La question est: que reste-t-il encore à amortir, se demande Michel Juvet, analyste financier et membre de la direction de Bordier & Cie. Dans ses comptes, l’UBS a encore 17 milliards de francs liés au secteur des subprimes et j’estime qu’environ 10% du total – soit 1,7 milliard – pose encore problème. J’ai aussi des inquiétudes pour deux autres postes: les quelque 6 milliards de francs liés à de l’immobilier commercial aux Etats-Unis et environ 6 autres milliards de francs dans l’immobilier, couverts par des assureurs qui n’ont peut-être pas les capacités à honorer leurs engagements.»
Aucune éclaircie en vue. Or, les assureurs américains qui se sont aventurés dans ces montages complexes souffrent mille morts: MBIA Inc. a perdu 70% de sa valeur boursière depuis le début de l’année et son concurrent Ambac Financial plus de 90%. Bref, les détenteurs de ces titres peuvent les transformer en cocottes en papier. Egalement engluée dans ce montage avec ces assureurs, la Royal Bank of Scotland vient d’annoncer des provisions à hauteur de 2,7 milliards de livres sterling (4 milliards de francs).
Reste à savoir, pour en revenir à l’UBS, quels montants elle jugera bon de mettre de côté pour ce poste très sensible. La même question se pose pour l’immobilier commercial, où ses crédits à risques dépassent aussi les 6 milliards de francs. Au premier trimestre, les provisions de la banque dans ce segment s’étaient élevées à un bon milliard. Qu’en sera-t-il au second trimestre? Le géant en perdition va-t-il opter pour un vrai nettoyage à l’eau de Javel, quitte à afficher à nouveau de lourdes pertes?
Pour l’heure, aucune véritable éclaircie ne s’est faite jour dans le secteur immobilier américain. Mais, ça et là, ce marché donne à nouveau des signes de vie. C’est ce que constate Indraneel Karlekar, chef de la recherche chez ING Real Estate (dont le portefeuille pesait, en mars 2008, 107,8 milliards d’euros, soit 175 milliards de francs): «J’habite à New York. Je suis donc bien placé pour observer le marché. Il ne s’est rien passé pendant ces six derniers mois. Mais il semble se réanimer: Boston Properties, l’un des grands opérateurs américains, vient de racheter le building de General Motors.» Au début de juin, ce bâtiment emblématique de Manhattan a effectivement basculé pour 2,8 milliards de dollars, dans le cadre d’une transaction de 4 milliards de dollars comprenant aussi deux autres gratte-ciel new-yorkais.
Jeu de dominos. Cette transaction est-elle le gratte-ciel qui cache la forêt d’immeubles? Trop tôt pour le dire. Indraneel Karlekar estime – le contraire serait étonnant – que le portefeuille de son fonds est du 24 carats. «Les groupes immobiliers dans lesquels nous avons investi possèdent des biens de première qualité. Leurs centres commerciaux ne dépendent pas des achats de la population. Leurs revenus proviennent de loyers versés par des enseignes commerciales très connues.» Reste que, si le consommateur boude, les commerçants pourraient être tentés de faire pression pour obtenir des baux plus attractifs. Un scénario qui n’ébranle pas Indraneel Karlekar, qui précise que les contrats liant le centre au commerçant ne laisse à ce dernier qu’une porte de sortie: se mettre en faillite, protégé par le fameux «Chapter 11» (chapitre 11) protégeant sous certaines conditions une entreprise contrainte de mettre la clé sous le paillasson. Cette voie cruelle a précisément été choisie, le 30 mai dernier, par les gérants d’un restaurant californien en panne de clients.
Comme dans un jeu de dominos, la crise immobilière, plutôt cantonnée au secteur résidentiel, semble de plus en plus contaminer l’immobilier commercial. L’UBS devra-t-elle massivement provisionner ses crédits à risques dans ce domaine? La banque est contrainte à un nouvel exercice-vérité. Elle devra fournir des détails sur la localisation des biens immobiliers liés aux crédits qu’elle a accordés, mais aussi sur les 30 000 appartements, les 4000 chambres d’hôtels et les 134 289 acres de bonne terre américaine qu’elle gère indirectement via ses fonds immobiliers. Le grand déballage ne fait que commencer.
Les rumeurs se multiplient sur les sommes colossales que la banque aux trois clés devrait mettre de côté au second trimestre. Une étude de la Bank of America, premier groupe bancaire américain, évoque pour sa concurrente UBS des dépréciations d’actifs de 7,5 milliards de dollars. La divulgation de ces données est, en principe, prévue pour la mi-août. Mais, mises sous pression par les nombreuses informations plus ou moins crédibles qui circulent sur le marché, les banques anticipent souvent la publication de leurs résultats.
Tant que le cours de l’action UBS sera anémié, la banque sera exposée à un rachat. Ces jours, sa valeur navigue entre 60 et 70 milliards de francs, après sa seconde opération de recapitalisation. Or, les analystes lui attribuent une valeur intrinsèque bien supérieure, de l’ordre de 100 milliards de francs.
Alors, qui va se lancer à l’assaut de cette citadelle assiégée? Les mêmes noms reviennent comme une ritournelle: BNP Paribas, Goldman Sachs mais – c’est nouveau – HSBC. Plusieurs groupes peuvent aussi se mettre ensemble, à l’image de ce qui s’est passé aux Pays-Bas (L’Hebdo du 19 juin). Les temps se prêtent à la création d’une banque totalement internationale, basée sur trois places financières: New York, pour l’expertise et l’agressivité commerciale, Singapour ,pour bâtir un nouveau centre de gestion de fortune capable d’attirer les nouveaux riches des pays asiatiques, et la Suisse pour... Pourquoi, au fait? Si le secret bancaire, de plus en plus affaibli par les affaires de fraude fiscale qui touchent l’UBS aux Etats-Unis, entre en agonie, il ne resterait à la Suisse qu’une perspective peu enviable: celle de se transformer en gigantesque musée des banques.v
NEW YORK La banque suisse est engluée en raison de son manque de prudence.
CALIFORNIE Ce restaurant est tombé en faillite à cause de la crise des crédits.
|