Il régnait une ambiance de veille d’élection au Conseil fédéral, ce vendredi 21 mai sous la Coupole. Tout au long de la journée, des grappes de journalistes fébriles se sont formées devant les portes des lieux de séances des divers groupes politiques. C’est l’accord UBS, signé par la Suisse avec les Etats-Unis en août 2009 et que le Parlement doit ratifier le 7 juin prochain, qui a suscité une telle frénésie. Le Parlement mettrait-il en jeu les intérêts de la place financière suisse en provoquant les Américains par un refus de l’accord? On est tenté de résumer ainsi cette journée folle: «Est élu à une confortable majorité: UBS!»
La banque aux trois clés est la seule grande gagnante de la journée. La politique, elle, se révèle impuissante à tirer les enseignements de la crise financière. Le Parti socialiste apparaît comme un des perdants. Le matin, ses élus croient encore qu’ils pourront imposer des mesures d’accompagnement à l’accord. Les signaux du Conseil fédéral sont positifs, lui qui est entré en matière sur le plafonnement des rémunérations des entreprises bénéficiant d’une aide de l’Etat et sur la suppression de la déduction du bénéfice des bonus versés par les entreprises.
«Realpolitik». Mais le PS a dû déchanter. Car l’UDC s’est fait l’auteur d’un spectaculaire changement de cap sur l’accord, sous l’impulsion du tandem Christoph Blocher-Roger Köppel. Jeudi 20 mai, le stratège en chef de l’UDC accorde une interview au rédacteur en chef de la Weltwoche, qui ne lui pose pas la moindre question sur l’accord UBS, mais qui explique, dans son éditorial, pourquoi il faut tout de même le ratifier au nom de la «Realpolitik». Et Roger Köppel de citer déjà les deux conditions que l’UDC doit poser: un refus d’un impôt sur les bonus des entreprises et l’exigence que le Conseil fédéral ne signe plus d’accord international sans en référer au Parlement.
Toréador mal inspiré. Le lendemain, le groupe UDC écoute son icône, qui provoque un sérieux malaise au sein de son parti. Durant des mois, Christoph Blocher avait claironné tout le mal qu’il pensait de cet accord violant l’Etat de droit helvétique: une «cochonnerie» («Sauerei»), selon son propre terme. Mais, ce vendredi, personne n’a osé s’élever contre lui, si ce n’est quelques Romands, dont en premier lieu Oskar Freysinger. «Le génie de Blocher est d’être un toréador qui ne bouge jamais au centre de l’arène face au taureau. Là, il a commis l’erreur de bouger. Cet accord risque de porter un coup fatal à notre souveraineté en matière de politique économique», déplore le Valaisan.
Le Genevois Yves Nidegger n’est pas convaincu non plus: «La stratégie de Christoph Blocher était intelligente dans l’enceinte d’une commission, mais pourrait se révéler désastreuse vis-à-vis de nos électeurs, craint-il. Nous donnons l’image d’un parti qui sacrifie le secret bancaire et qui cautionne les bonus.» Or, l’étude Sophia de l’Institut M.I.S Trend (lire L’Hebdo du 20 mai) vient de montrer que pas moins de 84% des sondés souhaitent une taxation des bonus!
C’est la raison pour laquelle le président du PS, Christian Levrat, semble moins déprimé q«»u’on aurait pu le supposer: «Nous avons peut-être perdu sur les bonus, mais, à moyen terme, c’est l’UDC qui a concédé un autogoal face à ses propres électeurs», se consolet- il. Son collègue sénateur, Alain Berset, renchérit: «Nous avons démasqué l’UDC et sa politique truffée d’incohérences. Après la libre circulation des personnes et l’initiative Minder sur les rémunérations abusives, voici le troisième gros dossier où l’UDC retourne sa veste. Cela n’est simplement pas crédible.»
Jean-François Rime n’accepte pas pareil discours. «Les socialistes sont en tout cas aussi contradictoires que nous. Eux qui prônent l’échange automatique des données cautionnent l’accord, mais ils finiront par le refuser», ironise-t-il. Récitant que la mesure envisagée par le PS «n’est pas un impôt sur les bonus, mais sur les entreprises».
A l’UDC, les perdants espèrent encore que la moitié au moins de leur groupe refusera tout de même l’accord UBS le 7 juin au Parlement, de manière à limiter les dégâts d’image. Cela risque fort d’être trop tard. Christoph Blocher, toujours si prompt à dénoncer la «politique du n’importe quoi» («Wischi-washipolitik» en allemand dans le texte), a montré qu’il y recourait lui aussi souvent.
«CET ACCORD RISQUE DE PORTER UN COUP FATAL À NOTRE SOUVERAINETÉ ÉCONOMIQUE.» Oskar Freysinger, conseiller national UDC
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