Ses douze ans comme président de l’UDC, il les a passés à harceler le Conseil fédéral: il y entrera le 1er janvier. Dans son bureau, il accrochera des dessins d’enfants et jure qu’il ira croquer à l’occasion son sandwich sur la place Fédérale, parmi les badauds. Comme d’autres conseillers fédéraux avant lui, Ueli Maurer a accordé à L’Hebdo un grand entretien où il retrace sa vie.
Enfance & jeunesse Comment étaient les Noëls de votre enfance? Comme sont les Noëls. J’avais deux frères et deux sœurs. Le 24 décembre, on ne faisait rien de spécial; le 25, une fois rentrés de l’étable, on faisait la fête, vers 10 heures du matin. Ma mère décorait le sapin et la crèche. Et c’est tout. On n’allait pas à l’église. Cela aurait fait deux heures de marche à l’aller, pareil au retour, car nous n’avions pas de voiture. Nous n’y serions de toute façon pas allés...
Pourquoi, vous étiez contre la religion? Pas du tout. Mais, quand vous avez des vaches, vous terminez le soir à 8 heures et vous devez vous relever le lendemain matin à 5 heures. On n’a pas le temps d’aller encore à l’église.
Votre famille était très pauvre. Y avait-il quand même des cadeaux? On recevait ce dont on avait besoin sur le moment. Une paire de chaussettes ou ce genre de choses. Pas des jouets.
Comment était votre père? Mon père a toujours été mon modèle. Il s’appelait aussi Ueli, tout comme mon premier fils. En revanche, mon grand-père s’appelait Gottlieb. Il avait quitté l’Oberland bernois pour s’installer dans l’Oberland zurichois. Comme lui, mon père était paysan, mais on ne possédait pas la ferme, on la louait. Quand j’étais petit, on avait juste huit vaches, quelques cochons et des poules. Les premières années, je les ai pour ainsi dire passées à l’étable.
Quand vous avez quitté cet univers, pour aller à l’école, vous avez eu peur? Je ne me réjouissais pas. Nous vivions dans un endroit excentré, à une demi-heure à pied du village. Avant d’aller à l’école, je n’y avais pas mis les pieds plus d’une dizaine de fois. Au début, j’avais l’impression que l’école me volait ma liberté. J’ai eu ce sentiment pendant les deux premières années.
Pourquoi ça a changé? A la ferme, nous avons toujours travaillé dur. A l’école, on ne devait plus travailler, enfin, physiquement. Et, le soir, on avait le droit de faire nos devoirs avant d’aider les parents. Du coup, le corps se fatiguait moins.
Vous avez commencé à travailler à quel âge? A la ferme, on aide dès qu’on sait marcher, par plaisir. Puis arrive le moment où ce n’est plus un jeu, mais une obligation. Les autres enfants peuvent aller à la piscine ou faire de la luge. Alors commencent les conflits avec le père.
Et d’où vient votre mère? D’un milieu plus instruit? Aussi d’une famille de paysans. Elle est très intelligente, comme l’était mon père. On a écrit voici quelques années qu’il ne savait ni lire ni écrire: cette ânerie a été recopiée partout. Bien sûr qu’il savait lire, il n’en faisait juste pas une priorité. J’ai beaucoup appris de lui. Comment mesure-t-on l’intelligence? Je connais beaucoup de gens qui ont fait de longues études et qui sont des idiots finis.
Vous aimiez l’école, mais vous avez quand même renoncé à des études, pourquoi? Chez nous, on ne savait pas ce que signifiait faire des études. Je ne l’ai donc jamais envisagé sérieusement. En huitième année, l’institutrice trouvait que je devais aller au gymnase. J’avais réussi les examens, mais, comme je voulais devenir paysan, ça ne m’intéressait pas. J’ai alors fait un apprentissage de commerce, à la Landi, la coopérative agricole de la commune.
Et après l’apprentissage? J’ai continué à me former et obtenu un diplôme de comptable. Et puis, il y a eu l’instruction militaire. Le jour de mon 23e anniversaire, j’étais déjà chef de l’entreprise où j’avais fait mon apprentissage. J’étais le plus jeune des 70 employés.
Avez-vous eu le vertige? Absolument pas. Aujourd’hui, je serais probablement moins sûr de moi... J’ai foncé, et cela a marché. Je connaissais très bien l’entreprise. Je m’en sortais avec les chiffres et je savais exactement ce que je voulais. En plus, j’avais beaucoup de goodwill chez les employés, qui me connaissaient depuis l’apprentissage. Chef, je continuais à les vouvoyer et eux à me tutoyer. J’ai dû apprendre à m’imposer: il fallait donner des ordres à quelqu’un qui m’avait eu comme apprenti peu auparavant. Les premières années dans une telle situation valent au moins autant que trois diplômes universitaires.
Vous êtes le premier conseiller fédéral après Willi Ritschard à ne pas avoir fait d’études universitaires. Il était très proche du peuple… J’ai toujours été proche des gens et je veux le rester. Je me vois très bien m’installer sur la place Fédérale avec un sandwich, au milieu de la foule. Même si je suis conscient des dangers d’une telle proximité: les gens vident leur cœur, vous demandent de l’aide et vous êtes obligé de leur expliquer que vous êtes impuissant. Il y a beaucoup de déception, voire d’incompréhension.
Vous avez évoqué la formation militaire... Jeune, que vous a-t-elle appris? C’est mieux qu’une école de management, où tout reste très théorique. Participer à des jeux de rôle et faire une présentation PowerPoint, c’est à la portée de tous. En revanche, repartir à minuit pour une marche de quatre heures, avec 30 soldats ou faire nuit blanche et aller tirer le lendemain matin, c’est du concret. Il en faut pour s’imposer dans ces situations et motiver les gens. Dans l’effort, toute hiérarchie disparaît.
Quand avez-vous renoncé à devenir paysan? Quand j’étais à la Landi, cela ne m’attirait déjà plus; diriger me fascinait. Je n’y ai plus pensé durant vingt ans. Puis, en 1992, ma femme et moi avons envisagé d’acheter une ferme au Canada. Nous sommes même partis voir l’exploitation en question. Mais, après mûre réflexion, à quarante ans passés, le saut en arrière était trop grand.
Pourquoi? Après vingt ans de travail au bureau, c’est très difficile de reprendre une activité aussi physique. La famille Où avez-vous rencontré votre femme Anne-Claude? A Seattle, à l’aéroport. Je voulais refaire le voyage qu’avait fait mon grand-père maternel, qui était passé par Seattle pour se rendre en Alaska. Il y était parti pour chercher de l’or. Quand j’étais petit, il nous racontait ses aventures et parlait encore l’anglais: cela me fascinait. J’ai commencé à lire Jack London, et d’autres. Après sa mort, j’ai retrouvé le journal intime de ce grand-père, parti à l’âge de 18 ou 19 ans; j’ai essayé de suivre sa route.
Et que faisait votre femme à Seattle? A l’époque, elle était jeune fille au pair aux Etats-Unis. Mais elle a passé son enfance à Accra, au Ghana. Ses parents étaient des missionnaires suisses et sont revenus quand elle avait 9 ou 10 ans en Thurgovie. C’est assez drôle, mais on est tombés amoureux pour ainsi dire en anglais: on n’avait pas remarqué que nous étions les deux des Suisses. Au début, nous avons passé six mois ensemble aux Etats-Unis, puis nous nous sommes installés à Hinwil (ZH).
Que font vos enfants? Tous mes enfants font quelque chose que j’aurais voulu faire... Le plus âgé, Ueli, travaille pour une multinationale et voyage partout dans le monde. Benjamin a fait une formation de cow-boy et s’occupe de 7000 veaux et de chevaux, entre les Etats-Unis et le Canada. Il participe même à des rodéos. Ma fille Ursina étudie la littérature allemande, ce que j’aurais voulu faire si j’avais fait l’uni. Le quatrième, Björn, est dans l’informatique. Je voudrais aussi maîtriser ça. La cinquième, Sidonia, fait de la musique, dans un gymnase sport et arts. J’ai voulu apprendre à jouer du violon, mais elle a aussi commencé et m’a très vite rattrapé.
Et le sixième? Corsin aura tout juste 12 ans. Il fait du foot. Ce que j’aurais aussi voulu faire.
Vous voulez illustrer un livre pour enfants. Pourquoi? J’ai toujours raconté des histoires à mes enfants. Nous avons eu des moments merveilleux: j’inventais un bout d’histoire, ils ajoutaient la suite, les plus grands en faisaient le récit aux plus petits. Et, quand je n’étais pas là, je leur envoyais des dessins pour qu’ils puissent les colorier. Les enfants sont fantastiques: ils représentent notre avenir. A la maison, je veillais à être disponible pour eux. Je ne regarde jamais la télévision et n’ai jamais vu un téléjournal en entier. Je n’ai jamais manqué un concert ou un match de football important pour l’un de mes enfants. Cela avait plus de valeur qu’une réunion – même importante – du parti. Et ça, mes enfants le savaient.
Et la culture? J’adore la langue allemande, je lis toujours des classiques. Actuellement, je me promène avec un livre de Hesse. J’aime aussi la musique classique, Mozart, Vivaldi, Haendel. Chaque matin, dans mon bureau, j’écoute de la musique classique pendant une heure.
Vous avez dit que la femme doit retourner aux fourneaux... Quelle est votre vision de la famille? C’est un raccourci très réducteur du Blick. Je pense simplement que les parents sont responsables de leurs enfants, ce qui peut avoir des désavantages personnels ou financiers. On ne doit pas se reposer sur l’Etat. La manière dont les parents se répartissent les tâches ne joue au fond aucun rôle. Si une femme veut travailler, je n’ai rien contre le fait que le mari assume certaines de ces tâches. Mais je crois que c’est mieux si c’est la femme, car elle est le lien naturel avec l’enfant. Dans la nature, c’est aussi la vache qui s’occupe du veau, pas le taureau. Malheureusement, ces valeurs se sont inversées: une femme qui ne retourne pas au travail tout de suite après le congé maternité est pratiquement considérée comme bonne à rien.
Comment vous êtes-vous organisés à la maison? Au début, les week-ends ou durant les vacances, on accueillait souvent des enfants placés en foyer. Ma femme est assistante sociale de formation. Quand on a eu davantage d’enfants, on a arrêté. Avec six enfants, elle avait bien assez de travail à la maison.
Mais de nombreuses femmes doivent travailler pour des raisons financières... Pour certaines, c’est une obligation et il faut les aider. Mais ce n’est certainement pas à la Confédération de financer les crèches. Que les communes le fassent, pas de problème. Cela dit, de nombreuses personnes ne sont juste pas prêtes à assumer leurs nouvelles responsabilités. Dans ma commune, il y a une école avec une structure d’accueil pour le midi. Beaucoup de parents qui ne peuvent garder leurs enfants parce qu’ils «doivent» travailler les y amènent dans un gros 4x4 de luxe...
Que pensent vos enfants de votre élection? Je crois qu’ils perçoivent mon élection au Conseil fédéral comme une sorte de réparation. Ils ont vécu mes années à la présidence du parti avec un grand sentiment d’injustice. Pour eux, c’est aussi une forme de réhabilitation personnelle. Ce n’est déjà pas facile d’avoir un père qui est constamment sous les feux de la rampe. Et, quand il est chef de l’UDC, c’est sans doute le pire père qu’un enfant puisse avoir en Suisse.
Rapport au monde Les Etats-Unis, où vous avez rencontré votre femme, c’était votre premier grand voyage? Non. Dès mes 16 ans, j’ai parcouru l’Europe en auto-stop. J’ai fait tous les pays, de la Sicile jusqu’au cap Nord, en passant par Lisbonne. Plus tard, j’ai aussi traversé les Etats-Unis de la côte Est à la côte Ouest, en stop ou avec les Greyhound, ces bus fantastiques. J’ai toujours voyagé de façon assez sauvage. Et mes enfants aussi ont la bougeotte.
C’est important de connaître le monde? Evidemment! Moi j’ai fait tous ces voyages avec juste un sac de couchage, trois T-shirts et un drapeau suisse sous le bras. Et, si je ne trouvais pas d’endroit où dormir, je couchais à la belle étoile. Une fois, j’ai tenu trois semaines en Europe avec seulement 35 francs. Un pays, ça se découvre à pied. Après avoir fait les grandes villes comme Madrid, Bruxelles, Paris, Am-sterdam, je marchais souvent un ou deux jours en rase campagne. Il faut sentir la terre sous les pieds; s’asseoir là où il n’y a personne; sentir l’odeur des plantes du pays; voler un abricot.
Vous vous baladiez avec un drapeau suisse? Oui. Cela faisait partie de la culture des auto-stoppeurs. Parfois, on était une vingtaine au bord de la même route. Grâce à mon drapeau suisse, j’étais pris en premier. Et la plupart des gens vous invitaient à dîner ou pour le souper.
A l’époque, aviez-vous le sentiment que la Suisse devait rejoindre l’espace européen, alors en pleine construction? Non, au contraire. Je me disais déjà que nous devions à tout prix rester indépendants. Ces voyages m’ont permis de constater que chaque pays a ses spécificités, dont il est fier. On peut entretenir des liens avec ses voisins sans pour autant adopter le même système politique. Les échanges économiques ou culturels se déroulent toujours entre gens, pas entre Etats.
La politique Quand vous êtes-vous intéressé pour la première fois à la politique? En cinquième primaire, grâce au cours d’histoire. Et puis, j’empruntais le journal de mon grand-père, qui vivait juste à côté. C’était la seule chose que nous avions à lire. En plus, dans les campagnes, nous étions confrontés quotidiennement à la politique. Surtout dans les années 60, avec de nombreuses interventions fédérales en matière de politique agricole. On en discutait en famille.
Un événement à relever? L’insurrection de Budapest. Je n’avais que 6 ans en octobre 1956, mais le fait que des gens doivent fuir parce que d’autres viennent avec les chars d’assaut, ça m’a marqué. Et puis ma mère m’a beaucoup raconté la Seconde Guerre mondiale.
Des personnalités politiques? Des figures que vous admiriez? Des figures de l’histoire suisse évidemment, comme Nicolas de Flüe ou Guillaume Tell, avec toutes les précautions d’usage. Mais aussi Gandhi. L’histoire de la colonisation américaine m’a toujours intéressé. Les premiers présidents. Enfant, j’ai lu beaucoup de biographies. J’ai le sentiment d’avoir lu au moins deux fois chaque livre de la bibliothèque du village voisin.
Entrer à l’UDC, c’était une évidence dès le départ? J’étais à deux doigts d’entrer à l’Alliance des indépendants, qui avait à l’époque la même réputation que les Verts libéraux aujourd’hui: bourgeois mais modernes. Seulement, les gens qui y étaient ne m’ont pas convaincu. Alors, je suis entré à l’UDC, qui s’appelait encore PAB (Parti des paysans, artisans et bourgeois, ndlr). J’ai commencé la politique activement à 27 ans. Un peu par hasard. Le parti devait nommer quelqu’un pour le Conseil communal, mais la personne pressentie s’est subitement désistée. Il fallait quelqu’un et le parti m’a nommé sans même que j’aie pu en discuter avec mon épouse.
Qui était votre mentor en politique? Personne. Dire que j’étais tout de suite le meilleur de ma région est peut-être un peu exagéré, mais je n’avais vraiment pas besoin de mentor, plus tard non plus. Je ne me suis jamais calqué sur personne.
La première fois que vous avez rencontré Christoph Blocher... C’était en 1977, quand il est devenu président de l’UDC zurichoise. Je m’étais rendu à cette élection pour ne pas voter pour lui. Nous étions un groupe de paysans de l’Oberland zurichois et nous ne voulions pas d’un industriel. Mais, à la fin, j’ai quand même voté pour lui, parce qu’il a parlé de façon bien plus convaincante que le paysan que nous soutenions. Après, je ne l’ai plus vu pendant une dizaine d’années. Il a rapidement été élu au Conseil national, alors que j’étais encore au Grand Conseil.
Et ensuite? Nos contacts sont devenus réguliers dès 1986, quand je suis entré à la direction du parti zurichois.
Comment définiriez-vous cette relation? Nous n’avons jamais eu de grandes discussions politiques. Nous sommes parfaitement synchrones. Il y a une semaine, on a remarqué qu’on n’était pas du même avis sur l’initiative contre les minarets. Lui la rejette, moi, je suis pour. On a presque fêté le fait d’avoir trouvé une différence. Sinon, au niveau personnel, nous avons toujours eu peu de contacts. Il vit dans un autre monde que moi... Et, quand je suis devenu président de l’UDC suisse, j’ai fait exprès de prendre mes distances, et lui aussi.
Ça vous énerve encore, que l’on dise que vous êtes son valet? En fait non, même si je me suis récemment fâché contre deux journalistes qui n’ont pas remarqué que tous les autres avaient arrêté avec ça depuis des années. Cela ne correspond tout simplement pas à la réalité.
Au début, ça a quand même dû être dur de vous démarquer d’une personnalité aussi forte que Christoph Blocher? J’aime avoir mon indépendance et, en tant que président de parti, il faut quand même décider seul et s’imposer. Souvent, nous avons eu zéro contact pendant les trois mois qui séparent deux sessions parlementaires! Je crois sincèrement que les médias ont surestimé l’influence réelle de Christoph Blocher sur l’UDC.
Et c’est vous qui avez fait le boulot de terrain pendant douze ans, en fondant 600 sections locales, partout en Suisse... Nous nous complétons parfaitement. Durant toutes ces années, Christoph Blocher a bénéficié d’une attention gigantesque dans les médias. Quand on avait une bonne idée, il fallait la donner à Blocher, qui était le meilleur pour la vendre avec un écho maximal. Moi, j’ai toujours eu un meilleur feeling avec les gens. Je sais mieux les motiver, les pousser à s’engager.
Concrètement, ça signifie quoi? Beaucoup de personnes se sont manifestées spontanément. Mais il fallait aller voir, deux, trois, quatre fois avant de trouver les bonnes personnes. En Valais, nous avons fait cinq essais avant d’avoir Oskar Freysinger; pareil, avant de repérer Yvan Perrin au fond de la salle.
Etait-ce plus difficile en Suisse romande? Au début, l’UDC et Blocher y étaient considérés comme des fascistes. Il a d’abord fallu trouver des gens qui aient le courage d’assumer notre idéologie. Et, dans les partis vaudois et fribourgeois, qui existaient déjà, il a fallu attendre que ceux qui n’adhéraient pas à cette idéologie aient quitté les positions dirigeantes. D’une manière assez étonnante, nous avons aujourd’hui une UDC suisse romande qui est complètement sur la ligne de l’UDC suisse. J’ai parcouru un nombre incroyable de kilomètres. Je ne saurais compter le nombre de fois où je suis parti de l’autre bout de la Suisse, vers onze heures du soir, pour rentrer chez moi.
Corps & nature Et le lendemain matin debout à 5 heures... Je me réveille simplement toujours à 5 heures moins dix. Pourquoi resterais-je au lit? J’ai besoin de peu de sommeil quand il y a du travail. Mais je peux m’endormir en cinq minutes, à peu près où et quand je veux.
Vous avez appris ça où? J’avais fait un peu de saut à skis. Là, j’ai appris à me concentrer sur les derniers dixièmes de seconde avant le saut, grâce à des exercices de respiration. Quand on connaît son corps, on sait comment ça marche. Prenez l’acupuncture chinoise, elle travaille avec les flux d’énergie que nous avons tous en nous. Si vous vous concentrez assez, vous pouvez les diriger. J’ai lu pas mal de livres là-dessus.
Vous utilisez beaucoup les médecines alternatives? A la maison, nous n’avons que des remèdes homéopathiques ou anthroposophiques. J’y adhère totalement, mais c’est le domaine de ma femme. Nos enfants ne se soignent qu’avec des médecines naturelles. Et nous faisons beaucoup nous-mêmes. Nous avons notre propre thé, toutes nos confitures sont faites avec des fruits sauvages.
D’où vient votre rapport particulier à la nature? De mon père. Il m’a montré comment observer les animaux, domestiques et sauvages, la météo, les plantes. C’est pour ça que j’aime être dehors; c’est devenu un besoin. La nature me permet de trouver un équilibre.
C’est pour ça que vous campez dans la forêt? Je fais ça le week-end, lorsque le temps le permet. Je le faisais aussi avec mes enfants. Quand vous êtes très souvent absent de la maison, il faut faire quelque chose de marquant, en rentrant. Partir avec tout le monde dans la forêt, faire un feu et y passer la nuit, c’est une aventure. Maintenant, il n’y a plus que le plus petit qui vient. C’est merveilleux, une nuit dehors. Déjà rien que pour les bruits. Ils sont très différents de ceux de la journée.
Et vous voulez continuer en tant que conseiller fédéral? Je ne vais en aucun cas me laisser interdire ça...
Vous savez aussi reconnaître quarante sortes d’herbes... J’ai toujours été curieux de savoir pourquoi les vaches broutaient certaines herbes et pas d’autres. Elles évitent par exemple les renoncules. Alors, je les ai toutes goûtées. C’est venu spontanément. Pour moi, mâcher les herbes ou les feuilles des arbres, ça fait partie d’une balade dans la nature. Les goûts et les odeurs sont très différents. Il y a les feuilles velues, les rugueuses, les lisses...
Est-ce important pour vous, de protéger la nature? Evidemment! Mais les mesures qu’on élabore à Berne ne sont pas toujours efficaces. Ce sont des textes de loi, des papiers avec de petites croix dessus. Ça ne protège pas vraiment la nature.
Vous pensez qu’on fait tout faux? Ce que les paysans font pour la nature est unique, mais on s’en prend toujours à eux. Ce qui nuit vraiment à la nature, c’est l’urbanisation à outrance, toutes ces routes, ces chemins de fer. A l’intérieur des villes, il n’y a pratiquement plus de verdure. On devrait en remettre. Je lutte contre cette idée rabâchée selon laquelle les gens qui habitent dans la nature ne la comprennent pas. Les agriculteurs sont en règle générale conscients de leur responsabilité envers elle. On ergote pour un mètre carré ici – qui n’est pas optimal –, mais on oublie le kilomètre carré juste à côté, qui a disparu.
Comment voyez-vous l’agriculture suisse dans vingt ans? Hélas, je crains qu’il ne reste plus que la moitié des paysans actuels, qu’ils produisent encore moins qu’aujourd’hui, que la Suisse importe davantage. Les exploitations resteront très diverses, avec un mélange de petits et de grands domaines. Il faudra renoncer aux cultures qui exigent une forte charge de travail, à cause de nos salaires élevés. Nous favoriserons donc l’élevage de bovins, la production de lait et de fromage, et laisserons de côté les céréales, les fruits et les légumes.
Au Conseil fédéral On voit votre intérêt pour l’agriculture: pourriez-vous reprendre le Département de l’économie plutôt que la Défense? J’ai toujours été un politicien généraliste, grâce à mes douze ans à la tête du parti. Je peux donc m’imaginer reprendre n’importe quel département, sauf peut-être celui de justice et police, car j’aurais de la peine avec les juristes. Et je crois que les autres conseillers fédéraux éviteront de me confier les affaires étrangères. Tant mieux.
De nombreux parlementaires ont vu chez vous deux visages: l’un virulent, chef de parti, l’autre, plus consensuel, celui qu’ils espèrent avoir élu. Les gens ont de la peine à s’imaginer qu’on puisse se montrer réservé, modeste et agréable dans le contact personnel, tout en continuant à défendre des positions politiques claires. L’un n’exclut pas l’autre. Il y a des gens avec qui cela a très bien fonctionné, comme Ursula Koch ou Christiane Brunner. Nos styles étaient similaires: nous disions ouvertement ce que nous voulions, et chacun respectait la position de l’autre. Il est ensuite plus facile de trouver des solutions.
Que pensez-vous du consensus et de l’obligation de trouver des compromis au sein du Conseil fédéral? C’est une part essentielle de notre système politique. Mais la recherche de compromis ne doit pas se muer en simple soumission à l’avis de l’autre. Un bon compromis doit aussi inclure une part des revendications de l’UDC. Or, ces dernières années, l’UDC était perçue comme le danger numéro un, on l’excluait et les autres partis trouvaient un accord dans leur coin. Tout ce que nous proposions était immédiatement taxé de non valable, bien qu’une partie de ces idées aient ensuite été reprises par les autres partis, comme la révision de l’AI ou l’expulsion des délinquants étrangers. Si j’avais vraiment tous les défauts qu’on m’a attribués ces dernières années, je ne pourrais même plus me regarder en me rasant le matin!
Comment envisagez-vous votre relation avec Eveline Widmer-Schlumpf? Nous avons sans doute commis des erreurs dans la manière dont nous avons traité Mme Widmer-Schlumpf, mais elle en a aussi commis envers l’UDC. Nous sommes quittes. On ne sera sans doute jamais les meilleurs amis du monde, mais on pourra très bien travailler ensemble. Car Mme Widmer-Schlumpf fonctionne ainsi: «Il y a un problème, alors, résolvons-le.» Je l’ai toujours appréciée et c’est encore le cas. C’est une femme incroyablement intelligente et capable. Elle a déçu le parti et des milliers de militants. Aujourd’hui, on doit tout reprendre de zéro.
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