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Ueli Maurer. Le malaise

Par Michel Guillaume - Mis en ligne le 04.12.2008 à 06:00

Élection. La situation est paradoxale: Ueli Maurer ne dispose pas de majorité pour faire son entrée au Conseil fédéral, mais ses adversaires sont encore loin d’avoir trouvé une alternative.

Lundi 1er décembre, 15 h. Le conseiller aux Etats Dick Marty (PRD/TI) arpente la Salle des pas perdus. Il est venu féliciter Chiara Simoneschi, élue présidente du Conseil national, mais n’a guère le temps de le faire. Les journalistes le pressent de questions à propos de la succession de Samuel Schmid au Conseil fédéral. Dick Marty, qui avait joué un rôle discret mais décisif dans la non-réélection de Christoph Blocher, s’éclipse sur une boutade: «Vous ne trouvez pas que l’UDC est atteinte du syndrome du mouton Dolly ces temps-ci?»

L’anecdote résume le profond malaise dans lequel l’UDC a plongé le Parlement en désignant Christoph Blocher et Ueli Maurer comme candidats au Conseil fédéral le 27 novembre dernier. Après le psychodrame du 12 décembre 2007, ce ticket remet le feu aux poudres. Tous les partis reconnaissent la légitimité de l’UDC à occuper ce siège. Mais pas ainsi, avec ce ticket que beaucoup de députés assimilent à un «nouveau chantage», tant ils craignent que Ueli Maurer ne soit que le clone de son maître à penser.
 
Liberté de choix confisquée. Chez les Verts, les socialistes et une majorité de démocrates-chrétiens, le ticket baptisé «Blocher+» résonne comme une provocation. Le premier malaise est d’ordre institutionnel. Après l’éviction de Christoph Blocher, l’UDC a modifié ses statuts pour éviter une nouvelle affaire Widmer-Schlumpf. Elle peut désormais exclure automatiquement tout membre UDC élu au Conseil fédéral sans avoir été proposé par le groupe. «Le Parlement s’est ainsi vu confisquer le droit d’élire un conseiller fédéral en toute liberté et sérénité», dénonce Lucrezia Meier-Schatz (PDC/SG). Les autres partis n’ont pas réagi. «J’ai bien tenté de thématiser cette question à l’époque du changement de statuts au début d’octobre, mais cela n’intéressait personne», ajoute-t-elle.

Il y a pourtant une exception. Le socialiste vaudois Roger Nordmann a déposé une interpellation, estimant que ces nouveaux statuts sont une violation des droits politiques, garantis à l’article 34 de la Constitution.
Le deuxième malaise concerne le choix de deux candidats. Même le Parti radical ne cache pas son mécontentement. «Le groupe UDC a fait preuve d’une insigne faiblesse en n’ayant pas le courage de dire à Christoph Blocher que son temps était révolu au Conseil fédéral», déplore sa vice-présidente Isabelle Moret.
 
Campagne nauséabonde. Sachant que Christoph Blocher a été jugé «politiquement inéligible» par tous les autres partis, l’UDC veut donc imposer Ueli Maurer. Un homme controversé. Arrivé à la tête du parti suisse en 1996 sous les quolibets, «Ueli le valet» – de Christoph Blocher bien sûr – s’est acquis un certain respect. Travailleur infatigable, il a sillonné la Suisse, y créant 12 partis cantonaux et 600 sections locales. Durant ses douze ans de présidence, l’UDC a doublé son électorat pour atteindre 29%. «Ueli Maurer a contribué à faire de l’UDC une machine à gagner des élections, mais hélas pas à faire une politique constructive», déplore un député radical.

Jamais Ueli Maurer n’a eu le moindre état d’âme pour faire passer les messages. «En tant que président, il doit assumer la responsabilité des campagnes nauséabondes de l’UDC à caractère parfois raciste», s’indigne Jacques Neirynck (PDC/VD), doyen du Parlement: «Sa candidature est inacceptable. C’est en fait le retour de Blocher au pouvoir par personne interposée.»

Réquisitoire des Verts. Les Verts, qui lancent ce jeudi 4 décembre un appel à voter Luc Recordon sur l’internet (www.10decembre2008.ch), dressent un réquisitoire implacable du «bilan» des campagnes UDC qui ont reçu la bénédiction d’Ueli Maurer. Affiches exacerbant le rejet des immigrants (et qui ont incité le rapporteur de l’ONU à intervenir), vidéos mettant cyniquement en scène la violence des jeunes, initiative réclamant jusqu’à l’expulsion de la famille d’un délinquant étranger et, enfin initiative visant à bannir les minarets, remettant en cause la liberté religieuse. «Cette initiative-là est particulièrement dangereuse, et même irresponsable, pour la sécurité de notre pays», note le conseiller aux Etats Didier Burkhalter (PRD/NE).

Et pourtant, dès la succession de Samuel Schmid ouverte, Ueli Maurer a fait la course en tête parmi les papables. Une déclaration sibylline du chef du groupe PDC, Urs Schwaller, disant qu’«il avait des chances d’être élu» a fait monter sa cote... et descendre celle du Fribourgeois au sein de son propre parti.
Ceux qui côtoient Ueli Maurer au quotidien, y compris un ténor socialiste, décrivent un personnage à deux faces: «Il y a le leader de l’opposition qui n’hésite pas à cogner en public, et le politicien en coulisse, capable de construire des solutions», résume le président du PDC Christophe Darbellay. Pour ce député radical qui veut rester anonyme, il ne fait ainsi aucun doute que Ueli Maurer se coulera dans le moule du Conseil fédéral «en moins d’un mois».

Dès lors, chez les radicaux et les démocrates-chrétiens, la candidature Maurer divise certes les esprits, mais pas au point d’être rejetée catégoriquement. Rares sont ceux qui veulent prendre le risque de briser la sacro-sainte concordance helvétique: on ne laisse pas sur la touche le plus grand parti de Suisse.
Mais pourquoi vouloir à tout prix réintégrer l’UDC, alors que le Conseil fédéral a mieux fonctionné sans elle? «En temps de crise, notre pays a besoin d’unité, pas de divisions. Réintégrer l’UDC au gouvernement constitue une chance de plus de gagner les votations difficiles de l’an prochain. C’est dans l’intérêt supérieur de la Suisse», assure Didier Burkhalter. A commencer par celle du 8 février sur la reconduction de l’accord avec l’Union européenne sur la libre circulation des personnes. Pour laquelle toutefois, plutôt que de rallier la position du Conseil fédéral, Ueli Maurer prône l’abstention, un comble venant d’un défenseur autoproclamé de la démocratie directe.
 
Soutien à Recordon refusé. C’est ainsi que la présente session parlementaire s’est ouverte sur un grand paradoxe. Ueli Maurer ne recueille pas de majorité. Mais ses opposants sont encore plus loin de s’entendre sur un autre nom! En témoignent les difficiles négociations entre les Verts et les socialistes. Lundi 1er décembre, les Verts ont demandé un soutien de leur poulain Luc Recordon – au moins au premier tour – à la direction du PS. Qui a préféré ne pas s’engager dans l’immédiat. «Nous avons posé quatre conditions systémiques à Ueli Maurer, dont le respect de la séparation des pouvoirs, celui du droit international ainsi que l’équilibre entre l’Etat de droit et la démocratie directe. Si ces conditions ne sont pas remplies, nous chercherons un autre candidat», précise le président du PS, Christian Levrat.
 
Ce qui fâche le président des Verts, Ueli Leuenberger: «Le PDC et le PS ont peur. Les démocrates-chrétiens de leur aile casque à boulons en Suisse allemande et les socialistes d’être un jour virés du Conseil fédéral si on se dirige vers une concordance programmatique.»
Ueli Maurer n’est pas encore conseiller fédéral. L’an passé à pareille époque, le brouillard sur la tactique pour évincer Christoph Blocher était tout aussi dense.





Ueli Maurer
Armée. «Ueli Maurer déteste les militaires romands...» (16.11.2011)
La lettre ouverte de Peter Bodenmann. À Ueli Maurer (09.11.2011)
La lettre ouverte de Jacques Neirynck. Au conseiller fédéral Ueli Maurer (02.11.2011)
Suites Hebdo. Le coup tordu d’Ueli Maurer (22.06.2011)
Grâce et disgrâce. Quand Maurer fait la leçon à Obama (11.05.2011)
Grâce et Disgrâce. Bon réveil, Monsieur Maurer! (23.02.2011)
Défense. Ueli Maurer veut «tuer» le DRA 10 (26.01.2011)
Suites Hebdo. «La plus grande menace pour la sécurité de la Suisse, c’est Ueli Maurer» (19.01.2011)
Suites Hebdo. Ueli Maurer joue la montre pour ne pas réformer l’armée (24.11.2010)
Opinion. La Chronique de Jacques Pilet : Le pouvoir à hue et à dia (23.09.2010)
Ueli Maurer. Le messager dont se serait passé fribourg (15.09.2010)


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