C’est la bible de l’art contemporain chinois. En 2005, le Kunstmuseum de Berne présentait Mahjong, panorama de la création artistique en Chine. L’exposition n’a pas seulement connu un succès public (40 000 visiteurs), ou un large écho dans les médias suisses et étrangers. Elle a aussi engendré un catalogue de 350 pages qui est devenu un ouvrage de référence.
Pour la première fois, la scène chinoise faisait l’objet d’un vrai travail analytique. L’extraordinaire expansion de l’art contemporain chinois, amorcée à la fin du siècle dernier, et sans précédent depuis la vague américaine de l’après-Seconde Guerre mondiale, était enfin décrite à sa juste (dé)mesure.
Tout ceci grâce à un seul homme. Un Suisse alémanique qui a été successivement entrepreneur, inventeur (pour le compte de l’entreprise Schindler) de la formule de la jointventure pour les investisseurs étrangers en Chine, ambassadeur à Pékin ou encore responsable du pavillon suisse à l’actuelle exposition universelle de Shanghai.
Uli Sigg, 64 ans, s’est aussi passionné pour l’expansion de la créativité artistique après la mort de Mao, alors même que le phénomène passait sous les radars occidentaux. Au point de devenir le plus grand collectionneur d’art contemporain chinois au monde, doublé d’un expert à l’autorité incontestée. Il veille aujourd’hui sur un ensemble unique: 2000 pièces de 250 artistes, la crème de la production des trente dernières années à Pékin ou Shanghai.
«La ville sur la mer» (traduction de «Shanghai»), justement. La jeune scène artistique de la mégapole chinoise, 18 millions d’habitants au dernier relevé de compteur, est dès jeudi prochain l’objet d’une exposition au Kunstmuseum de Berne. Comme Mahjong il y a 5 ans, et deux plus petites expositions qui ont suivi, elle est issue de la collection d’Uli Sigg.
C’est l’occasion de constater la diversité des intentions, expressions et techniques sur place, avec une prédilection pour la photographie. C’est surtout la chance, grâce aux travaux de quinze artistes, de prendre le pouls créatif de la ville qui incarne le mieux la transformation fulgurante du pays. Uli Sigg nous en dit davantage ci-dessous.
Depuis Majong en 2005, c’est la 4e fois que vous présentez des pièces de votre collection au Kunstmuseum de Berne. Pourquoi cette série d’expositions?
L’ambition est d’organiser une exposition par année au Kunstmuseum. Le principe de cette série est d’offrir à chaque fois un aperçu différent de la collection. Mais ce panorama n’empêche pas la mise sur pied de plus grandes expositions, ailleurs en Suisse.
L’an prochain, de mai à octobre, le Kunstmuseum de Lucerne proposera l’exposition Shanshui, dédiée au paysage dans l’art contemporain chinois. Les pièces proviendront de ma collection, avec sans doute en appoint des tableaux anciens du Musée Rietberg à Zurich.
On vous prête l’intention d’ouvrir un musée à Pékin pour abriter votre collection. Est-ce exact?
C’est un projet, en effet. Mais pas forcément à Pékin. Il pourrait très bien se concrétiser dans une autre grande ville chinoise. Tout est ouvert.
Pourquoi, pour en revenir à votre actualité bernoise, le titre de votre exposition: Big Draft – Shanghai?
Big Draft est le titre d’un grand tableau de Ni Youyu qui sera montré dans l’exposition. Mais ce titre suggère aussi l’idée d’une ébauche (draft): celle de la présentation de l’art contemporain à Shanghai. Cette scène est si vaste et si diversifiée qu’il serait impossible d’être exhaustif.
Ce qui est proposé ici est le choix des responsables du Kunstmuseum de Berne. Le thème de Shanghai est bien sûr lié à l’exposition universelle Exp 2010 qui se tient actuellement sur place.
Comment décririez-vous la scène de l’art contemporain à Shanghai?
C’est, après Pékin, le deuxième centre de production d’art contemporain en Chine. Il se caractérise par une forte présence de jeunes, voire très jeunes artistes intéressés par les techniques multimédias plutôt que par la peinture. La plupart d’entre eux aiment l’expérimentation.
Leur approche conceptuelle se distingue peu des enjeux actuels de l’art contemporain dans le monde, même si leur goût pour l’urbanisme est prononcé.
Ces artistes semblent privilégier la photographie…
Je dirais plutôt qu’ils recourent facilement à plusieurs techniques et médias en même temps pour s’exprimer. C’est vraiment l’une de leurs principales caractéristiques. Mais il est vrai que la photographie et la vidéo sont plébiscitées depuis une dizaine d’années.
Qu’en est-il de la cote de ces artistes sur le marché de l’art?
Leur situation est celle de l’art contemporain en Chine. Depuis 2008, ce marché a chuté. La baisse la plus prononcée a touché les artistes dont la cote était très élevée. Mais les jeunes artistes aux prix plus raisonnables ont été moins affecté par cette crise.
Aujourd’hui, nous sommes dans une phase de rétablissement. Plus précisément, beaucoup d’investisseurs chinois misent désormais sur l’art traditionnel. Si bien que les prix de ces œuvres traditionnelles chinoises ont littéralement explosé. Le mouvement est en revanche plus lent pour l’art contemporain. Cela reviendra, mais doucement.
Selon un classement établi par la télévision chinoise, au même titre qu’un Henry Kissinger ou Juan Antonio Samaranch, vous avez été lors des 30 dernières années l’une des personnalités étrangères les plus influentes en Chine. Laquelle parmi vos activités sur place a-t-elle le plus compté pour cette reconnaissance? Entrepreneur, ambassadeur, collectionneur, organisateur d’événement?
C’est sans doute la somme de ces activités qui a compté au final. Ma réputation est resté longtemps axée sur le modèle d’investissement que j’ai le premier introduit en Chine: la jointventure. Mais ces dernières années, c’est plutôt ma passion pour l’art contemporain qui a pesé. Je sais que c’est étrange, et je suis le premier à le ressentir comme cela, mais je suis bien plus connu en Chine qu’en Suisse.
En Suisse, personne ne me reconnaît dans la rue. En Chine, où je donne beaucoup d’interviews, les gens me parlent, m’arrêtent pour me témoigner leur respect. Le classement dont vous parlez m’a beaucoup flatté. Mais il est le résultat de beaucoup d’efforts sur place.
Vous avez décrit comme «contreproductif» le récent prix Nobel de la Paix attribué au militant des droits de l’homme Liu Xiaobo. Pour quelle raison?
Ce prix est contreproductif non pour la Chine, mais pour le comité Nobel. Celui-ci espérait que la Chine s’ouvrirait ainsi davantage à la démocratie. Mais on ne peut pas imposer ainsi, de l’extérieur, une idéologie aux autorités chinoises.
Surtout, la Chine avait effectué avant l’attribution du prix Nobel un important travail de lobbying pour que Liu Xiaobo ne soit pas récompensé. Mais ce lobbying n’a servi à rien. Les Chinois ont donc perdu la face. Ce qui explique la violence de leurs critiques envers le comité Nobel et la Norvège.
Avez-vous vous-même subi un jour l’autoritarisme des autorités chinoises?
Jamais. Mais il m’a toujours intéressé en tant que problème intellectuel. Je l’ai beaucoup étudié. Cela dit, si j’ouvre un jour un musée en Chine et que j’y expose des pièces de ma collection, il est très possible que je sois confronté à une censure. Il faut savoir que les artistes chinois peuvent créer en toute liberté dans leur atelier, mais que les ennuis peuvent arriver lors de l’exposition publique de leurs œuvres.
Il existe des difficultés semblables lors de l’exportation ou de l’importation d’oeuvres d’art, qui doivent faire l’objet de permissions spéciales. Ces formalités sont très compliquées. Mais à mon avis, cet autoritarisme va s’estomper avec le temps. Une nouvelle génération de dirigeants arrive au pouvoir. Elle bénéficie d’une éducation plus internationale, ce qui la rend du même coup plus ouverte, plus tolérante.
Le temps joue clairement en faveur de la liberté d’expression. J’envisage l’avenir de manière optimiste!
«Big Draft - Shanghai». Du 18 novembre 2010 au 6 février 2011. Berne. Kunsthaus. Ma 10-21 h, Me-Di 10-17 h. Rens. www.kunstmuseumbern.ch
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