Une année studieuse n’est pas un livre sur Godard. Bien sûr, c’est un délice de découvrir Godard avant le mythe rollois, grognon et statufié que nous connaissons – un Godard amoureux, empressé, possessif, sensible, burlesque, qui a déjà épousé puis divorcé d’Anna Karina, mais pas encore rencontré sa future compagne au long cours Anne-Marie Miéville, qui est déjà le gourou d’un cinéma nouvelle vague, mais qui est encore en train de tout inventer à Paris, un Godard qui emmène sur un coup de tête son amoureuse de 19 ans se marier avec lui à Begnins, dans le canton de Vaud, sans invités ni témoins, devant un officier d’Etat civil éberlué. Une année studieuse, naviguant de l’été 1966 à l’été 1967 dans le sillage de Truffaut, Cohn-Bendit, Rivette ou Jeanne Moreau, appartient à l’histoire du cinéma. Mais le roman d’Anne Wiazemsky raconte surtout, de manière limpide et sans concession, ces années charnières et indélébiles où l’on se détache, l’on s’arrache. A sa jeunesse, à sa famille, à sa mère, à sa maison, aux traditions, à la morale, à sa vie réglée, à ce qu’on attend de vous, à ses peurs d’enfant. Comment l’on tue la mère, le père, le grand-père lorsqu’il s’appelle François Mauriac. Comment, par un mécanisme miraculeux et sans cesse renouvelé, l’amour permet tout cela et donne, littéralement, des ailes.
Anne Wiazemsky avait laissé sa Jeune fille à la fin de l’été 1965 dans un avant-dernier roman éponyme qui racontait ses premiers pas au cinéma sous la direction de Robert Bresson. On y lisait quelques lignes sur une première rencontre avec Godard qu’elle abandonnait d’un nonchalant: «Mais cela, c’est une autre histoire.» Elle a encore fait un détour par Berlin pour raconter, dans Mon enfant de Berlin, la rencontre, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, de ses parents Claire Mauriac et le prince Yvan Wiazemsky.
Et puis, le moment est venu. Une année studieuse commence par une lettre qu’Anne écrit à Godard via les Cahiers du cinéma après avoir vu et aimé Masculin féminin, sans savoir que des mois auparavant déjà, le cinéaste était tombé amoureux d’une photo d’elle prise sur le tournage de Balthazar. Le roman se termine à la projection de La Chinoise au Festival d’Avignon 1967. Entre deux, tout: le bac, l’amour, le mariage, le cinéma, la vraie vie qui commence.
Pour se souvenir, elle plonge dans son journal de jeune fille, parle à son frère, le dessinateur Wiaz, à son ami de toujours Antoine Gallimard. Elle regarde La Chinoise. «Il y a dans ce film une énergie folle propre à cette époque, à ce que nous étions.» Au besoin, elle réinvente des scènes. «Tout est vraisemblable.» La femme qu’elle est devenue s’efface devant la jeune fille d’alors. «Je ne voulais pas porter de jugement sur ces deux zigotos, pas analyser ce qu’ils sont l’un pour l’autre. Mais je l’aime bien, cette jeune fille.» En écrivant, elle a des soucis d’écrivain – trouver un ton, un point de vue, comment faire avancer l’histoire. C’est maintenant qu’elle est émue, en voyant toutes les photos de l’époque ressortir dans les journaux. «Les choses me reviennent comme un boomerang.»
Après l’année 1967, Anne sera actrice pour Pasolini, Téchiné, Garrel. Trois mois après avoir commencé une analyse, elle se mettra enfin à écrire. «J’ai mis vingt ans à me débarrasser de la peur d’écrire.» Son premier livre, Des filles bien élevées, paraît en 1988. Un mois avant sa parution, elle n’aura toujours pas osé en parler à sa famille. Mauriac est pourtant mort depuis vingt ans... Rien de contradictoire entre le cinéma et l’écriture. «Au contraire. Pour les deux, je puise en moi. Je suis ma propre matière. Ce sont deux terrains d’expression.»
Elle a divorcé de Godard en 1979. Depuis de longues années, elle n’a plus de contact avec lui. Elle ne lui a pas envoyé le livre. «Je ne voulais pas qu’il pense que ce livre lui était destiné.» Elle ne serait pas contre de savoir s’il l’a lu. Après lui, elle ne s’est pas remariée. «J’ai toujours eu conscience que le mariage n’était pas pour moi.»
Son visage d’alors est toujours celui d’aujourd’hui, beau, celui d’une timide à fleur de peau qui se fait violence à chaque seconde. Au milieu de sa rousseur pâle, deux yeux bleus d’une intensité à couper le souffle, portes ouvertes sur une âme prête à toutes les audaces.
«Une année studieuse». D’Anne Wiazemsky. Gallimard, 262 p.
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