Vendredi soir, la fête battait son plein dans la grande maison de maître qui sert de résidence au premier ministre, dans le Buckinghamshire. Une trentaine de parlementaires eurosceptiques, invités à dîner par David Cameron, y ont sablé le champagne et plaisanté sur les technocrates de Bruxelles. Moins de 24 heures plus tôt, le leader conservateur opposait son veto à la révision du traité européen destiné à sortir la zone euro de l’ornière. «David Cameron a pris la bonne décision, estime le député conservateur Matthew Hancock, qui a travaillé comme conseiller pour le chancelier de l’Echiquier George Osborne. Les pays de la zone euro ont eu tort de ne pas accepter nos demandes, qui étaient très modestes.»
Eviter une taxe Tobin. Le premier ministre avait exigé l’adoption d’un protocole additionnel en 7 points contenant des garanties sur l’indépendance de la City. Ce document visait notamment à empêcher l’adoption d’une taxe Tobin sur les transactions financières, dont deux tiers des recettes proviendraient du Royaume-Uni. Il devait aussi permettre au Gouvernement britannique de réguler les fonds propres de ses banques comme bon lui semble et éviter que l’Autorité bancaire européenne, ainsi que les transactions effectuées dans la monnaie européenne à la City ne soient rapatriées dans la zone euro. L’UE ne pourrait pas non plus toucher aux firmes – notamment américaines – qui opèrent depuis Londres sans intervenir dans le reste de l’Union. Face au refus des pays de l’euro d’entrer en matière, David Cameron a dit non à la révision du traité.
Cette position de rupture lui vaut des soutiens jusque dans les rangs de la gauche. «Nous avons bien fait de rester en dehors de cette combine, juge Maurice Glasman, un membre travailliste de la Chambre des lords. Comme citoyen britannique, je ne peux pas accepter un traité qui prévoit de remplacer la souveraineté d’un gouvernement démocratiquement élu par celle d’une banque centrale.» Plus prudent, le chef des travaillistes Ed Miliband a certes accusé David Cameron lors d’un débat à la Chambre des communes d’avoir laissé le Royaume-Uni «seul, sans alliés et sans influence», mais il s’est bien gardé de préciser comment il aurait agi ou d’exprimer son soutien pour le processus de sauvetage de l’euro.
La seule voix discordante est venue des europhiles libérauxdémocrates, membres de la coalition gouvernementale. Le vice-premier ministre Nick Clegg a ainsi dit à la BBC qu’il était «amèrement déçu» et qu’il craignait «que la Grande-Bretagne ne soit désormais isolée et marginalisée au sein de l’UE».
Si la gauche et la droite sont unies dans leur euroscepticisme, c’est qu’elles savent à quel point ce sentiment est ancré dans l’opinion publique. Deux sondages publiés dimanche montrent qu’entre 57 et 62% des Britanniques soutiennent le veto de David Cameron, même s’ils sont 56% à admettre que la Grande-Bretagne risque de perdre en influence au sein de l’UE. «Les Britanniques sont mus par un instinct presque viscéral contre toute cession de souveraineté à une entité supranationale», commente Rob Whitehead, directeur adjoint du think tank Centre for London. Un sentiment largement alimenté par la presse de boulevard: Up Eurs, titrait ainsi The Sun samedi.
Situation paradoxale. Le premier ministre a également un autre souci: fin octobre, 81 députés conservateurs se sont rebellés, exigeant un référendum sur l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’UE. En opposant son veto au traité, il évitait donc de devoir le soumettre à un Parlement qui l’aurait sans doute refusé, ouvrant la voie à un vote populaire, voire à la sortie du Royaume-Uni de l’Union.
Mais le choix de David Cameron a plongé le pays dans une situation paradoxale. S’exprimant lundi lors d’une conférence consacrée à l’avenir de Londres, le patron du géant publicitaire WPP Martin Sorrell a estimé que «le veto britannique a entamé notre compétitivité». Les firmes extra-européennes qui avaient l’habitude de choisir Londres comme siège européen, sachant que cela leur fournirait un accès au reste du continent, «pourraient désormais s’en détourner», selon lui.
Même au sein de la City on critique le veto britannique. La plupart des banques préfèrent en effet les réglementations en discussion au sein de l’UE à celles que Downing Street est en train de leur concocter. «Il faut savoir que les exigences en capitaux imposées aux banques britanniques sont plus élevées que celles contenues dans la directive européenne analogue, explique Angela Knight, directrice de l’Association des banques britanniques. En Suisse aussi, vous êtes allés plus loin que l’UE.» Là où Londres et Berne ont placé la barre à 19-20%, l’UE se contente de 9%. Dans le protocole que David Cameron a cherché à imposer à ses partenaires européens vendredi, cette volonté est justifiée par «les risques plus élevés encourus par les contribuables britanniques en raison de la taille et de l’importance de leur place financière».
Souveraineté fiscale. De même, la City sait que si le premier ministre la soutient dans son rejet de la taxe Tobin, ce n’est que pour mieux défendre son propre projet de taxation. George Osborne a annoncé fin novembre que l’impôt introduit début 2011 sur le bilan des banques passerait de 0,078% à 0,088% dès janvier 2012. «David Cameron a voulu préserver sa souveraineté fiscale pour pouvoir taxer les banques à sa guise», note Angela Knight. Plus généralement, les financiers de la City savent que le veto britannique ne va pas les soustraire à l’influence de Bruxelles.
Les 110 banques allemandes et françaises basées à Londres resteront soumises aux règles européennes. De même, le secteur des assurances, très présent à la City, n’échappera pas à la directive en cours de négociation au sein de l’UE, qui leur pose des exigences en matière de capitaux. A terme, a mis en garde le Lord Mayor de la City David Wootton, une bonne partie des services financiers pourrait juger qu’il est tout simplement plus simple de faire des affaires depuis Paris ou Francfort.
La presse britannique a rapidement tiré un parallèle avec le cas helvétique: «Le Royaume-Uni pourrait-il devenir la nouvelle Suisse?», s’interroge The Evening Standard. Et d’ajouter: «Il n’est pas toujours avantageux d’agir en solo. Nestlé et Swatch ont été durement touchés par la force du franc.» The Economist met en garde: «Nous n’obtiendrions pas les mêmes garanties de l’UE. La Suisse a décroché un accès facilité au marché unique pour un coût relativement bas car c’est un petit pays.»
Le «deal» obtenu par la Suisse n’est pas une si bonne affaire, poursuit l’hebdomadaire: «Le pays a dû adopter de gros morceaux de législation européenne, sans pouvoir influer dessus, pour protéger son secret bancaire.» The Guardian ironise, lui, sur les similitudes entre les deux pays: «Les Suisses ont Guillaume Tell, nous avons Robin des Bois. Nous avons tous deux une communauté de hedge funds si dynamique qu’on pourrait jumeler Zoug et Mayfair. Aucun de nous ne va gagner la Coupe du monde de foot, même si en voyant la performance de Bâle face à Manchester United la semaine dernière, la Suisse semble mieux placée.»
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