J’ai passé les deux derniers jours à tenter d’accepter l’idée du compromis fiscal Obama-McConnell. Après tout, Barack Obama est parvenu à arracher davantage de concessions que ce que la plupart d’entre nous n’imaginaient.
TANDIS QUE LES MAUVAIS ÉLÉMENTS DE L’ACCORD VONT DURER DEUX ANS TOUT CE QUI N’EST PAS TROP MAUVAIS EXPIRERA FIN 2011.
Pourtant je reste profondément inquiet – non parce que je suis l’un de ces «puristes» que Barack Obama a dénoncé mardi (7 décembre, ndlr), mais parce que ce n’est pas terminé. Plus précisément: Obama n’a acheté la libération de quelques otages qu’en en livrant d’autres au Grand Old Party (GOP, soit les républicains, ndlr).
A propos de l’accord: les républicains ont obtenu ce qu’ils voulaient: une prolongation de toutes les réductions d’impôts, y compris celles pour les riches. Cette partie-là de l’accord était déjà mauvaise de bout en bout. Oui, certaines de ces réductions seraient dépensées, relançant l’économie jusqu’à une certaine mesure.
Mais une grande partie de ces réductions d’impôts, en particulier celles pour les riches, ne serait pas dépensée, donc la prolongation des réductions d’impôts augmente le déficit budgétaire de manière importante tout en faisant peu contre le chômage.
Et en continuant ce petit jeu, la prolongation augmente les chances qu’on rende les réductions d’impôts permanentes, avec des effets dévastateurs sur le budget et les perspectives à long terme de la Sécurité sociale et Medicare.
En échange de ces mauvais éléments, Obama a obtenu une quantité de relance à court terme assez conséquente: une prolongation des allocations chômage, une baisse temporaire des cotisations sociales, et une baisse des impôts sur les sociétés [...].
Conséquences politiques. Mais voilà le problème: tandis que les mauvais éléments de l’accord vont durer deux ans, tout ce qui n’est pas trop mauvais expirera fin 2011. C’est-à-dire que nous parlons d’une hausse de la croissance l’année prochaine, mais d’une croissance en 2012 qui serait en fait plus lente que s’il n’y avait pas eu d’accord.
Cela a quelques conséquences politiques. Les politologues nous disent que le vote est bien davantage influencé par la tendance économique de l’année qui précède une élection que par l’état du pays dans un sens plus global.
Quand Ronald Reagan fit campagne pour sa réélection en 1984, le taux de chômage était quasiment le même que juste avant l’élection de 1980 – mais parce que la tendance économique en 1980 était à la baisse alors qu’en 1984 elle était à la hausse, le taux de chômage qui entraîna la défaite de Jimmy Carter se transforma en une victoire écrasante pour Reagan.
Reflet du réalisme. Cette réalité politique fait du compromis fiscal une mauvaise affaire pour les démocrates. Imaginez. L’accord fera que 2011-2012 sera une répétition de 2009-2010. Une fois de plus, on aurait des bénéfices initiaux de la relance, et une croissance décente l’année précédant l’élection.
Mais à mesure que la relance s’évanouirait, la croissance aurait tendance à stagner, et cette stagnation, une fois de plus, aurait lieu dans les mois précédant l’élection, avec des conséquences très négatives pour Obama et son parti [...].
Ce qui me ramène à la conférence de presse d’Obama, où – faisant preuve de bien plus de colère qu’il ne semble pouvoir en mobiliser contre les républicains – il dénonça les puristes de gauche, qui refusaient soi-disant d’accepter des compromis dans l’intérêt national.
Eh bien, les inquiétudes concernant l’accord sur les impôts reflètent le réalisme, pas le purisme: Obama est en train de préparer une autre situation d’otages d’ici à un an. Et dans ces conditions, la dernière chose dont nous avons besoin est le genre d’attitude complaisante dont il a fait preuve en s’en prenant aux progressistes qui selon lui ne lui accordent pas assez de crédit.
Le problème est qu’en ayant l’air plus fâché contre des partisans inquiets que contre les preneurs d’otages, Obama montre déjà sa faiblesse, donnant aux républicains toutes les raisons de croire qu’ils peuvent lui arracher une autre rançon.
Et on peut compter sur eux pour agir en conséquence.© NEW YORK TIMES
Profil
PAUL KRUGMAN
Né en 1953, professeur d’économie et d’affaires internationales à l’Université de Princeton, auteur d’une vingtaine de livres, Paul Krugman a obtenu le prix Nobel d’économie en 2008. Il est également chroniqueur dans les pages Opinion du New York Times depuis 1999.
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