Quand il y a calme, il y a peut-être tempête intérieure. Quand se présente sur le quai d’une gare cet homme au verbe aussi posé qu’aiguisé, il est ainsi loisible de supposer qu’il s’agit là du paravent poli d’une classe encore patricienne et toujours cultivée. L’humaine angoisse forcément, imagine-ton, demeure. Elle est sœur des idées et de la réflexion forte.
«On trouve de meilleures pensées sans penser.» Roger de Weck, directeur de la SSR dès le 1er janvier 2011
Roger de Weck, 57 ans, est un homme grand au sourire enfantin, presque timide. Une blessure pourtant dans le regard qui louche, et qui le fait s’asseoir à votre droite, car c’est l’œil gauche qui vous voit bien.
Cette affaire n’est pas anodine vraiment: l’affliction, aujourd’hui presque bénigne, s’opérait autrefois moins aisément. Les interventions qu’il subit très jeune ne furent pas un succès, et le cerveau dut ensuite choisir par quel côté il prendrait lumière et couleurs.
Ce fut par la voie de gauche. Dans les cours de récréation, tout ne fut pas simple dès lors, avec les inévitables gamines moqueries. Il lui fallut apprendre à recevoir des coups, et il l’apprit. Il en fit une résistance, et une volonté.
Peut-être est-ce là l’une des clés de la patine du solitaire qui émane de lui. Dès janvier, il prendra ses fonctions de directeur de la SSR (Société suisse de radiodiffusion et télévision).
Cette nomination d’un grand éditorialiste parfaitement bilingue fut accueillie comme une très heureuse surprise par beaucoup, sauf du côté UDC, où l’on se méfie de l’homme d’esprit et de l’européen.
Roger de Weck n’attendait pas autre chose. Le train roule, le paysage défile, il ne craint pas le silence avant de répondre à une question. Il laisse passer les secondes pour cibler la justesse du trait, parfois le souvenir du livre qu’il faut pour cheminer vers l’idée précise.
«Grâce à mes parents, dont ma mère, grande lectrice, j’ai toujours aimé les livres.» Naissance fribourgeoise, premier déménagement familial à Genève deux ans plus tard. Chez les de Weck, on trouve de tout dans une généalogie élégante aux branches décorées d’avocats et de politiques, de banquiers ou de gens de lettres.
Son père, Philippe, est de la race des grands banquiers, et il dirigera l’UBS lorsque le poste avait encore une dignité, c’est-à-dire avant que les cyniques rapacités du bling-bling contemporainne lui donnent des reflets de crépuscule.
D’où est donc venu au fils le désir de journalisme? De l’abonnement au quotidien La Liberté, et d’un fait divers qui, enfant, le passionna.
Bandits de Matran. Le 2 décembre 1961, alors qu’il a 8 ans, deux filous armés et masqués attaquent le chef de gare du village de Matran, bourgade où les de Weck ont encore aujourd’hui une maison de famille.
Le fonctionnaire ne se laisse pas faire, refusant d’ouvrir le coffre. Il se fait tirer dessus, blesser grièvement, et les malfaiteurs s’emparent du butin avant de fuir en voiture avec un troisième complice. L’affaire dite des «bandits de Matran» commence.
Dans la presse fribourgeoise, elle sera feuilleton durant presque trois semaines: la traque en Gruyère, puis en Valais ou dans le canton de Berne, où les malfrats blessent un policier. Juste avant Noël, ils sont arrêtés dans la région de Vaulruz.
Cette histoire, fait divers et de société, romanesque et violente, marque Roger de Weck et lui fait monter au cœur le métier d’échotier par le meilleur des versants: son plaisir affamé de lecteur, une envie de savoir la suite.
La suite passera par Zurich, où ses parent s’installent quand il a 10 ans. «Je ne parlais pas un mot d’allemand. J’ai appris en parallèle le dialecte et le bon allemand.» Il est l’un des seuls journalistes de Suisse à pouvoir s’exprimer indifféremment dans les deux langues.
Aucun accent ni le moindre germanisme dans son usage brillant de la langue de Voltaire. Aucun zeste de prononciation, ni tournure française, lorsqu’il s’exprime ou écrit dans celle de Goethe.
Roger de Weck va même plus loin, pensant les deux idiomes comme constitutifs à part égale de sa propre psyché. «Parfois vous tombez sur un livre génial, et "Quand Freud voit la mer", de Georges-Arthur Goldschmidt, en fut un.
Deux expressions, analyse l’auteur, deux cultures complètement différentes s’y inscrivant. Le français est la langue du je, de l’ego cartésien, une langue active.
La construction allemande aime au contraire le passage par le passif, on y trouve aussi le genre neutre, inexistant en français. Cela induit des vocabulaires, un état d’esprit, un comportement psychologique.
Un exemple simple, tiré de mes occupations à la tête de l’émission de télévision Sternstunde: en français, j’en suis l’animateur, et en allemand le Moderator.»
Le journaliste en déduit des réalités politiques. «Les Allemands ne peuvent absolument pas comprendre le volontarisme d’un Nicolas Sarkozy. Les Français ont du mal à entrer dans les raisonnements allemands. Mais quand ces deux cultures s’entendent, comme ce fut le cas entre Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt, ou entre Mitterrand et Kohl, c’est un exploit de civilisation.»
Comprendre l’histoire. De Weck a étudié l’économie à Saint-Gall, en souhaitant déjà devenir journaliste. «Parce que pour comprendre l’économie, il faut comprendre l’histoire. C’est cela qui m’intéressait: la confluence des disciplines.»
Son travail de diplôme, en 1976, portera sur l’opposition des conservateurs américains à la politique du New Deal de Franklin Roosevelt: un sujet qui fait encore écho aux actualités étatsuniennes.
«J’ai ensuite eu de la chance: une série d’allers-retours entre les langues a commencé. Je suis d’abord revenu en Suisse romande, pour mon premier poste, à la Tribune de Genève.»
Débuts fracassants, dans l’investigation, sur un thème presque oedipien quand on s’appelle de Weck: avec feu Max Mabillard, il enquête sur le scandale du Crédit Suisse de Chiasso, une affaire de blanchiment d’argent venu d’Italie considérable, dont ils feront même un livre, en 1977.
Plus tard, ce sera Paris, où il devient correspondant pour l’hebdomadaire allemand Die Zeit, puis chef de la rubrique économique à la centrale hambourgeoise.
Il est nommé rédacteur en chef du zurichois Tages-Anzeiger en 1992, puis prend la tête de Die Zeit en 1997, poste qu’il occupe quatre ans.
A partir de 2004, il est de retour à Genève pour présider le conseil de fondation de l’Institut de hautes études internationales. S’y ajouteront des activités régulières à la télévision suisse alémanique et comme éditorialiste.
Il est père de quatre enfants. La musique qu’il aime? Il s’en excuserait presque, mais rit en avouant son durable penchant pour Johnny Hallyday.
Un politicien exemplaire? Il admire Helmut Schmidt, l’ancien chancelier allemand, qu’il côtoya, mais aussi Jonas Furrer, radical de Winterthur, qui fut le premier président de la Confédération en 1848.
La Suisse d’aujourd’hui? Il l’aime vivante et moderne, et confesse ainsi une bienveillance pour le couple formé par Mélanie Winiger et le rappeur Stress: l’addition, encore, des cultures.
Louanges. François Gross, l’ancien rédacteur en chef de La Liberté, loue son indépendance. Gilles Marchand, à la tête de la Radio Télévision Suisse à Genève, parle de son sens de l’écoute, de son attention, déjà, aux contenus.
Jacques Pilet, qui lança L’Hebdo puis le Nouveau Quotidien, veut souligner son courage: «Ce n’était guère évident, durant les années 90, d’engager comme il fit le Tages-Anzeiger aux côtés du Nouveau Quotidien en faveur de l’Europe.»
Un attachement continental sincère, qui construit aujourd’hui encore la détestation hargneuse qu’ont pour lui les ténors UDC. L’offensive a déjà commencé, la Weltwoche l’attaque régulièrement. Ça l’intéresse à peine.
Sur la SSR, Roger de Weck dira au début de l’an prochain où il compte la mener. Personne ne doute qu’il incarnera une vision concernant les lignes programmatiques et les valeurs qu’elles porteront.
Mais sa capacité de gestionnaire sera aussi suivie avec attention. Il souhaite être l’homme de la nécessité à fédérer les différentes sensibilités et régions du pays.
Car il croit aux institutions fortes pour cimenter les pays complexes, et la Suisse est de ceux-là. Imbriquer les intérêts, savoir la direction claire, c’est une leçon de l’histoire, ici ou en Europe, qu’il a retenue.
«On trouve de meilleures pensées sans penser, dit-il. L’écrivain Max Frisch racontait qu’il restait huit heures par jour à son bureau, pour le cas où quelque chose se produirait.»
C’est pourquoi on peut surprendre Roger de Weck flânant à vélo dans Berlin, ou courir aussi beaucoup, pour le plaisir du sport, et pour arrêter de penser, laissant l’âme ouverte à l’éclair de l’inattendu.
Avancer vite, croire à l’éblouissement des surprises: cela ressemble déjà presque à une méthode. La SSR attend son stratège.
Profil
ROGER DE WECK
Né le 17 octobre 1953 à Fribourg, il fait des études d’économie à Saint-Gall. Il dirige le Tages-Anzeiger entre 1992 et 1997, puis Die Zeit, à Hambourg, entre 1997 et 2000.
En 2004, il prend la présidence du conseil de fondation de l’Institut de hautes études internationales à Genève. Dès le 1er janvier 2011, il sera le directeur général de la SSR.
| Dossier 'Partis politiques' | | |
Tags: Roger de Weck, SSR,
|