Un désir de castagne

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 18.10.2012 à 02:50

Festival de sarcasmes après l’attribution du prix Nobel à l’Union européenne. «Nobel de l’idiotie», titrait un quotidien anglais. «Palme à une mourante», «récompense d’une faillite», les twitteurs s’en sont donné à cœur joie.

Que la politique économique de l’Union lui attire une pluie de critiques, cela se comprend. Que le rappel de son rôle dans la construction de la paix suscite tant de hargne est plus étonnant. Comme si, pour les eurosceptiques, le fondement même du projet était méprisable.

Que cherchent au fond ces pourfendeurs? Ils invoquent toutes sortes d’arguments rationnels. Mais la bile monte du ventre. Les excités du nationalisme expriment des humeurs profondes. Diverses, il est vrai. Les foules qui veulent faire de la Catalogne ou de l’Ecosse un Etatnation ne sont pas de la même trempe que les ultras réclamant une grande Hongrie. Les Suisses du ricanement antieuropéen n’ont pas le même univers mental que les souverainistes français. Mais tous glorifient leur pré carré et tournent le dos à l’idéal d’un continent réuni. L’écrivain autrichien Robert Menasse raconte que le jour où il commençait la rédaction d’un essai sur l’Europe *, il tomba sur le message d’un ami de Facebook: «L’UE est notre ruine!» Suivait une ribambelle de «J’aime» approbateurs. Lui vint alors l’idée de marquer en rouge tous les lieux liés aux batailles, toutes les frontières disputées un jour ou l’autre à travers l’histoire. La carte se trouva couverte de la couleur du sang.

Mais qui y songe encore? Même la guerre la plus récente qui fit cent mille morts en ex-Yougoslavie paraît déjà lointaine. La paix? Pour beaucoup, elle est devenue une notion abstraite, pire: ringarde. Parce qu’elle paraît évidente, banale. Ou, pour certains, parce qu’on lui trouve un goût de guimauve.

Le subconscient des peuples ne charrie pas que des bons sentiments. Et s’il cachait l’envie d’en découdre au nom de causes variées? Comme un désir de castagne. Affiché chez les plus excités, enfoui chez d’autres.

Les extrémistes de Hongrie, d’Allemagne, de Grande-Bretagne, de Hollande qui cherchent la bagarre, la matraque à la main, au nom de l’identité nationale face aux Roms, aux musulmans, aux étrangers envahisseurs, ne cachent pas leur jubilation qu’ils trouvent si virile. Dans des registres plus décents, les nationalistes qui lancent des flèches de circonstance contre les voisins, du Sud vers le Nord, du Nord vers le Sud, les régionalistes qui partent en guerre contre leur propre Etat, expriment des colères peut-être justifiées, mais ne trouvent-ils pas, eux aussi, une satisfaction secrète à retrouver des accents belliqueux?

Après tout, les Européens ont des traditions. En renouant avec les plus belles, on rencontre aussi les plus sombres. Valoriser ses racines dans le désarroi de la mondialisation, c’est compréhensible, mais à ce jeu-là, il n’en faut pas beaucoup pour dériver vers la détestation des autres. Pour se mettre à vibrer dans l’affirmation querelleuse de soi face à ceux que l’on rend coupables de nos maux.

Nous avons connu de si belles guerres, n’est-ce pas? Brassens, dans sa chanson, préférait celle de 14-18. Mais il y en eut tant d’autres aussi flamboyantes. Meurtrières et destructrices, d’accord, mais porteuses de tant de musiques, de tant de drapeaux, de tant de discours enflammés... C’était autrement enthousiasmant que la construction d’un «espace de paix» à partir de Bruxelles!

Foin d’ironie. Le fait est là: l’idéal de l’Union s’efface dans la perception commune. A peu près personne ne s’intéresse à son œuvre de paix, non pas celle d’hier, mais celle d’aujourd’hui. La guerre couve encore dans les Balkans: un ami du boutefeu criminel Milosevic est au pouvoir à Belgrade. Un hyper-nationaliste réconcilie discrètement la Hongrie avec son passé fasciste. Sans la politique de la carotte et du bâton pratiquée par les Européens, les abcès auraient tôt fait de dégénérer. Sans les rencontres, les échanges et les règles du jeu au sein de la «maison commune», qui sait comment pourraient tourner, demain, les voisinages entre Allemands, Français, Polonais et autres ennemis d’hier?

Croire la paix acquise pour l’éternité, prendre des airs blasés à son propos, moquer ceux qui travaillent à la préserver, c’est stupide et risqué.

* «Der europäische Landbote, die Wut der Bürger und der Friede Europas». Zsolnay Verlag.

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