L'Hebdo;
2000-10-26 CINéma Un doigt de crème dans le noir de l'âme
C'est à Lausanne que Claude Chabrol a tourné «Merci pour le chocolat». Délectable et vénéneux.
Antoine Duplan
Au coeur du cinéma de Claude Chabrol, il y a toujours eu le Mal. De «Que la bête meure» à «La Cérémonie», en passant par «Inspecteur Lavardin», «Les fantômes du chapelier» ou «Les innocents aux mains sales», cette problématique imprègne l'ensemble de l'oeuvre. Elle se retrouve naturellement dans «Merci pour le chocolat». Car ce film tourné le printemps dernier à Lausanne, dans l'ancienne maison de David Bowie, distille la quintessence de l'art chabrolien. Il ne se passe strictement rien dans cette «affabulation para-policière de style suspense». Et pourtant, ça grouille de pulsions indicibles, ça fourmille de perversités inavouables sous l'apparence de luxe et de calme.
Le Lausannois assiste médusé à la chabrolisation de sa ville. Vêtue des musiques dissonantes que compose Mathieu, le fils du réalisateur, la capitale vaudoise rejoint ces petites villes de province où le crime fleurit, où la bourgeoisie exhibe ses charmes discrets et que Chabrol filme avec délectation. Le lac pâle dans la lumière de mars, les murs ocre de Lavaux, les crépuscules douillets exhalent soudain un parfum d'amande amère.
Héritière des chocolats Müller, Mika (Isabelle Huppert qui tourne pour la sixième fois avec son réalisateur préféré) épouse en secondes noces le pianiste André Polonski (Jacques Dutronc, qui trouve d'emblée ses marques dans l'univers de Chabrol). Il a été marié à Lisbeth, dont il a un fils, Guillaume. Un soir, on sonne à la porte: c'est Jeanne qui, vingt ans plus tôt à la maternité, a failli être échangée avec Guillaume. Cette irruption trouble le virtuose: et si la jeune femme pianiste elle-même était sa fille?
Et puis? Et puis rien. Jeanne vient jouer du piano auprès d'André. Le rôti dominical est cuit à point. Guillaume glandouille. Les pianistes étudient la marche funèbre de Liszt. Un ou deux fantômes traversent le salon décoré dans les tons crème avec un goût exquis. Des certitudes trébuchent. D'anciens deuils, des insomnies tenaces tarabustent les protagonistes. Mika prépare son fameux chocolat chaud. Elle l'assaisonne au Rohypnol.
Une gentillesse étouffante
Selon Chabrol, il aurait demandé à Huppert: «"Ça t'amuserait de faire une perverse absolue?" Alors elle m'a répondu: "Oui, oui, oui!"» Les deux compères s'en donnent à coeur joie. «L'idée du film, c'est: de la perversité considérée comme le Mal absolu, explique le réalisateur. Il n'y a pas de meurtres ou de choses comme ça. La plupart des pervers travaillent dans le Bien. Mika travaille énormément dans le Bien. Le Bien associé à la perversité donne le Mal absolu. Il y a un rapport entre le Bien et le Mal, un rapport très étroit.» Mika fait donc le bien. Elle donne de l'argent à la lutte contre la souffrance. Elle est d'une gentillesse étouffante. Elle est dangereuse.
Avec des gourmandises de satrape, avec une férocité de bolchevique, avec l'intelligence d'un joueur d'échecs, Chabrol construit tranquillement son histoire. Démontrant un sens consommé de la mise en scène, il tisse sa toile «à petits points très serrés». Cruel, il montre ce dadais de Guillaume, complètement abruti par les somnifères, en train de ramasser des escargots tandis que Mika sourit, épanouie dans le soleil printanier, heureuse que la vie soit belle, lisse, indolore.
Mika offre à son beau-fils deux cassettes vidéo: «Le secret derrière la porte», de Fritz Lang, dans lequel une jeune épouse découvre que son mari est prisonnier d'une obsession, et «La nuit du carrefour», de Renoir, où Maigret enquête sur un meurtre. Deux films qui donnent les clés du malaise. Mika manipule son châle avec des grâces de grand-maman. Jeté sur l'accoudoir où elle abandonne sa tête lasse, le châle se met à ressembler à une toile d'araignée. Ou alors à l'auréole d'un saint...
«Merci pour le chocolat» ne se conclut pas vraiment. Il y a un coup de fil. On annonce à Polonski que son fils et sa fille putative ont été victimes d'un accident de voiture. En colère, il dit à Mika qu'ils sont indemnes. Et il s'en va marteler la marche funèbre. Gros plan sur Mika. Qui se pelotonne en position foetale. La caméra s'envole, découvre le salon. «La chose perverse, c'est qu'on ignore jusqu'à la fin si Polonski sait ou non à propos de Mika. C'est très ambigu. Mais c'est ça qui est bien», analyse Dutronc.
A la fin de «L'Enfer», cette dissection du sentiment de jalousie, le temps se dilate à l'infini tandis que la raison des personnages se délite. A la fin de «Merci pour le chocolat», le temps est à nouveau nié. Il retient son souffle. Mieux, il s'englue. Les personnages sont comme des insectes pris dans les fils de l'araignée ou collés au fond de la tasse, où le chocolat stagne. Cet inachèvement parfait le sentiment de malaise que suscite ce film beau comme une crise de somnambulisme.
«Merci pour le chocolat». De Claude Chabrol. Avec Isabelle Huppert, Jacques Dutronc, Anne Mouglalis. Suisse-France, 1 h 52.
Chabrol-Huppert
1978 «Violette Nozière».
1988 «Une affaire de femmes».
1991 «Madame Bovary».
1995 «La Cérémonie».
1997 «Rien ne va plus».
2000 «Merci pour le chocolat».
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