Face à la crise, «aucune banque centrale agissant isolément ne pourra produire un effet suffisant (...). A tous égards, le remède le plus efficace consisterait dans l’association des Banques centrales des Etats-Unis, de la France et de l’Angleterre qui ramèneraient un climat de confiance sur le marché international des prêts à long terme grâce à un audacieux plan commun.» Non, nous ne sommes pas en 2008, au cœur de la tempête financière, mais bien en 1930. Et l’auteur de ces recommandations, John Maynard Keynes, tente déjà de trouver une solution urgente à la grande crise. Celle qui dans les trois principaux pays industrialisés précités, a mis au chômage 12 millions de personnes, seulement pour le secteur industriel. Près de huitante ans plus tard, pour juguler une autre crise majeure du capitalisme, les banques centrales de la planète vont se concerter pour injecter des centaines de milliards de dollars dans un système bancaire en état de thrombose. Le pire serait évité. Mais pour combien de temps? John Maynard Keynes, l’un des plus célèbres noms de la pensée économique contemporaine dont se réclament aujourd’hui maints économistes comme Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie en 2001, n’a jamais été autant d’actualité. Il a notamment démythifié la croyance dans l’efficacité de la main invisible et l’autorégulation des marchés. Selon cette théorie revisitée par Léon Walras et Vilfredo Pareto - anciens professeurs à l’Université de Lausanne - si chaque consommateur peut choisir librement ses achats et chaque producteur les produits qu’il vendra et la manière de les produire, le marché ne peut qu’évoluer vers une situation mutuellement bénéfique pour tous les agents. La réalité historique n’a fait que démentir cette croyance pourtant chère à certains néolibéraux allergiques à toute intervention minimale de l’Etat.
Raser le sud de Londres. Dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Keynes estime «qu’une assez large socialisation de l’investissement s’avérera le seul moyen d’assurer approximativement le plein emploi, ce qui ne veut pas dire qu’il faille exclure tous les genres d’arrangements et de compromis permettant à l’Etat de coopérer avec l’initiative privée». Si l’économiste n’est nullement favorable à une collectivisation des moyens de production, il considère l’intervention publique comme nécessaire pour stimuler la demande. Il n’est pas avare de propositions pour donner du tonus au malade «qui n’a pas besoin de repos et à qui il faut de l’exercice». En 1931, il suggère par exemple de raser tout le sud de Londres, de Westminster à Greenwich, pour «en tirer un bon parti en logeant sur cette zone commode, à proximité de son travail, une population beaucoup plus nombreuse qu’aujourd’hui dans des immeubles bien meilleurs et pourvus de tout le confort moderne».
Plans de relance. Vive l’activité, les dépenses et le lancement de grandes entreprises! Nos chers plans de relance ne sont-ils pas faits du même bois? Qu’il s’agisse de la rénovation des bâtiments anciens à rendre plus écologiques ou de la multiplication des énergies renouvelables, de nouveaux emplois sont nécessaires pour mener à bien des travaux de grande ampleur. Le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources naturelles n’étaient évidemment pas au centre des débats du vivant de Keynes. En revanche, les monstrueuses charrettes de licenciements dévalant sur les pentes de la crise économique de l’entredeux-guerres ébranlaient les esprits les plus éclairés en quête d’un nouveau modèle. Ainsi, l’économiste britannique se lance dans certaines suggestions au demeurant assez floues. Il plaide notamment en faveur de «collectivités autonomes» à l’intérieur de l’Etat. Ces «personnes morales écarteraient de leurs délibérations tout mobile d’intérêt personnel». Autonomes pour les affaires courantes, elles resteraient cependant «soumises en dernière instance à la souveraineté de la démocratie exprimée par le Parlement».
Haro sur les épargnants. A l’instar de nos distingués économistes d’aujourd’hui, Keynes semble plus à l’aise pour critiquer le capitalisme que pour proposer des solutions de remplacement. Le capitalisme, estime-t-il, «est probablement capable d’être rendu plus efficace dans la poursuite d’objectifs économiques que tout autre système actuellement en vue, mais il est en soi extrêmement condamnable à bien des égards». Et Keynes de tirer à boulets rouges sur les épargnants: «Toutes les fois que vous économisez cinq shillings, vous privez un homme de travail pendant une journée (...). Par contre, toutes les fois que vous achetez des marchandises, vous contribuez à multiplier les emplois offerts aux travailleurs, avec cette réserve que les marchandises achetées doivent être britanniques et fabriquées ici si vous tenez à une amélioration de la situation de l’emploi dans ce pays.» Il n’y a décidément rien de nouveau sous le soleil du protectionnisme! Keynes explique la crise de 1929 par un désir morbide d’accumulation de valeur, qui s’exprimait dans la demande d’actions et la hausse des valeurs boursières. L’un de ses disciples, l’économiste Bernard Maris, précise: «L’impossibilité de surmonter la crise fut liée à la peur de la dépense, au refus de désépargner qui suivit le krach: les banques, qui avaient favorisé la folie boursière, favorisèrent ensuite la folie de l’épargne.» Keynes suggère dès lors d’«euthanasier» les rentiers, ces parasites obnubilés par une vaine accumulation de richesses. En 2008, ce sont les banques elles-mêmes qui, ne se faisant plus confiance, ont paralysé les flux monétaires jusqu’à obliger les banques centrales à injecter des liquidités en quantités faramineuses - 4000 milliards de dollars selon le FMI - pour éviter un collapsus financier planétaire.
Vision freudienne. L’argent est au cœur de l’analyse freudienne de Keynes qui, faut-il le rappeler, a bâti une partie de sa fortune en bourse: «L’amour de l’argent comme objet de possession, qu’il faut distinguer de l’amour de l’argent comme moyen de se procurer les plaisirs et les réalités de la vie, sera reconnu pour ce qu’il est: un état morbide plutôt répugnant, l’une de ces inclinations à demi criminelles et à demi pathologiques dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales.» Dans un célèbre article sur la fin du laisser-faire écrit en 1926, l’économiste inspiré par Freud écrit que «les combats les plus violents et les plus profondes dissensions de l’opinion tourneront probablement dans les prochaines années non point autour de questions techniques qui appellent de part et d’autre des arguments surtout économiques, mais autour de questions que, faute de meilleurs mots, nous pouvons appeler psychologiques ou même morales». Prophétique.
PROFIL
John Maynard Keynes. Il naît le 5 juin 1883 à Cambridge, en Angleterre, dans une famille d’universitaires. Diplômé en mathématiques à Cambridge, il publie son premier livre d’économie en 1913. Après une expérience au Trésor, il se tourne vers le journalisme et la finance. Conseille de nombreux politiques, participe aux accords de Bretton Woods. Il meurt le 21 avril 1946.
À LIRE «Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie», John Maynard Keynes, Payot, 2005. «Sur la monnaie et l’économie», John Maynard Keynes, Payot, 2009. «Antimanuel de l’économie», Bernard Maris, Editions Bréal, 2006.
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