L'Hebdo;
2006-03-02 Un enfer pour les commerces?
140
commerces disparus au centre-ville en quinze ans, soit 16% de moins.
1221
emplois perdus dans le commerce de détail, soit une chute de 19%.
1000
places de parc manquent encore, rien qu'au nord de la ville.
Déclin Entre 1985 et 2001, la ville de Lausanne a perdu 19,8% de ses commerces (ici ceux de la rue de Bourg), alors que la périphérie a augmenté son offre commerciale de 13,8%.
Lausanne
A dix jours des communales vaudoises, les commerçants accusent la Ville de tout mettre en oeuvre pour tuer le négoce au centre-ville. Les conseillers municipaux, eux, annoncent un nouvel âge d'or. Etat des lieux, par Blaise Hofmann.
En haut de la rue de Bourg, Vuitton rassure, Hermès a doublé sa surface et le sourire des vendeuses présage de beaux jours. Et pourtant. De pavé en pavé, la réalité fait déchanter. McDonald's, dans les locaux d'une regrettée boutique de meubles danois. Sous l'enseigne Franz Karl Weber, mal effacée, l'annonce d'un souk de liquidation «meubles et tapis à prix cassés». Un peu plus loin, «à louer surface commerciale», «liquidation totale du stock», «locaux à louer». Les dix-huit points GaultMillau de la Grappe d'Or sont toujours rivés au mur, mais la porte reste close. Les deux librairies, les deux pharmacies ont fermé boutique et deux agences immobilières ont désormais pignon sur rue. Place Saint-François, pas mieux. Le réputé traiteur Manuel a déserté et un bradeur allemand a repris les locaux du fameux bijoutier Meyer. Un peu dépité, le visiteur n'a plus qu'à s'asseoir au Starbucks Coffee ou au fast-food chinois Le Dynasty...
A qui la faute? Des loyers exagérés, une offre de luxe sans demande, de nouvelles habitudes de consommation, le syndrome easyJet? Poussez la porte d'une boutique, au hasard, vous obtiendrez la même ritournelle: «A Lausanne, le bien-être passe avant le commerce. La Ville néglige l'accueil des clients, la mobilité des pendulaires et ne fait rien pour les touristes!» Un avertissement pour les candidats aux communales du 12 mars prochain.
Une étude de la Haute Ecole de gestion (HEG) commandée en 2004 par le Développement économique du commerce lausannois et des intérêts communs (Declic) montre qu'entre 1985 et 2001, la ville de Lausanne a perdu 19,8% de ses commerces, alors que la périphérie a augmenté son offre de 13,8%. Durant cette même période, le négoce de détail lausannois a perdu 19,3% d'emplois, alors que la périphérie en a gagné 19%. En 1985, le centre-ville abritait 908 commerces employant 6357 personnes; en 2001, il n'y en avait plus que 768, pour 5136 postes.
Pour contenir l'hémorragie, trois requêtes reviennent en boucle dans la bouche des commerçants: la création de parkings, la flexibilité des heures d'ouverture et l'accès facilité des voitures au centre-ville.
Projet confidentiel «Si le M2 adoucira la demande, il manquera encore 1000 places de parc dans le centre nord, entre Mon-Repos et la Riponne. Ces dix dernières années, on en a davantage supprimé qu'on en a créé», regrette Olivier Français, municipal radical. Et ce ne sont pas les 176 places du parking flambant neuf du Rôtillon qui changeront la donne, ni celui du Flon, qui n'a fait que troquer des places de surface contre d'autres, souterraines. Pour Kurt Oesh, président de la Société industrielle et commerciale (SIC), il y a urgence, puisque, selon lui, «20 à 30% des voitures qui circulent en ville cherchent à se parquer». Aux grands maux les grands remèdes. Olivier Français propose 300 places souterraines à la place du Château ou, un peu plus au nord-est - un projet encore confidentiel! - sur une zone nouvellement classée «verte»...
Pour toute réponse, le syndic Daniel Brélaz évoque les oppositions systématiques du canton et de la Confédération. Implacable, la logique du syndic: «Si on crée de nouveaux parkings, on jette 600 millions par la fenêtre, puisque le M2 n'aura plus sa raison d'être...»
Deuxième chapitre, l'accès automobile au centre. Les commerces accusent une politique délibérée de la Ville pour repousser le trafic vers l'extérieur par la prolifération des feux rouges et l'entrave volontaire du trafic urbain. Loin de nier les faits, une majorité de la Municipalité revendique cette politique et propose d'instaurer des péages urbains.
«L'otage des syndicalistes» Dernier point de discorde, les heures d'ouverture. Bâle ouvre tous les soirs jusqu'à 20 heures et Berne jouit d'un soir hebdomadaire de nocturne, tout comme Crissier, Renens, Ecublens ou Pully, adaptant ainsi le commerce aux nouvelles habitudes de consommation.
A Lausanne, cernée, les 20 000 signatures récoltées en l'an 2000 pour fixer une fermeture hebdomadaire à 21 heures n'ont rien donné. Daniel Manuel, membre de l'Association des commerçants lausannois (ACL), reproche au syndic d'être «l'otage des syndicalistes». Seul un accord signé en novembre 2004, qui entrera en vigueur à la mi-2006, autorisera trois nocturnes à Noël et repoussera la fermeture du samedi à 18 heures. Un très modeste pas vers la flexibilité. «Les nocturnes correspondent plus à une facilité qu'à un besoin», répond simplement Daniel Brélaz.
L'euphorie des affiches électorales cache une réalité moins souriante. Et l'actualité événementielle ne corrige pas le tableau. Les Rolling Stones ont ainsi boudé la Pontaise, puisque Lausanne, contrairement à toutes les autres grandes villes suisses, se cramponne à ses 14% de taxe ponctionnée sur le divertissement. Pis, ladite taxe est bloquée jusqu'en 2009. Autre horizon, même résultat. Le siège du Comité international olympique (CIO) n'accueillera pas, comme prévu, la conférence SportAccord, qui migrera à Séoul en avril prochain. Lausanne n'offre-t-elle plus les commodités hôtelières, les facilités de transport requises pour recevoir de tels rendez-vous internationaux, ou ne s'en donne-t-elle simplement pas les moyens?
Dix ans de retard Le constat est inquiétant et induit une multitude de questions. Lausanne et ses 120 000 habitants peuvent-ils encore jouer dans la cour des grands? Le déclin du centre historique signifie-t-il le déclin de la ville, puis de son agglomération? Les travaux qui perturbent le centre ne sont-ils pas annonciateurs d'une renaissance?
On constate certes en Suisse, et dans l'Europe entière, une régression des centres au profit des quartiers périphériques. Dans l'agglomération lausannoise, les communes de l'Ouest offrent depuis une vingtaine d'années un large éventail de grandes surfaces. La périphérie occidentale, mieux desservie, profite de terrains meilleur marché. Quand aux communes de l'Est, elles gagnent d'année en année une plus grande autonomie commerciale. Même les boutiques de luxe y migrent.
Seulement voilà, un développement urbain durable repose sur la densification, la réunion géographique des acteurs économiques (regroupement de la main-d'oeuvre et des services), sociaux (convivialité, proximité) et environnementaux (moins de déplacements). Les nouveaux modèles d'urbanisme, à l'exemple des villes nord-américaines en mal de culture européenne, prônent une redensification des centres. Par les chantiers du métro, la proximité de Tridel et l'annonce récente de 3000 nouveaux logements au centre-ville d'ici à 2010, les Lausannois mettent le pied à l'étrier. Mais tardivement.
«Les commerçants ont perdu dix ans à croire que la responsabilité n'incombait qu'aux politiques, pour des questions de parking et d'accès automobile, pendant que ces derniers négligeaient leurs négoces, les croyant autonomes», relève Christian Masserey. Le secrétaire général de Declic explique que Lausanne est confrontée à une problématique urbaine plus générale, liée à l'évolution démographique, aux nouveaux modes de consommation et de transport. «Il y a dix ans, un habitant de Renens allait chez Payot, à Lausanne, pour acheter un livre, maintenant il se rabat sur les grandes surfaces périphériques ou le commerce via l'internet. Plus aucun magasin d'objets lourds n'existe au centre. C'est une logique naturelle. Il faut faire avec, s'adapter.» Lausanne ne peut plus compter uniquement sur l'offre et la demande. Pour survivre, le centre doit valoriser ce qui le distingue de la périphérie, l'animation urbaine.
City management Afin de rendre le centre-ville plus attractif, commerçants et autorités lausannoises lanceront dès janvier 2007 un projet de «city management». Un guichet unique sera ouvert pour coordonner les activités des 1352 magasins et boutiques de Lausanne, en étroite collaboration avec la Municipalité. Illustration de ce partenariat, la Ville a soutenu à raison de 80 000 francs les nocturnes de Noël 2005. Les efforts consentis sont encore maigres, mais le mouvement est amorcé.
Du mouvement également, dans la géographie économique de Lausanne. Si l'on constate un déclin flagrant de la rue de Bourg, on note aussi un déplacement à l'ouest de l'hypercentre commercial, en direction du Flon et de Chauderon, deux quartiers mieux desservis en transports et riches en places de parc. Les places de l'Europe et Chauderon succéderont bientôt à celle de Saint-François. Pour accompagner cette mutation et assurer le lien entre l'ancien et le nouveau Lausanne, plusieurs projets sont en cours de réalisation: le quartier du Rôtillon, qui offrira à la rue de Bourg une alternative artisanale, l'ascenseur du M2 au pont Bessières, qui fera le lien entre la rue Centrale et la rue de Bourg, les 4000 m2 de surface commerciale tendance luxe construite dans les anciens locaux d'UBS à Saint-François...
Lausanne bouge, enfin. Patience. La renaissance est annoncée pour 2008, l'an 1 de l'ère métro.
C'est une constante en période électorale de noircir la situation pour récupérer les insatisfaits. Les failles existent. La rue de Bourg en est une béante. Les autorités lausannoises ont clairement laissé faire, bien assises sur leurs acquis. Capitale olympique, ville de sciences, grâce à la renommée de l'EPFL et du CHUV, ville de culture, grâce au rayonnement international du Théâtre de Vidy et du Béjart Ballet, Lausanne nourrit ses habitants comme une agglomération de 500000 habitants. Cela a un prix.
Si la Ville veut maintenir le cap, elle doit s'en donner les moyens. Depuis peu, la Municipalité prend en compte les revendications des commerçants. Si les socialistes dénoncent les trop nombreux compromis du syndic vert, Daniel Brélaz, l'alliance centre-droit salue ce glissement, à l'image du radical Gilles Meystre, pourtant peu enclin aux compliments envers le syndic: «L'économie est mieux entendue aujourd'hui que sous la syndicature des socialistes Jean-Jacques Schilt et Yvette Yaggi.»
A Lausanne, le contour des couleurs s'estompe. Radicaux, libéraux et PDC ont gagné en souplesse, ne défendant plus la toute-puissance du règne automobile et tenant de plus en plus un discours écologiste. Les socialistes, quant à eux, agacés par la tendance des Verts à récupérer le travail des autres, craignent que leur allié, l'écologiste Jean-Yves Pidoux, ne récupère le siège libéré par Jean-Jacques Schilt.
Nouvelles alliances? Les grands travaux urbains du chef-lieu vaudois dévoilent une politique en chantier. A gauche comme à droite, le projet du M2 est porté bien haut, au point de transcender les couleurs. L'entente centre droit et l'alliance rose-verte sont d'accord sur la nécessité de redynamiser le centre-ville. Un rapprochement largement suffisant pour conforter Daniel Brélaz à son poste le 12 mars prochain.
Le suspense réside davantage dans l'orientation future de la Municipalité. La bannière verte qui flottera sur l'Hôtel de Ville n'est pas à l'abri d'un coup de vent... L'aube de nouvelles alliances entre les «Verts caviar» et la «droite écolo»? |
«En dix ans, on a davantage supprimé de places de parc qu'on en a créé.»
Olivier Français, municipal radical
Travaux A deux pas de la rue de Bourg, le nouveau quartier du Rôtillon n'offre que 176 places de parc, mais fera le lien entre le vieux et le nouveau Lausanne.
«Créer des parkings, c'est jeter 600 millions par la fenêtre. Le M2 n'aura plus raison d'être.»
Daniel Brélaz, syndic vert
Renouveau La vallée du Flon accueille aujourd'hui le nouvel hypercentre de Lausanne. L'administration de Beau-Séjour y installera ses locaux dans le courant de 2006.
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