GOUVERNER
Un entrepreneur fait-il un bon conseiller fédéral?

Par Catherine Bellini - Mis en ligne le 13.09.2012 à 11:09

Ces derniers vingt ans, poussés par les milieux économiques, trois patrons ont été élus au gouvernement. Bilan deux ans après l’arrivée de Johann Schneider-Ammann.

Johann Schneider-Ammann, c’est un peu Candide au pays des vipères. Celles-ci l’appellent Johann la gaffe ou Schneider la panne. Ça fait mal et c’est méchant. Il ne s’attendait pas à cela, le patron élu voici deux ans au Conseil fédéral. Lui qui s’était «mis à la disposition de mon pays», lui le valeureux ingénieur qui avait repris l’entreprise de beaupapa pour en faire une boîte globale, lui le bon patron qui n’avait pas licencié quand la crise secouait les marchés financiers. Lui, enfin, qui jouissait d’une bonne réputation de droite à gauche de l’échiquier politique, faisant la fierté d’un Parti libéral-radical (PLR) toujours très friand de montrer qu’il compte en son sein des entrepreneurs, des vrais, qui créent de l’emploi et pas seulement des managers qui s’en mettent plein les poches. Aujourd’hui ses amis politiques, ses adversaires, ses collaborateurs, ses cadres, tous tombent d’accord: il a sous-estimé la difficulté de la fonction. Nombreux sont ceux qui ajoutent: il s’est surestimé. Personne n’avait imaginé à quel point l’homme de Langenthal, qui en connaissait un sacré rayon sur l’industrie, l’exportation et les relations de travail, entrait en parfait novice dans le monde cruel de la politique.

POURQUOI LES QUALITéS D'UN PATRON NE FONT PAS ENCORE UN BON CONSEILLER FEDERAL

«La politique est la plus exigeante des maîtresses», nous confiait l’autre jour un grand politicien romand. La plus impitoyable aussi quand on parvient au sommet de l’Etat: le Conseil fédéral, ce collège de sept membres égaux, où personne ne dit ce qui lui plaît, où chacun intrigue un peu, beaucoup ou passionnément et se livre à un exercice d’équilibriste sur la corde sensible des intérêts politiques, économiques, régionaux, linguis tiques, culturels. Alors quand on a pour habitude d’être le patron, de décider d’une stratégie et d’attendre des autres qu’ils l’exécutent, l’habit de conseiller fédéral paraît à la fois trop serré question liberté et salaire, mais aussi trop vaste quant à l’immense diversité des questions à trancher.

D’autant que «les entrepreneurs ont l’habitude de donner des ordres. Or, en politique, personne n’obéit», sourit Fulvio Pelli, l’ex-président du Parti radical. Pas surprenant, dès lors, qu’ils ont été peu, très peu nombreux à franchir le seuil du Conseil fédéral depuis 1848 (voir encadré). Le gouvernement suisse a essentiellement compté des avocats liés au monde économique via des chambres de commerce, des organisations patronales ou des conseils d’administration. Les chefs d’entreprise, quand ils se mêlent de politique, restent généralement au Parlement.

Et pour cause: tous les hauts fonctionnaires et conseillers de ministre approchés pour notre enquête insistent sur la difficulté du passage de patron à conseiller fédéral, deux fonctions, deux métiers terriblement différents. Le changement de rythme, d’abord, donne le vertige. En une même journée, on passe du largo le plus lent qui conduit d’une décision politique à sa mise en œuvre, au prestissimo dicté par la presse ou le surgissement d’une crise. Il s’agit de jouer avec le temps en virtuose. De profiter de celui qui reste entre une séance du Parlement et celle d’une commission. De tester certaines idées durant une procédure de consultation. D’attendre simplement ou de saisir une occasion qui s’offre spontanément.

 

UN POLITICIEN DOIT AVOIR DU FLAIR, ET PAS SEULEMENT POUR LES AFFAIRES.

 

Comme le note le conseiller national zurichois Ruedi Noser (PLR), un entrepreneur lui aussi: «Un bon conseiller fédéral est rusé, il doit savoir d’où vient le vent. Il doit aussi savoir faire du vent.» Oui, un politicien doit avoir du flair, et pas seulement pour les affaires. Il hume l’air du temps, jauge les rapports de force, c’est la mécanique du pouvoir. Une Doris Leuthard, une Eveline Widmer-Schlumpf comme une Angela Merkel ont montré qu’elles avaient cet instinct, le jour où elles ont changé d’avis et décidé de sortir du nucléaire.

Le travail sur la durée diffère également. Si l’entrepreneur investit sur une période de dix à quinze ans, le conseiller fédéral pense aussi bien à l’approvisionnement en énergie jusqu’en 2050 qu’à la loi qui s’appliquera l’an prochain. Et puis, il vit dans l’incertitude. Tout peut toujours changer. Référendums, scandales, catastrophes naturelles, accidents. Il faudra improviser.

Autre changement de taille: la perte de liberté. Hans Grunder, ex-président du Parti bourgeois démocratique (PBD) et patron lui-même, soupire rien que d’y penser: «Jamais de la vie je ne voudrais changer pour le Conseil fédéral. La marge de manœuvre y est extrêmement restreinte. Quand les fonctionnaires ne conviennent pas, il est très difficile de les remplacer. Même le choix d’un haut fonctionnaire est limité.»

PARCE QUE C'EST UN AUTRE METIER: CONVAINCRE PLUTOT QU'ORDONNER

L’enfer, c’est les autres. Des autres particulièrement nombreux: les fonctionnaires, les 246 parlementaires, les journalistes, les citoyens. Tous ou presque vous demandent des comptes. Il s’agit de convaincre à longueur de journée. Les journalistes par exemple: l’entrepreneur a l’habitude de les informer quand bon lui semble. Quand il décide de présenter les résultats de son entreprise, il prépare la conférence de presse des semaines à l’avance. Les fonctionnaires? «Les résistances sont énormes face aux décisions de la hiérarchie. Un conseiller fédéral a tout intérêt à convaincre ses chefs d’office pour qu’ils tirent à la même corde que lui», relève Christian Levrat, le président du Parti socialiste.

Avec les autres chefs de département, pour passer un projet, il faut nouer des alliances, céder parfois. Celui qui pense qu’il pourra se comporter en patron au Conseil fédéral se leurre magistralement. Ce ne serait qu’arrogance. Ou naïveté. Enfin, exercer son influence au sein du Parlement nécessite un long jeu de stratégie qui demande du savoir-faire. Chercher des alliés, bâtir des compromis. Cela se fait avec les parlementaires, mais aussi en amont, avec les organisations professionnelles, les syndicats, les cantons, les lobbys. «Une recherche d’équilibre complexe, une négociation permanente», résume Christian Levrat. Et puis il y a la population, surtout dans une démocratie directe. Qu’il s’agit de convaincre avant une votation populaire. Et face à laquelle on défend parfois un avis qui n’est pas le sien, collégialité oblige.

UN METIER QUI S'APPREND

En soi, les patrons ne sont pas forcément les malvenus au Conseil fédéral. Fulvio Pelli, l’ex-président du PLR, y voit bien sûr des atouts: «Le collège profite si les compétences y sont les plus larges possible. Il faut au moins un entrepreneur, comme il faut au moins un juriste.» Pierre-Yves Maillard, président du Conseil d’Etat vaudois, se montre plutôt favorable à un Conseil fédéral qui reflète la diversité de la société: «C’est bien que le monde politique soit irrigué par des parcours dans la vie réelle. Et c’est un avantage de s’être coltiné des responsabilités.»

Cela dit, nos interlocuteurs se montrent catégoriques: diriger une entreprise ne suffit pas comme expérience pour le Conseil fédéral. Il faut apprendre. Si possible dans un exécutif, communal ou cantonal. A la tête d’un parti, d’un groupe parlementaire. Comme l’affirme l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin: «La politique, c’est un métier. Il faut faire ses gammes, apprendre à tenir compte de toute une série d’intérêts et d’objectifs.»

POURQUOI CET ENGOUEMENT POUR LES PATRONS

Malgré ces écueils, le Parlement a élu trois patrons au Conseil fédéral au cours de ces derniers vingt ans: le radical lucernois Kaspar Villiger en 1989, Christoph Blocher, le patron d’Ems-Chemie et chef de l’UDC, en 2003 et enfin, il y a deux ans, Johann Schneider-Ammann, alors président du conseil d’administration du groupe métallurgique Ammann. Et si l’UDC thurgovien Peter Spuhler voulait, il pourrait: le patron parti de rien, qui fabrique des trains et vend dans le monde entier, reste la coqueluche du Parlement, de gauche à droite. Mais pourquoi cet engouement persistant?

La mode des chefs d’entreprise a coïncidé avec la chute du mur de Berlin et l’affaire Elisabeth Kopp. 1989, année politique, marque la fin du bloc communiste. En Suisse, la démission forcée de la première femme du Conseil fédéral pousse le Parti radical à proposer un candidat suffisamment éloigné de la Bahnhofstrasse. Kaspar Villiger s’impose, un brave patron qui fabrique des cigares et des vélos. Et qui plus est, mouille sa chemise en politique: dix ans au Grand Conseil lucernois, sept ans sous la Coupole fédérale comme conseiller national puis conseiller aux Etats.

Paradoxalement, c’est un certain mépris pour la politique qui fait grimper la cote des patrons. Au début des années 90, le néolibéralisme enflamme les esprits, sa bible suisse – le livre blanc de l’économie, présenté par David de Pury, l’ancien diplomate devenu cadre chez ABB – veut réduire l’influence de l’Etat. «L’idée perce alors que les milieux économiques, et en particulier les chefs d’entreprise, doivent se réinvestir dans la politique», note le politologue de l’Université de Lausanne André Mach.

«Moins d’Etat, plus de liberté», l’UDC reprend le slogan propagé par les radicaux dans les années 80. Plus néolibérale encore, l’UDC grimpe aussi, élections après élections. L’artisan de cette ascension, Christoph Blocher, considère les administrations publiques comme des ateliers protégés et ne se gêne pas pour le dire. On parle de new public management, les citoyens se transforment en «clients». Et dans les cafés cossus du Limmatquai, on raille ce conseiller fédéral à la fibre sociale, Jean-Pascal Delamuraz, ce fils de garagiste qui ne comprendrait rien à l’économie. La politique ferait bien de s’inspirer de l’économie, son efficacité, son rythme trépidant. Les nouveaux dieux du stade suisse s’appellent Martin Ebner, Werner K. Rey, Marcel Ospel, Lukas Mühlemann et autres Philippe Bruggisser. Ils accumulent salaire vertigineux, bonus, fortune et font la couverture des magazines.

L’affaire Swissair, en 2001, refroidit certes un peu cette longue montée de sève néolibérale. Parce que cet Etat dédaigné vole au secours de la compagnie aérienne. Vexant. Mais le grounding vite écarté, les affaires reprennent. Et les milieux économiques connaissent l’extase quand le Parlement, obéissant, élit non seulement l’industriel Christoph Blocher au Conseil fédéral, mais aussi Hans-Rudolf Merz, qui fut consultant d’un autre industriel: Stephan Schmidheiny.

Un changement de ton s’opère après la débandade de Christoph Blocher, les mésaventures lybiennes de Hans-Rudolf Merz et un nouveau sauvetage par l’Etat: celui d’UBS. Plus personne n’ose cracher sur la politique. Pourtant, il y a deux ans, Gerold Bührer et Economiesuisse poussent à nouveau un patron dans l’arène: Johann Schneider-Ammann. Le PLR veut montrer qu’il n’a pas que des politiciens professionnels comme Didier Burkhalter, qu’il est le parti de l’économie, quand bien même l’UDC compte davantage de patrons au Parlement et dirige l’Union suisse des arts et métiers (Usem).

POURQUOI LES PATRONS ONT DEçU

Une fois arrivés au Conseil fédéral, pourtant, les patrons ne font pas de miracles. Celui qui s’en est le mieux sorti, Kaspar Villiger, a su réformer l’armée, l’ouvrant aux missions de paix notamment. Il a convaincu les Suisses d’acheter 34 avions de combat FA-18, avant de les persuader, passé au Département des finances, des bienfaits d’un frein à l’endettement. En revanche, le Lucernois a sous-estimé les problèmes que posait l’évasion fiscale vers la Suisse. «C’est lui, et l’UDC, qui ont fait du secret bancaire un pilier sacro-saint du pays, une idéologie, se souvient un influent parlementaire radical de l’époque. Hans-Rudolf Merz a poursuivi dans cette voie. C’était les ordres.» Le bilan de Kaspar Villiger reste terni par sa carrière post-fédérale. Après sa démission et quelques prestigieux mandats aux conseils d’administration de Nestlé, de Swiss Re et de la NZZ, il fait son come-back en prenant la présidence du conseil d’administration d’une UBS meurtrie. Il surprend, puis déçoit. L’ancien conseiller fédéral qu’on attendait comme une autorité morale a surtout défendu les intérêts de la banque.

Autrement charismatique, le tribun de l’UDC, Christoph Blocher, est peut-être le plus entrepreneur. Il a acheté Ems-Chemie, alors que Kaspar Villiger, un physicien, a dû reprendre la maison familiale à la mort de son père et que Johann Schneider-Ammann a épousé la fille du patron. Le plus autoritaire aussi. Ses troupes doivent obéir. Chez Ems-Chemie comme au parti. La démocratie selon Blocher, c’est une histoire entre le peuple et lui. Au Conseil fédéral, il insiste longuement sur chaque dossier, même quand il n’a aucun espoir d’obtenir une majorité. Au sein de son département, il applique le «Blocher-Prinzip» (il en a d’ailleurs fait un petit livre): les subalternes n’ont pas à poser de questions, ils doivent formuler des propositions. Surtout, il durcit la loi sur l’asile, économise, réduit les effectifs. Aujourd’hui à la tête du Département de justice et police, Simonetta Sommaruga engage à tour de bras les fonctionnaires qui manquent dans un Office fédéral de l’asile dépassé par l’afflux de réfugiés.

Méprisant l’Etat et ses institutions, Christoph Blocher continue de jouer les chefs de parti, s’affiche dans tout le pays lors de la campagne en vue des élections fédérales. Le Parlement ne veut pas d’un tel patron et le renverse en décembre 2007.

POURQUOI SCHNEIDER-AMMANN S'AVERE ETRE UN LABORIEUX APPRENTI

Le moins politicien de ces entrepreneurs devenus conseillers fédéraux, l’actuel ministre de l’Economie Johann Schneider-Ammann, était aussi le moins préparé à la tâche.

Très pris par son entreprise, l’homme s’était montré peu assidu sous la Coupole. Directement parachuté au Conseil national, il n’a jamais fait de politique dans un exécutif ou un Parlement cantonal. Certains, comme Renzo Ambrosetti, le coprésident du syndicat Unia, l’avaient prévenu: «Je lui ai dit qu’il aurait de la peine, que ce serait complètement différent de ce qu’il connaissait comme patron d’entreprise.»

Mais les organisations patronales et son parti l’encouragent, et même une partie de la gauche qui a des sympathies pour le brave patron et ne veut pas d’une Karin Keller-Sutter, jugée trop à droite ou trop brillante. Johann Schneider-Ammann se laisse faire. Volontiers. Voit-il le Conseil fédéral comme le couronnement de sa carrière avant la retraite, un véritable service à son pays? Succombe-t-il, comme tant d’autres, au péché d’orgueil? Parce que faire mieux que beau-papa Ulrich Ammann, non seulement entrepreneur mais aussi conseiller national de 1976 à 1987, c’est tentant.

Ses débuts sont pathétiques. A chaque intervention télévisée, les spectateurs souffrent avec lui: arrivera-t-il au bout de sa phrase? La langue, murmure-t-on autour de lui, n’est pas la force de Schneider-Ammann l’ingénieur, l’industriel. Alors il dit des choses dont on ne sait pas s’il a vraiment voulu les dire. Du genre que les consommateurs suisses n’ont qu’à aller faire leurs emplettes à l’étranger quand les prix sont trop chers ici. Une autre fois, il annonce des «bilatérales III» avant de se rétracter, sifflé par ses collègues du Conseil fédéral. Il propose des mesures pour soutenir directement les entreprises d’exportation, avant d’être sifflé à nouveau, par Economiesuisse cette fois-ci, dont il est pourtant proche.

Durant ses conférences de presse, le nouveau ministre de l’Economie a longtemps peiné. La plus noire fut la présentation de la politique agricole 2014-2017 l’an dernier: il confond les millions et les milliards, ne cesse de donner la parole à l’ex-directeur de l’Office fédéral de l’agriculture, Manfred Bötsch. Même topo en commission: la parole aux fonctionnaires. Et pas seulement pour les détails. Il ne sent pas les lignes de confrontation. Demande à ses cadres qui défend quelles positions au Parlement. Fulvio Pelli relativise ces laborieux débuts: «Il n’a eu qu’un an jusqu’à sa réélection. Tous voulaient qu’il tombe. Psychologiquement, c’était difficile, surtout dans un parti qui perd.» Sous pression, le Bernois admet qu’il doit encore progresser, s’engager davantage. Six semaines avant sa réélection, il se sépare de son chef de presse, ce qui est perçu comme un acte de panique. Il engage Ruedi Christen, qu’il connaît de Swissmem, l’organisation faîtière des entreprises métallurgiques qu’il présidait. Il se sent rassuré. D’autant plus que l’UDC ne progresse pas, perd au Conseil des Etats et propose des candidats impossibles pour le Conseil fédéral. Le seul danger pourrait venir d’une candidature de Peter Spuhler. Mais celui-ci décline. Ouf.

 

«JE LUI AI DIT QU’IL AURAIT DE LA PEINE.»
Renzo Ambrozetti, coprésident du syndicat Unia

 

Depuis sa réélection, ça va mieux. Il apprend lentement. Convoque un sommet du franc, fait taire ceux qui remettent en question l’arrimage à l’euro: critiquer le taux plancher, c’est «déstabiliser le pays».

Dans le dossier épineux de l’agriculture, il commence même à finauder: pour contrer Christophe Darbellay et sa motion qui veut que la Suisse suspende l’accord de libre-échange agricole avec l’UE, il s’arrange pour qu’une autre motion, du Conseil des Etats, n’enterre pas le projet mais lui permette d’y avancer par étape. «Si l’on compare avec Doris Leuthard, il prend en compte nos intérêts. D’où son approche pragmatique, par produit», relève le conseiller national Jacques Bourgeois, directeur de l’Union suisse des paysans. Le conseiller fédéral a aussi visité de nombreuses exploitations agricoles pour se forger une opinion.

Quant aux mesures d’accompagnement, il a obtenu une majorité à la CER du National pour la responsabilité solidaire. Devant la commission des Etats qui n’en voulait pas, il s’est engagé personnellement pour une solution dans une seconde phase. Ruedi Noser défend son ministre, ses avancées sur l’accord de libre-échange avec la Chine ou l’assainissement de l’assurance chômage.

Le chef du DFE va désormais sur le terrain, réagit aux annonces de fermeture d’usine. Dans l’affaire Novartis, il a convoqué Daniel Vasella et Joe Jimenez à Lausanne, dirigé lui-même la discussion avec les autorités vaudoises et bâloises. Aux employés de Merck Serono, à Genève, il est venu dire son soutien, mais sans obtenir de l’entreprise allemande qu’elle revienne sur sa position. Certains n’y ont vu qu’un effet de manche, d’autres ont apprécié.

Au Conseil fédéral, le Bernois défend bravement les positions de l’économie et de son parti: contre la sortie du nucléaire, pour l’hôtellerie. Surtout: il obtient que le Secrétariat d’Etat à l’éducation et à la recherche (SER) soit rattaché à son département. Ce qui lui vaut le courroux de Didier Burkhalter, mais marque aussi une attitude plus offensive.

Pourtant, ceux qui avaient pensé alors que le ministre de l’Economie avait pris de la bouteille politique ont cru rêver, en mai, quand celui-ci propose son ami et successeur à la présidence du groupe Ammann, Roman Boutellier, au poste de secrétaire d’Etat à l’Education et à la Recherche. Le Conseil fédéral refuse: un camouflet rarissime, le collège évitant de contrer un chef de département dans la nomination de ses cadres. La Neue Zürcher Zeitung – pourtant proche du PLR – émet alors un jugement sans appel: «Au fond, Johann Schneider-Ammann n’est pas un politicien.» A moins d’un accident, il ne devrait pas y avoir de vacance au Conseil fédéral d’ici à la fin de la législature. La réflexion sur la question de savoir si un patron fait un bon conseiller fédéral ne fait que commencer.


HISTOIRE SUISSE

Patrons: une espèce rare

Rechigneraient-ils à abandonner liberté et hauts revenus? Moins de dix patrons, tous radicaux, sont entrés au gouvernement de 1848 à nos jours. Avant le trio Villiger-Blocher-Schneider-Ammann, il faut remonter à 1935 pour trouver un entrepreneur élu au Conseil fédéral: le Soleurois Hermann Obrecht. Industriel créatif, il avait créé une entreprise de génie civil, la Stuag, un atelier mécanique et la fabrique d’armement de Soleure. Le tout premier patron fut l’Argovien Friedrich Frey-Herosé (élu en 1848). Chimiste, il reprit la fabrique de son père. Ce négociateur hors pair traita avec l’Empire du Japon.

Entre deux, on trouve le Zurichois Walter Hauser (1888), propriétaire d’une des plus grandes tanneries de Suisse, et le Neuchâtelois Louis Perrier (1912), le seul Romand. Architecte, il réalisa d’importantes constructions telles l’Université de Neuchâtel ou les casernes de Colombier. Le Soleurois Walther Stampfli (1940) n’était pas le patron, mais le directeur de la fonderie von Roll. Il sut convaincre le Parlement d’accepter l’AVS que le peuple approuva en juillet 1947.

Quant à Alfred Escher, le père de la ligne du Gothard, du Credit Suisse et de l’Ecole polytechnique de Zurich, s’il a siégé trente-quatre ans au Conseil national, il n’a jamais aspiré au gouvernement. Comme le relève l’historien Hans-Ulrich Jost, «il estimait qu’il exerçait une plus grande influence hors du collège». Idem pour les dynasties des Sulzer ou des Schmidheiny: Parlement, oui, Conseil fédéral, non merci.


CHEFS D'ENTREPRISE, CHEFS D'ETAT: MEME COMBAT?

 

MITT ROMNEY

Le candidat républicain mise sur ses talents d’homme d’affaires pour affirmer qu’il ferait un bon président des Etats-Unis. Or, ce sont justement ses affaires financières qui sèment le doute. Depuis qu’il a fondé, en 1984, le fonds d’investissement Bain Capital, il a amassé une fortune de près de 250 millions de dollars. On lui reproche notamment un compte à l’UBS – fermé depuis – et des fonds aux îles Caïman. Jamais un candidat aussi riche n’avait brigué la Maison-Blanche.

 

SILVIO BERLUSCONI

L’homme le plus riche d’Italie a obtenu trois fois la présidence du Conseil italien jusqu’à sa démission en 2011: le patronat italien ne veut plus d’un gouverneur plus intéressé à ses soirées fines qu’à la crise financière. Entré en politique en 1993 pour sauver son groupe Fininvest (immobilier, réseau de télévisions et supermarchés), ce licencié en droit a utilisé ses fonctions politiques pour bénéficier de l’immunité. Il reste le symbole du conflit d’intérêts.

 

THAKSIN SHINAWATRA

Renversé par un coup d’Etat en 2006, l’ancien premier ministre de Thaïlande est devenu milliardaire grâce à son entreprise de télécoms. Ce policier docteur en criminologie avait d’abord créé une boîte d’informatique, équipant la police thaïe en ordinateurs grâce à ses relations. Sa famille est la première fortune du pays. Aujourd’hui, il vit en exil pour échapper à une peine de prison pour corruption, mais reste en contact avec sa sœur: Yingluck, premier ministre de Thaïlande depuis 2011.

 

GEORGE BUSH SENIOR

Pilote durant la Seconde Guerre mondiale, George Bush, dont le père a fait fortune dans la banque et la finance, se lance dans le pétrole au Texas. Il crée la Zapata Petroleum Company. Il travaillera aussi pour la société Dresser Industries qui fusionnera avec Halliburton Energy Services, dont le PDG n’est autre que Dick Cheney, son futur ministre de la Défense. George Bush dirigera aussi une entreprise pharmaceutique, Eli Lilly. Le républicain sera président des USA de 1989 à 1993.

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