ARCHIVES
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

HOME > ARCHIVES >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

Un fana d’armée cité en exemple. . . jusqu’au drame

Mis en ligne le 19.06.2008 à 00:00

CINQ MORTS SUR LA KANDER. Le capitaine qui a dirigé l’exercice fatal a toujours été exemplaire pour ses chefs. Peu importent ses drôles d’activités paramilitaires.

L'Hebdo; 2008-06-19

Suisse Un fana d’armée cité en exemple... jusqu’au drame

CINQ MORTS SUR LA KANDER. Le capitaine qui a dirigé l’exercice fatal a toujours été exemplaire pour ses chefs. Peu importent ses drôles d’activités paramilitaires.

Formulé au lendemain de l’accident de rafting qui a causé la mort de cinq de ses hommes, l’aveu du commandant des Forces aériennes suisse Walter Knutti est désarmant. Pour lui, Yves M., le capitaine qui a dirigé l’exercice fatal du 12 juin, préparait l’engagement de ses troupes «de façon exemplaire», tout étant toujours réglé de façon «propre en ordre». Il faut dire que les états de service et l’engagement pour l’armée de ce jeune homme de 29 ans étaient largement au-dessus de la moyenne.

Promu au grade de capitaine au 1er janvier 2005, il vient d’être élu à l’unanimité à la présidence de l’Association des sous-officiers des cantons de Zurich et de Schaffhouse en avril dernier. Un mois plus tard, en mai 2008, il accède au comité de l’Association suisse des sous-officiers, en charge de la politique de sécurité. Ce que l’auguste commandant de corps Walter Knutti semblait ignorer la semaine dernière, c’est à quel point son subordonné était un fana d’armée.

Esprit de compétition. Au civil, responsable depuis un an et demi des services sociaux de la commune de Wallisellen (ZH), membre de l’UDC, Yves M. a toujours aimé les compétitions militaires. Il a notamment participé à des rencontres internationales comme l’Air Raid de Villacoublay en France, le Wett-kampf für Gebirgsjäger – organisé par les chasseurs alpins autrichiens – ou la marche de quatre jours de Nimègue en Hollande (40 km par jour).

Du 20 au 26 juin 2005, c’est du reste lui qui a chapeauté l’organisation des joutes de l’Association européenne des sous-officiers de réserve qui se déroulaient en Suisse, entre Kloten et Bremgarten. Un menu concocté pour les vrais durs à cuire: course d’orientation, cross-country, lancer de grenades, natation avec obstacles, navigation, parcours d’obstacles, tir de précision et biathlon.

En 2010, c’est à nouveau le capitaine Yves M. qui devait organiser les trois jours de compétitions des sous-officiers suisses.

Sur un forum de discussion internet, L’Hebdo a retrouvé la trace d’un message datant du 21 décembre 2000 où Yves M. cherche des renseignements sur des sociétés qui engageraient des mercenaires. Cela n’ira pas plus loin.

Pour satisfaire sa passion militaire, il fonde le 10 janvier 2003, avec quelques camarades, le Swiss Army Group (SAG). Il en devient le président zélé, excellent organisateur, mais cassant avec les membres qui ne participent pas suffisamment aux 20 à 25 journées ou week-ends organisés chaque année.

De l’audace, voire davantage. Il existe de nombreuses sociétés de ce type en Suisse, généralement régionales. Conçu sur une base nationale, le SAG, lui, a, dès le départ, l’ambition de rassembler une élite. Les entraînement s’y veulent plus durs, plus sérieux. Sa devise: «Fortes fortuna adjuvat» (la chance sourit aux audacieux). En plus, à côté de la dimension strictement sportive, on y apprend aussi l’art du commandement et on y débat politique de sécurité. La formation complémentaire du parfait officier en somme, améliorant celle (lacunaire, selon le SAG) donnée dans le cadre de l’armée.

Fondé il y a cinq ans par une trentaine de membres, le groupement a connu un maximum de 50 adhérents en 2006, pour redescendre à 38, à la fin de 2007. Mais le noyau dur n’est constitué que d’une dizaine de personnes, dont, bien-entendu, Yves M.

Afin de stimuler la participation qu’il juge régulièrement décevante, ce dernier a d’ailleurs mis en place un système de points. A titre d’exemple, la marche de 100 kilomètre que le Swiss Army Group comptait organiser cette année, du 27 au 29 juin, rapporterait deux points. La participation, en tenue, aux festivités du 1er Août à Zurich ou la journée de tir prévue le 13 septembre, un point. Quant au week-end wellness du 21 au 23 novembre, il ne devait valoir qu’un demi- point.

Chaque année, au mois de novembre, a lieu le rituel d’admission des nouveaux membres. Ces épreuves, dont la nature exacte demeure mystérieuse, sont dirigées par un «Maître du rituel» désigné parmi les membres actifs. On sait seulement qu’elles étaient aussi composées d’un parcours d’obstacles et qu’elles ont, semble-t-il, été contestées à l’interne.

Pas des Rambo? En 2003, au journal local de sa commune de résidence, Yves M. expliquait que son Swiss Army Group n’a rien d’un club de «Rambo». Plutôt qu’une atmosphère «militaire rigide», il y règne «une ambiance décontractée pour des journée confortables où l’on met principalement l’accent sur le côté sportif».

Seulement, en plus de journées «sympathiques», le SAG organise aussi un exercice annuel d’envergure. Le «U Tonus 08» s’est déroulé justement dans la région de Spiez du 29 mai au 1er juin, avec l’aide logistique de la compagnie de sûreté du transport aérien 3, dirigée par Yves M. En 2006, pour un exercice similaire, c’est le capitaine Xaver S., également membre du SAG, qui avait mis des hommes de sa compagnie de chars à disposition dans le canton de Soleure.

Au programme, le dimanche 1er juin 2008: descente en rappel et comportement avec un canot pneumatique. D’après les premiers témoignages, l’exercice s’est tenu dans le delta de la Kander. La seule portion de la rivière qui ne soit pas dangereuse.

En guise de remerciement, Yves M. a donc organisé le 12 juin, avec neuf de ses officiers et sous-officiers, une sortie qui se voulait festive. Parti de beaucoup plus haut (par imprudence? ignorance? envie d’impressionner?), l’escapade a tourné au drame. Les corps sans vie du premier lieutenant Patrick Wieland, du fourrier Christian Mühlebach, du sergent-chef Marc Waldispühl et du sergent Roby Ovcar-Widrig ont été sortis de la Kander. Celui de Marc B. demeurait introuvable, mardi.

Yves M. s’en est tiré avec une fracture de la mâchoire. Une enquête préliminaire de la justice militaire a été ouverte contre lui. Alors que la hiérarchie a jusque-là élevé les fanatiques d’armée comme lui en modèles, alors qu’elle a toujours soutenu les sociétés militaires sportives, elle promet aujourd’hui de faire la chasse aux casse-cou. Et de décourager les rares vocations.v

YVES M. A NIMEGUE, EN 2002 C’est pendant cette marche de 160 kilomètres qu’est née l’idée de fonder le Swiss Army Group.

SUPPRIMER LA JUSTICE MILITAIRE?

Jungfrau en 2007, Kander en 2008: deux accidents qui remettent la justice militaire, son indépendance et sa légitimité, sur le devant de la scène.

Pourquoi, diable, existe-t-il encore une justice militaire, alors qu’il n’y a pratiquement pas de différence entre son Code pénal et celui de la justice civile, et que ses procédures, dans les affaires importantes, ont souvent la même tendance à traîner en longueur? Son indépendance et son impartialité sont mises en doute, à l’intérieur même de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national. Mais surtout de la Commission des affaires juridiques du Conseil des Etats, qui demande au Conseil fédéral d’étudier le transfert de tout ou partie de ses tâches à la justice civile.

La justice militaire est-elle partiale?

Pour l’avocat genevois et conseiller national libéral Christian Luscher, «dès l’instant où la justice est publique, donc n’est pas rendue en catimini», ce qui est le cas pour les affaires graves, «le citoyen peut s’assurer lui-même de l’impartialité des tribunaux militaires. Ne pas oublier non plus que, devant une cour militaire, le prévenu a un droit automatique et immédiat à un avocat, payé par l’Etat, rappelle Silvia Schenker, porte-parole de l’auditeur en chef de l’armée. Pour le radical genevois Pierre Maudet, lui-même capitaine à l’armée, le problème, c’est moins le Code pénal militaire que «son application». Ainsi, l’argument type, celui qui porte et risque fort de vous dédouaner devant un tribunal militaire, c’est la phrase rituelle: «J’ai obéi aux ordres.» Pierre Maudet y voit les «limites d’une justice», qui devrait se cantonner «au droit disciplinaire».

Est-elle efficace?

Pour Christian Luscher, «ce sont les mêmes gens, souvent, qui accusent la procédure militaire d’être trop lente, ou inversement trop expéditive». Reste que l’accident de la Jungfrau, survenu le 12 juillet 2007, est encore loin d’être éclairci. L’enquête n’en finit pas. A ce stade, dite «en compléments de preuve», elle est dirigée contre deux guides de montagne. A se demander «si la justice militaire est réellement mieux outillée que la justice civile pour instruire des cas difficiles», dit Pierre Maudet.

Est-elle légitime?

Silvia Schenker reconnaît qu’on doit en discuter librement. Mais c’est vrai, «elle a été conçue surtout pour les temps de guerre». Pierre Maudet avoue qu’il «ne comprend pas très bien» pourquoi on la maintient. Les cours ordinaires «sont-elles si chargées qu’elles justifient des cours d’exception?»v

PIERRE-ANDRE STAUFFER




Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page




Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.