Mais qu’est-ce donc, cette «démondialisation» dont, en France, la coqueluche socialiste du moment, Arnaud Montebourg, arrivé troisième derrière Hollande et Aubry aux primaires du parti, fait un cheval de bataille?
On peut aisément suivre ce brillant jeune homme (49 ans tout de même…) quand il réclame une réforme des institutions, une «sixième république», un contrôle strict sur les manigances des banques, ou un impôt sur les transactions financières.
On comprend trop bien aussi qu’il déclare la guerre à la corruption qui répand sa puanteur sur l’entourage du président actuel… et certains fiefs de gauche du côté de Marseille. Mais quand il appelle de ses voeux un retour au protectionnisme, on se demande ce qu’il a au juste derrière la tête.
Il s’agirait donc de pénaliser les importations des pays qui ne respectent pas les normes sociales et écologiques européennes. Visée, la Chine bien sûr. Mais une telle proposition mettrait aussi hors d’eux les Brésiliens, les Indiens et bien d’autres qui n’y verraient qu’un barrage scandaleux au commerce international.
Pour beaucoup de Français, les manufactures chinoises qui, il est vrai, maltraitent sans vergogne leurs petites mains, sont responsables de la désindustrialisation de l’Hexagone. Que l’Allemagne, le Benelux et les pays scandinaves échappent à ce déclin bien que soumis à la même concurrence asiatique ne trouble pas cette idée reçue.
Pourtant, les chiffres contredisent la vision simpliste d’une France qui s’abîmerait dans les déficits commerciaux à cause de la méchante Chine. D’où viennent les importations françaises? D’Europe (UE et hors UE) pour plus de 60%… L’Allemagne compte deux fois plus lourd que la Chine qui vient en deuxième position.
Et quel pays en numéro 3, talonnant de peu le géant asiatique? La Belgique! Personne n’en parle, elle est pourtant une championne de l’exportation (pharmas, chimie, automobile, électronique…). C’est elle qui creuse le plus le déficit commercial français après le géant asiatique et la soeur allemande. Serait-ce contre elle qu’il faudrait «se protéger»?
Et attention: les Italiens vendent presque autant que les Belges aux Français… Enfin, gare aux Suisses (!): ceux-ci exportent plus vers la France… que le Japon!
Au total, l’Asie figure pour 16% des importations françaises. La désigner comme la tueuse de l’économie européenne tient du fantasme.
Ces statistiques (tirées de l’excellent site des Douanes françaises) bouleversent les clichés. Leur leçon est dure: le déséquilibre des échanges de la France est dû davantage aux faiblesses de son tissu économique qu’au «dumping social».
Manque de PME, pas de politique industrielle novatrice, priorité à la finance… Ce n’est sûrement pas en posant de nouvelles barrières que le paysage embellira.
Exemple: le chantre du protectionnisme veut que le marché français des avions soit réservé à Airbus… Il feint d’oublier que les principaux clients de la marque, chinois, américains ou brésiliens, répondraient à une telle mesure par un boycott immédiat.
Réclamer, comme les Montebourgeois, un «protectionnisme européen» n’a donc aucun sens. De toute façon, au sein de l’Union européenne, à peu près personne n’entend ce langage.
Mais n’y aurait-il pas anguille sous roche? Montebourg, en 2005, disait non, comme Fabius, à la Constitution européenne. Ces «nonistes» relèvent la tête aujourd’hui. A l’extrême droite, ils rêvent carrément d’une sortie de l’euro. A gauche, ils restent dans un flou tactique. A l’heure où un consensus semble se dessiner en faveur d’un renforcement des compétences de l’Union européenne pour faire face à la crise financière mondiale, il est tentant pour nombre de politiciens, pas seulement en France, de miser sur la carte opposée.
Quel jeu joueront les socialistes français au bout du compte? Ils ont de fortes chances d’arriver au pouvoir en 2012. Ils pèseront lourd sur la destinée européenne. Dans quel sens? D’ici aux élections, sur ce sujet, ils resteront d’une prudence de Sioux pour n’effaroucher ni les uns ni les autres.
Dans leurs discours de ces derniers jours, en dépit des turbulences financières mondiales, les candidats à l’Elysée ont même évité d’aborder toutes les questions internationales. Une forme de protectionnisme intellectuel!
Le déséquilibre des échanges de la France est dû davantage aux faiblesses de son tissu économique qu’au dumping social.
Tags: Jacques Pilet, chronique, démondialisation,
|