Il est un homme, en Europe, qui a pesé et pèse encore sur l’histoire en échappant à la célébrité. Il n’apparaît jamais dans les pages people. Lorsqu’il entra sur la Piazza grande de Locarno samedi soir, la foule ne lui prêta guère attention. Avec sa femme, il donne l’image d’un couple tranquille, à l’allure provinciale. L’anti-bling-bling.
Or Jean-Claude Trichet a joué un rôle clé à la tête de la Banque centrale européenne qui préside aux destinées de la monnaie commune. Personne n’en doute, pas même ses détracteurs.
«DANS L’ÉPREUVE, NOUS AVONS FAIT CE QUE NOUS DEVIONS FAIRE ET L’EUROPE A TENU BON, BEAUCOUP MIEUX QU’ON NE LE DIT!»
Vu de près, il n’a plus l’allure d’un notable de la France profonde. Sa mèche en bataille et surtout son regard vif, toujours en alerte, font plutôt penser à un homme de la mer qui ne craint pas le gros temps. Pas étonnant, il vient de Saint-Malo. «Les tempêtes, il aime bien, le calme plat l’ennuie», glisse son épouse. Ces dernières années, à cet égard, il a été servi.
L’Europe, comme le monde entier, a connu – et connaît - une crise financière et économique sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Due à la folie des grands banquiers, due aussi à l’impéritie d’Etats qui se sont enfoncés dans les dettes. Du coup, les eurosceptiques se sont déchaînés. Le grand chic, dans nombre de gazettes, était de trouver les titres les plus fracassants pour annoncer la fin inexorable de l’euro, si ce n’est la débâcle de l’Union européenne.
Ce chahut alarmiste ne trouble pas le moins du monde Jean-Claude Trichet. Non pas que ce matheux soit un animal à sang froid. Il n’a manifestement pas le cynisme reptilien d’un patron de banque suisse. On pressent chez lui une vive sensibilité qu’il cache derrière son parler parfaitement maîtrisé, qui affleure pourtant lorsque la discussion se prolonge loin des micros.
Lorsqu’il s’ouvre, il hausse le ton sans la moindre colère, avec au contraire une sorte de jubilation: «Dans l’épreuve, nous avons fait ce que nous devions faire et l’Europe a tenu bon, beaucoup mieux qu’on ne le dit!» Et d’aligner des faits. L’euro n’a jamais baissé, par rapport au dollar, au niveau qu’il avait au moment de son lancement. Il est d’ailleurs en train de remonter. Le plan de redressement adressé aux Etats menacés a évité le pire. Grâce à la solidaritéeuropéenne, accompagnée d’une exigence de rigueur implacable.
«Notre entreprise, qui est d’une audace extraordinaire, qui est la pointe avancée de la construction européenne, déjà une réalité fédérale, s’accrédite.» Il est vrai qu’à la création de l’euro, beaucoup ricanaient et personne n’osait imaginer ses succès d’aujourd’hui. Une monnaie commune adoptée par 16 pays. Plus forte par rapport aux autres qu’à ses débuts, aussi solide que le fut le mark allemand. Avec une inflation maîtrisée. «Et nos projections pour les dix prochaines années restent tout aussi favorables!» affirme Trichet. Qui, bien sûr, se défend de déraper dans l’euphorie, insiste sur les efforts encore nécessaires. «Notre rôle de banquiers centraux est celui d’un modérateur des humeurs», rappelle le sage.
Ce jeu de balance entre l’optimisme et le pessimisme, entre la confiance et la prémonition des dangers, a quelque chose d’admirable. Il est si facile de tomber dans un excès comme dans l’autre.
Pourquoi cet homme a-t-il su amener ses collègues au consensus – toutes les décisions de la BCE sont collectives – sans éclats apparents? Pourquoi ne s’est-il jamais démonté face aux attaques incessantes des milieux financiers anglo-saxons? Comment a-t-il réussi à convaincre tant de gouvernements de mettre de l’ordre dans leurs finances? Comment a-t-il tenu bon dans sa tête dans les nuits d’insomnie?
Sa réponse: l’entraînement. Durant toute sa carrière, à Paris puis à Francfort, il a passé d’une crise à l’autre, d’une violence oubliée aujourd’hui. L’explication de sa femme: il a le pied marin. Celle de ses amis proches: il a connu une blessure intime dans son enfance, la mort accidentelle de son père sous ses yeux, dont il a choisi de faire une force. Risquons la nôtre. Trichet ne s’est jamais vu dans la posture du gestionnaire. Mais dans celle de l’acteur. Du responsable qui ne se borne pas à préserver l’acquis mais qui ambitionne de façonner le monde de demain. Au fond, cet homme n’est pas aussi modeste qu’il veut paraître. Heureusement. Pour les Suisses comme pour les 330 millions d’Européens impliqués dans le défi.
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