L'Hebdo;
2005-12-08 Un mécène qui se montre... de luxe
Image Avec son initiative de mécénat culturel «Mentor et protégé», Rolex revalorise la transmission du savoir entre un maître et son élève. Par Isabelle Falconnier, New York.
Théâtre de la ville de New York, Lincoln Center. Dans la salle, ce qui se fait de plus respectable en matière d'intellectuels et d'artistes - Jessye Norman, Peter Hall, Tahar Ben Jelloun, Pina Bausch, Joshua Bell, Mario Vargas Llosa, Ariel Dorfman, Wole Soyinka. Autour d'eux, tout ce que New York compte de galeristes, de mécènes, de directeurs de théâtre. Dans les assiettes, flan de parmesan, soupe de potimarron, filet mignon, dans les verres, du Château Léoville-Barton 1996.
C'est Patrick Heiniger, 54 ans, patron de Rolex depuis 1992, qui reçoit pour la soirée de gala du second cycle de son programme de mentorat artistique haut de gamme «Mentor and Protégé Arts Initiative». Soit ce qui se fait de mieux en matière de mécénat culturel aujourd'hui. Tous les deux ans, une poignée d'artistes passés maîtres dans leur domaine reçoivent 50 000 dollars pour accompagner chacun un jeune artiste prometteur du même domaine, qui lui-même recevra 25 000 dollars pour sa «disponibi- lité». Aucune obligation de production, aucune règle, si ce n'est de passer trente jours au moins ensemble.
Casting royal pour les mentors - Peter Hall, fondateur de la Royal Shakespeare Company, le peintre David Hockney, la cinéaste indienne Mira Nair, la cantatrice Jessye Norman, le chorégraphe japonais Saburo Teshigawara et l'écrivain péruvien Mario Vargas Llosa pour le cycle qui s'achève, Tahar Ben Jelloun, écrivain, John Baldessari, peintre, la danseuse Anne Teresa De Keersmaeker, le chef d'orchestre Daniel Barenboïm et la metteuse en scène Julie Taymor pour celui qui débute.
L'accès aux grands maîtres «Nous cherchions un équivalent culturel original au Prix Rolex à l'esprit d'entreprise, explique Rebecca Irvin, responsable du programme. Et différent de ce qui existe déjà, que ce soit les bourses, les masterclasses ou l'achat d'oeuvres. Ce qui manque aux jeunes artistes, c'est l'accès aux grands maîtres.» Pendant un an, Rolex donne ainsi un «mentor» à six jeunes artistes choisis par un comité d'experts anonymes - qui ne prennent pas en compte les candidatures spontanées...
Aucune obligation vis-à-vis de Rolex, si ce n'est de ne pas faire de publicité pour une autre marque durant cette année de mentorat. «Les artistes choisis ne vendent pas le produit. Ce n'est pas le but du programme, qui nous ouvre plutôt des portes dans le monde culturel et constitue un réseau de bonnes volontés autour de la marque. L'initiative est très bien reçue dans le monde artistique, elle est reconnue comme très respectueuse des artistes.» Et validée par l'intelligentsia, puisque l'Université de Columbia en faisait ce week-end le thème d'un colloque de son World Forum Leaders.
C'est que ces conditions-cadres «de luxe», selon l'expression de la cinéaste et mentor Mira Nair, «permettent de donner ce qu'on a de meilleur en soi». «Si la créativité ne s'enseigne pas, vous pouvez permettre les conditions nécessaires à son éclosion, explique Peter Hall, qui a "mentoré" la dramaturge sud-africaine Lara Foot Newton. C'est en cela que le projet Rolex est un luxe très intelligent. Il va plus loin que le modèle maître-apprenti, où le deuxième ne fait que copier le premier. Le mentor n'est là que pour contribuer à l'épanouissement de l'artiste. Difficile d'imaginer mieux.» Difficile d'imaginer mieux comme porte-parole également. Opération image réussie pour la marque genevoise.
Lincoln Center, NY De g. à dr. en haut: Dorothy Lichtenstein, veuve du peintre, et le mécène Eileen Guggenheim. Joan Collins, Patrick Heiniger, patron de Rolex, et son amie Nina Stevens. En bas: soirée Rolex au State Theater. Christo, sa femme, Jeanne-Claude, et l'écrivain Ariel Dorfman.
LE PROGRAMME ROLEX séduit deux grands maîtres
Tandis que l'écrivain Mario Vargas Llosa apprenait la discipline à Antonio Garcia Angel, le peintre David Hockney montrait à son protégé Matthias Weischer comment être lui-même.
Hockney et Weischer Il a «hésité» - «les peintres travaillent seuls». Mais il s'est rendu compte qu'il ne voyait pas assez de jeunes peintres. Alors David Hockney s'est lancé dans l'aventure. Le peintre anglais à l'inamovible béret, exilé en Californie de- puis 1964, a choisi l'Allemand Matthias Weischer, 32 ans, parce qu'il s'intéressait «au problème précis qui le préoccupe en ce moment, soit la peinture et la notion d'espace pictural». Il l'a emmené visiter des expositions à Londres et à Paris, déjeuner avec des membres de la Royal Academy, puis chez lui à Los Angeles, avant d'aller à son tour visiter l'atelier de Weischer à Leipzig. «Autrefois, les gens apprenaient en regardant faire le maître, sans qu'un mot ne soit prononcé. C'est très rare de nos jours. Et les bons professeurs ont toujours appris de leurs élèves.» Il a donné à Matthias Weischer le seul conseil «utile» qu'on lui ait donné: être soi-même. «Et organiser son temps!»
Weischer a «beaucoup écouté»: «David est quelqu'un de drôle et causant. Je me demandais au début ce que je pouvais lui amener. Je pense qu'il a aimé me transmettre sa manière de voir la vie. Il m'a appris à voir les liens entre les choses, entre un portrait de singe de Picasso et un singe peint par un peintre chinois, par exemple. A remettre en question ce que je fais. A me confronter à la réalité, en roulant des heures avec lui dans le Yorkshire ou dans le désert californien. C'est quelque chose de profond, pas de superficiel. David a été plus important pour mon travail de peintre que pour ma carrière immédiate, et c'est ce que j'espérais.»
Vargas Llosa et Garcia Angel L'écrivain péruvien Mario Vargas Llosa a choisi de suivre un jeune écrivain de Bogotá, Antonio Garcia Angel, auteur d'un seul roman - Su casa es mi casa - devenu best-seller dans son pays. Il a «adoré» le programme Rolex. «Vous ne pouvez pas enseigner la créativité, mais vous pouvez aider un jeune écrivain à découvrir par lui-même quelle sorte de littérature il veut produire. Vous pouvez lui expliquer que l'art est un mélange d'inspiration et de transpiration. Et même si j'écris depuis cinquante ans, je suis toujours fasciné par la manière dont naissent les oeuvres d'art!» Vargas Llosa a exigé de son protégé un chapitre de son nouveau roman par semaine. «Au début, Antonio avait juste une idée de roman, originale et drôle. Elle est devenue secondaire, et un personnage inexistant au début a pris de plus en plus d'importance, sans qu'Antonio en soit complètement conscient.» A la fin de l'année, le roman était terminé. «Mario est le meilleur professeur que j'aie jamais eu, explique Antonio. Il a fait de moi quelqu'un de mieux. Il m'a appris la discipline, l'ambition, l'ouverture, la fidélité à mes idées, la cohérence.» | IF
Les frais du voyage ont été pris en charge par Rolex.
Arts visuels Le peintre anglais Davis Hockney, établi en Californie, et son protégé de Leipzig, Matthias Weischer, 32 ans.
Littérature L'écrivain péruvien Mario Vargas Llosa a choisi le Colombien Antonio Garcia Angel, 33 ans, comme protégé.
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