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Depuis une quinzaine d’années, certaines associations tentent de sensibiliser la population. Mais leur action reste marginale. L’alcool est dans les mœurs. «On boit et on offre de l’alcool à toutes les fêtes familiales et les cérémonies religieuses. Et il y a en a tous les weekends», relève Morgane Rousseau, une chercheuse neuchâteloise qui a réalisé une étude sur les obstacles au traitement de la tuberculose en Afrique du Sud. «Même les femmes boivent, poursuitelle. Il y avait auparavant un tabou, mais, aujourd’hui, boire est un signe d’indépendance. Les brasseurs de bière organisent également des animations dans les townships tous les dimanches et participent parfois au financement des tavernes.»
L’alcoolisme ne touche aujourd’hui plus seulement les ouvriers agricoles, mais la totalité des townships où le taux de chômage atteint parfois 70%. A 1 franc la bouteille de bière d’un litre et demi, l’évasion reste accessible. Les salles d’attente des hôpitaux publics regorgent de blessés ivres qui se sont battus. Les statistiques nationales soulignent que l’alcool est désormais la première cause de mortalité dans le pays. Pourtant, presque rien n’est mis en place pour lutter contre ce fléau. Ceux qui souhaitent se faire désintoxiquer sont attendus en hôpital psychiatrique.
Dans ce cadre-là, le problème du SAF ne trouve guère de résonance auprès des communautés. Les bébés nés avec de l’alcool sont sevrés à la naissance ou, souvent, continuent à recevoir leur «dose» par l’allaitement. Par la suite, il n’est pas rare de voir des parents faire goûter de l’alcool à leur progéniture lors des fêtes. Donner de la bière à un bébé qui a faim est également une pratique répandue. Pour les jeunes femmes, arrêter de boire, alors qu’on est enceintes ou qu’on allaite, équivaut à s’exclure de la société. Une lueur d’espoir existe tout de même. La loi sud-africaine a théoriquement le pouvoir de protéger le fœtus ou le nourrisson. Un curateur de l’enfant peut être nommé pendant la grossesse. Une plainte contre sa mère alcoolique peut alors être déposée. Cette prouesse légale place l’Afrique du Sud à l’avant-garde de la protection des embryons, mais elle ne change en rien au quotidien.
Pour oublier. Nobundua a les yeux injectés d’alcool. Son petit dernier a quelques mois. Il végète à côté d’elle, alors qu’elle vomit depuis plusieurs jours. Elle a 22 ans, elle en paraît 40. Son front affiche la cicatrice d’un cul de bouteille reçu un jour de fête trop alcoolisé. Positive au VIH, elle oublie ses maux en buvant, lorsqu’elle le peut. Au diable les antirétroviraux, même si ceux-ci sont gratuits. Elle s’excuse de ses cheveux en bataille. Elle ne pourra en dire plus. Son frère, qui s’occupe occasionnellement de ses enfants, signalait peu avant, désabusé: «L’espérance de vie dans ce township est de 24 ans.» «Ces enfants n’ont aucune chance de s’en sortir, déplore Denis Viljoen, un chercheur sud-africain à l’origine de plusieurs études sur le SAF. «Nous ne pouvons pas améliorer leur QI. Et comment mettre fin à la misère quand elle touche des personnes qui se trouvent dans une détresse permanente.»
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