L'Hebdo;
2005-11-03 Fribourg Un modèle pour Genève
Finances cantonales, étude Pisa, fusion de communes: Fribourg joue désormais les premiers de classe en Suisse romande. Portrait d'un canton qui donne une belle leçon de pragmatisme et de modestie. Par Michel Guillaume.
Le contraste ne pouvait pas être plus saisissant. Alors que Fribourg fait profiter ses contribuables de sa rigueur budgétaire, Genève déchante. Le 30 septembre, son Conseil d'Etat présente un budget 2006 déficitaire de 305 millions, avec en prime une rupture de collégialité au sein du gouvernement. Une semaine plus tard, Fribourg crée la surprise: il équilibre non seulement ses comptes, mais y intègre une baisse d'impôts pour les personnes physiques équivalant à 2,7% de la masse fiscale!
Ce n'est là que le dernier exemple de l'excellence fribourgeoise. Dans maints domaines, le canton s'est hissé au rang de meilleur élève en Suisse romande. Plusieurs études le montrent à l'évidence. Maîtrise de la dette, étude Pisa sur l'éducation, reclassement des chômeurs dans le circuit du travail ou encore fusion de communes: à chaque fois, Fribourg sort en tête, devançant parfois largement Vaud et Genève, deux cantons qui avaient tendance à afficher condescendance, voire mépris envers lui voici vingt ans encore.
Le fruit de 30 ans de travail Aujourd'hui, ceux que l'arc lémanique prenait pour des «culs-terreux» se gardent de tout triomphalisme, mais savourent une discrète revanche. Ils s'étonnent qu'on leur demande la recette de leurs succès. «Il n'y a pas de miracle fribourgeois. Nous avons toujours construit notre politique sur le long terme. Etant un canton financièrement faible, nous avons dû nous montrer d'autant plus rigoureux dans la gestion des problèmes», explique la conseillère d'Etat et directrice de l'Instruction publique Isabelle Chassot.
Concrètement, le gouvernement actuel recueille les fruits de visions stratégiques que ses prédécesseurs ont tracées voici plus de trente ans. Longtemps condamné à exporter ses cerveaux universitaires, Fribourg a rattrapé son retard en deux générations: les paysans sont devenus des cols bleus, puis blancs.
De par sa situation, le canton s'est vu contraint à jouer les pionniers sur le plan de la rigueur budgétaire. Il connaît depuis les années 60 une «cote d'alerte»: le déficit du budget de fonctionnement ne doit pas excéder 3% du total des revenus, faute de quoi il faut augmenter les impôts. Lorsqu'une fois, le gouvernement s'est hasardé à le faire en 1994, le peuple lui a infligé une cinglante défaite lors d'un référendum. Pas étonnant, dès lors, que Fribourg ait la dette la moins élevée par habitant en Suisse romande: 4 500 francs seulement, contre 16 000 francs pour les Vaudois et 32 000 francs pour les Genevois, voire même 46 000 francs en tenant compte des passifs de leur banque cantonale.
Au chevet de Genève Dans sa nouvelle Constitution, entrée en vigueur cette année, Fribourg a encore durci son frein à l'endettement pour se hisser au niveau des cantons les plus stricts de Suisse comme Saint-Gall et les Grisons. La cote d'alerte a été réduite à 2% des recettes, avec obligation de corriger le tir lors de l'exercice suivant, quitte à hausser les impôts sans que le peuple ne soit consulté. «La peur du gendarme est le début de la sagesse. Comme aucun parti ne voudra être rendu responsable d'une hausse d'impôt, donc sanctionné lors des prochaines élections, cet instrument est très efficace», note Bernard Dafflon, professeur de finances publiques à l'Université de Fribourg.
Avec plusieurs décennies de retard, Genève s'est inspirée du modèle fribourgeois. En septembre dernier, son Grand Conseil a voté un frein au déficit, non sans avoir auditionné le professeur Dafflon. Il consacre le principe de l'obligation d'équilibrer les comptes. En cas de dérogation, le peuple est appelé à trancher entre une baisse des charges et une hausse d'impôts.
Peut-on risquer le parallèle entre un modeste canton périurbain et la Genève capitale financière aux ambitions planétaires? Poser cette question, c'est choquer les esprits au bout du lac Léman. «Malgré ses difficultés financières, Genève garde un potentiel économique autrement plus important que Fribourg. C'est un canton dont l'encéphalogramme a toujours connu de très fortes amplitudes, en bien comme en mal», précise François Longchamp, président du Parti radical genevois et probable futur conseiller d'Etat.
A Genève, on a toujours tablé sur ces cadeaux du ciel qu'étaient les années d'embellie économique pour s'en sortir: des centaines de millions de recettes supplémentaires sont tombées dans l'escarcelle du fisc dans les années 1999 et 2000, permettant à la fois de baisser les impôts de 12% tout en augmentant les prestations. A gauche comme à droite, tout le monde était content.
Culture politique C'est ainsi que la dette a passé à 14 milliards, faisant de Genève le plus mauvais élève de Suisse. La sanction n'a d'ailleurs pas tardé: une étude du Credit Suisse sur la solvabilité des cantons a abaissé sa note en avril dernier. «Les Genevois se sont habitués à l'abondance plutôt qu'à la pénurie. Même lorsque la situation financière est inquiétante, il se trouve toujours quelqu'un pour affirmer que les actifs sont importants et que tout n'est pas si grave que cela», déplore la directrice des finances Martine Brunschwig Graf. Pour l'anecdote: cette Fribourgeoise d'origine avait proposé un modèle de frein à l'endettement en tant que députée libérale au Grand Conseil genevois à la fin des années 80 déjà!
Une question de culture politique où Fribourg fait toute la différence. «Pour maîtriser les dépenses, il faut d'abord une volonté politique qui passe par un dialogue avec les communes et la fonction publique», explique simplement Urs Schwaller, ex-directeur cantonal des Finances, aujourd'hui influent chef du groupe PDC sous la Coupole fédérale.
A Fribourg, tout le monde s'accorde sur la nécessité de la rigueur budgétaire. L'affectation du produit de l'or de la Banque nationale n'a pas suscité l'ombre d'une dispute, tant il était évident qu'il devait contribuer au désendettement. Genève a fini par prendre la même décision. Mais la gauche a lancé une initiative pour que cet argent finance du logement social, ce qui pourrait encore alourdir la dette genevoise...
Gouvernement soudé Cette culture du dialogue est à l'origine de tous les succès. Si les élèves fribourgeois se sont montrés les meilleurs de Suisse romande dans l'étude Pisa, c'est aussi parce que le débat sur le rôle de l'école y est beaucoup plus serein que dans l'arc lémanique. Dans son bilin- guisme, qui fut parfois source de querelles passionnées, Fribourg a su puiser le respect des minorités.
Tout cela se traduit par un gouvernement «qui n'est pas fait de génies, mais très soudé», selon l'expression de l'ancien rédacteur en chef de La Liberté François Gross. En neuf ans passés en son sein, Pascal Corminboeuf ne se rappelle pas la moindre rupture de collégialité. Même lorsque les deux membres socialistes n'ont pas approuvé le nouveau statut de société anonyme des entreprises électriques fribourgeoises, ce petit incident de parcours n'avait pas été médiatisé.
Sous la Coupole fédérale, le renouveau fribourgeois est, lui aussi, patent. Alors que les fortes délégations vaudoise et genevoise se composent d'honnêtes «Hinterbänkler» (des seconds couteaux) dans leur grande majorité, les Fribourgeois ont fait main basse sur les postes en vue. Thérèse Meyer a accédé à la présidence du Conseil national, Urs Schwaller à celle du groupe PDC et Dominique de Buman à la vice-présidence de ce parti. Quant aux deux jeunes loups socialistes Christian Levrat et Alain Berset, ils se sont affirmés comme de brillants avocats du service public.
Sonné par la perte du siège du Tribunal administratif en 2002, Fribourg a connu un changement de génération politique à Berne. «Cet échec a joué un rôle de catalyseur sur la nécessité de renforcer les mailles de notre réseau à Berne», commente Isabelle Chassot. Longtemps invisible entre l'arc lémanique et la Suisse alémanique, Fribourg a su tirer parti de l'ombre pour se réinventer. |
«Les Genevois se sont habitués à l'abondance plutôt qu'à la pénurie.»
Martine Brunschwig Graf, conseillère d'Etat genevoise d'origine fribourgeoise
Performances scolaires des Romands
Nombre de points par rapport à la moyenne de tous les pays étudiés par PISA = 500
Cantons Lecture Math Sciences Résol, prob.
Fribourg 519 553 533 547
Valais francophone 517 549 531 540
Jura 502 540 513 528
Moyenne SR 499 528 509 522
Vaud 498 524 507 519
Neuchâtel 495 528 506 520
Berne francophone 491 526 506 518
Genève 484 508 488 503
SOURCE: PISA 2003
L'étude internationale PISA 2003 place Fribourg nettement en tête des cantons romands pour les performances des élèves, tous domaines confondus.
Santé financière des cantons
Dette Service
par habitant de la dette en % en francs des recettes fiscales
Fribourg 4 477 5,2%
Vaud 16 383 9,4%
Valais 8 774 8,5%
Neuchâtel 11 022 9,6%
Genève 32 350 7,1%
Jura 8 984 8,8%
Berne 10 483 6,4%
Fusion de communes: Fribourg a 30 ans d'avance
Alors que Fribourg a réussi plus de 70 fusions, tous les autres cantons romands ne font que découvrir l'acuité du problème.
Les hommages sont toujours plus beaux lorsqu'ils viennent du voisin. «En matière de fusion de communes, Fribourg n'a pas cinq ans d'avance, mais trente», avoue Eric Golaz, le chef du service vaudois des communes. Durant ces trois décennies, Fribourg a réalisé 73 fusions et réduit le nombre de ses communes de 280 à 168. Leur taille moyenne a presque doublé pour atteindre 1470 habitants en 2005.
Tout a commencé par une vision... et un cuisant échec. Dans les années 70, le conseiller d'Etat Rémy Brodard a déjà saisi l'acuité du problème. Il élabore un premier projet de loi permettant d'imposer des fusions: échec populaire, suivi d'un nouveau projet de loi qui encourage financièrement des fusions volontaires. Le nouveau conseiller d'Etat Pascal Corminboeuf décide, vingt ans plus tard, d'accélérer le processus. «En tant qu'ancien président de l'Association des communes de la Broye, je me suis aperçu qu'il était impossible d'élaborer des stratégies à long terme avec 47 communes pour 18 000 habitants», témoigne-t-il.
Il assiste à 70 assemblées communales: un inlassable travail de persuasion qui finit par payer. «A Fribourg, nous avons eu la chance d'aborder ce problème avant que ce terme de fusion ne prenne une connotation péjorative avec des entreprises qui en profitent pour supprimer des emplois», note Bernard Dafflon, professeur de finances publiques à l'Université de Fribourg. Peu à peu, les avantages de ces alliances volontaires ont un écho qui fait taire leurs détracteurs: la fiscalité baisse de 5 à 10% en moyenne grâce à des économies d'échelle et l'administration se professionnalise, cela sans que les citoyens ne ressentent la moindre perte d'identité.
Mézières (VD), Peseux (NE) ou encore Bévilard (BE): Pascal Corminboeuf a repris son bâton de pèlerin, en terre romande cette fois. On l'invite dans les cantons voisins, qui découvrent eux aussi la nécessité d'agir sur ce plan. Vaud, qui compte encore 250 communes de moins de 350 habitants, s'est doté cette année d'une loi encourageant financièrement les fusions. «Le tabou n'est tombé que tout récemment, au début des années 2000. Mais nous avons désormais les instruments pour déclencher un processus prometteur», note Eric Golaz.
On veut bien le croire. Même si, en 2006, Vaud compte encore 381 communes, soit seulement 7 de moins qu'en 1950. Quant à Genève, pendant la même période, on s'y est révélé incapable d'empoigner résolument la problématique des doublons ville-canton. |
Le conseiller d'Etat Pascal Corminboeuf est invité comme expert par tous les cantons voisins.
FINANCES Fribourg fait des économies en collaborant, par exemple, avec Vaud pour le gymnase de la Broye.
Formation L'école fribourgeoise brille par sa rigueur et son efficacité.
Organisation territoriale Le canton est devenu expert en fusion de communes: la dernière en date marie Bulle et la Tour-de-Trême.
Une discrète équipe à succès De gauche à droite, derrière: Pascal Corminboeuf,
Isabelle Chassot, Ruth Lüthi, Claude Lässer. Au premier rang: Michel Pittet, Claude Grandjean, Beat Vonlanthen.
DOMINIQUE DE BUMAN L'ancien syndic de Fribourg est une figure en vue au Conseil national. Il est aussi vice-président du PDC suisse aux côtés de Doris Leuthard, ce qui lui vaut beauoup de visibilité en Suisse romande.
THÉRÈSE MEYER La conseillère nationale est réputée pour son travail constructif sous la Coupole. Elle a repris dans l'urgence la présidence du Conseil national que le Genevois Jean-Philippe Maitre a dû abandonner.
Alain Berset A peine arrivé à Berne, le jeune conseiller aux Etats, socialiste, s'est imposé comme une des figures montantes de la gauche romande.
*Le Jura a bénéficié de la vente exceptionnelle de ses actions des Forces motrices bernoises, ce qui le placerait en tête en 2004 avec 347% d'autofinancement, mais Fribourg s'impose dans la durée en étant, par exemple, le seul canton romand à pouvoir autofinancer la totalité de ses investissements ces trois dernières années. A l'inverse, après l'euphorie des années 1999-2001, Genève s'endette constamment depuis 2002.
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