Quel choc des cultures! La semaine dernière, l’architecte neuchâtelois Christophe Jeanprêtre, associé du bureau d’architectes arb à Berne a participé au voyage de la ministre de l’Economie, Doris Leuthard, en Russie. Il s’est frotté pour la première fois à ce marché au développement un brin anarchique. «Dans la construction, le potentiel est énorme. Mais il faut répondre aux besoins dans l’urgence. Je n’ai pas vraiment distingué de vision à long terme», avoue-t-il. Travailler avec les Russes, comprendre leurs raisonnements parfois irrationnels, se confronter à leurs méthodes peu orthodoxes... En fait, Christophe Jeanprêtre n’a pas le choix. Il faut foncer. Son bureau d’architectes, qui emploie une vingtaine de personnes, a reçu un mandat de l’oligarque russe Igor Chabdourasoulov. Celui-ci n’est pas un inconnu. Avec sa moustache conquérante et son sourire enjôleur, cet ancien porte-parole du Kremlin, chef de la chaîne de télévision ORT et du cabinet de Boris Eltsine s’est bien sûr reconverti dans l’économie.
Bureau suisse. Il veut désormais investir en Suisse. En été 2007, il a donc pris contact avec le bureau arb architectes pour esquisser un projet devisé à quelque 80 millions de francs. Il prévoit la construction d’un bâtiment multifonctionnel, à but d’abord sportif avec une patinoire pouvant aussi servir à des événements culturels, des salles de fitness, un restaurant et des logements de fonction. Les premiers contacts avec une commune alémanique ont échoué. Le bureau d’architectes bernois a donc revu le projet en prenant en considération des localités comme Engelberg (OW), Ambri (TI), Samedan (GR) ou encore Saint-Moritz (GR). Au lieu de logements modestes pour jeunes sportifs, il prévoit dorénavant une dizaine de vastes appartements de cinq pièces (200 m2), destinés à la vente pour un prix se chiffrant en millions. Inutile de dire que le projet est devenu beaucoup plus rentable pour l’oligarque. Cela dit, le bureau bernois entend travailler en étroite collaboration avec la commune choisie et mettre les infrastructures de ce complexe à disposition de la population, selon le modèle d’un partenariat privé-public. «Le problème, c’est qu’il faut parfois faire un changement de zone pour les parcelles envisagées», explique Christophe Jeanprêtre.
Deux mondes. L’homme d’affaires russe n’en est pas resté là. Il a proposé à arb architectes de préparer un dossier pour pouvoir réaliser des projets de grande envergure en Russie. Mais entre des entrepreneurs russes impatients et des Suisses prudents, le choc des cultures est terrible. Lors de sa visite de la semaine dernière, Christophe Jeanprêtre s’est hasardé à poser des questions basiques en Suisse. «Ce projet s’intègre-t-il dans un plan d’aménagement du territoire? Procédez-vous à une étude d’impact sur l’environnement?» Masquant à grand peine leur agacement, les interlocuteurs russes se sont fendus de réponses évasives... L’équation est simple. Les Russes ont beaucoup d’argent et veulent l’investir dans des projets lucratifs, que ce soit chez eux ou ailleurs. Les Suisses ont, quant à eux, un savoir-faire unanimement apprécié. Sauront-ils conquérir ce marché qui fait rêver? «Ce sera dur, très dur, avoue franchement Bernard Rüeger, patron d’une PME qui était, lui aussi, du voyage en Russie. Mais les projets qui s’emmanchent dans la douleur sont toujours ceux qui s’avèrent les plus rentables à terme».
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